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Cinq ans après Fukushima, tirs croisés sur le nucléaire français

La centrale du Bugey. JEFF PACHOUD / AFP.

La centrale du Bugey. JEFF PACHOUD / AFP.

Fermeture de Fessenheim, transition énergétique, plaintes à l'étranger... Les sujets de flottement se multiplient autour de la filière.

Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 –le plus haut niveau de l’échelle de Richter– survient au large des côtes nord-est du Japon, déclenchant un gigantesque tsunami. Dans l’archipel, les tremblements de terre sont fréquents (plus de mille secousses par an) et les systèmes de sécurité des centrales nucléaires japonaises se déclenchent à la moindre activité sismique: conçue pour supporter ces secousses, la centrale de Fukushima reste debout et les réacteurs nucléaires arrêtent de fonctionner.

Mais cette seule opération ne suffit pas à stopper le processus de fission de l’atome déjà engagé: même à l’arrêt, les réacteurs doivent toujours être refroidis. Un système de secours est donc prévu pour prendre le relais du dispositif normal de refroidissement au cas où celui-ci connaîtrait une défaillance. Problème: on n’avait pas anticipé que ce dispositif de secours pût être noyé sous une vague géante de 15 mètres de hauteur.

On a d'abord estimé que c’est ce phénomène de submersion qui a empêché le refroidissement du réacteur et a été à l’origine de la fusion du cœur nucléaire, causant l’explosion du bâtiment. Plus tard, des analyses ont permis d’avancer une autre hypothèse: le système de secours aurait été endommagé avant que le tsunami ne touche la centrale, par le tremblement de terre qui le déclencha.

Quoi qu’il en soit, c’est cette conjonction de facteurs qui causa, à 15h36 heure locale, la catastrophe de Fukushima. Au Japon, les 54 réacteurs nucléaires, qui assuraient 29% de la production d’électricité du pays, furent tous arrêtés.

Cinq ans et une remise à plat par les autorités japonaises de leur politique de sécurité nucléaire plus tard, la production d’électricité nucléaire reprend très lentement. Trois réacteurs ont relancé leur activité, mais la population demeure très réticente. Et le projet du gouvernement de revenir à 20% d’électricité d’origine nucléaire en 2030 est combattu à l’intérieur du pays.

De nouveaux standards de sécurité dans le monde

Cette catastrophe a aussi déclenché une onde de choc qui a parcouru toute la planète, bouleversant les programmes énergétiques des pays qui ont recours au nucléaire –on comptait au moment de l’accident 437 réacteurs dans le monde (143 en Europe, dont 58 en France) exploités dans 32 pays. Les conditions de sécurités ont été réévaluées après Fukushima, notamment au niveau du système de refroidissement, avec obligation pour les exploitants de se mettre en adéquation avec les nouvelles normes. Ce qui, pour un pays comme la France, devrait porter à 55 milliards d’euros les investissements de maintenance entre 2014 et 2025, selon le rapport annuel de la Cour des comptes de février 2016.

Avant Fukushima, le nucléaire était déjà en déclin, notamment face à la montée en puissance des énergies renouvelables dans certains pays comme l’Allemagne. De 17% de la production totale d’électricité dans le monde à la fin des années quatre-vingt-dix, il n’en assurait plus que 11% en 2011. Aujourd’hui, la part du nucléaire reste confinée à ce niveau. Les Etats-Unis ont choisi pour l’instant de ne pas développer leur parc. Mais certains pays, comme la Chine, l’Inde, la Russie ou la Corée du sud, n’ont pas abandonné leurs projets de construction de nouvelles centrales, jusqu’à l’Arabie saoudite.

En Europe, les situations sont contrastées, entre le Royaume-Uni qui a décidé d’augmenter ses capacités (en faisant appel à EDF et à des partenaires chinois pour construire deux réacteurs EPR semblables au modèle développé à Flamanville en France), et l’Allemagne qui poursuit son programme de désengagement total à horizon 2022 (même si cette politique est menée au détriment du réchauffement climatique, avec des émissions de CO2 actuellement deux fois plus importantes qu’en France).

Des échéances françaises un peu opaques

Dans l’Hexagone, la situation reste un peu plus confuse. Avec ses 58 réacteurs qui assurent les trois quarts de sa consommation d’électricité, la France est un cas particulier dans le monde. Engageant sa campagne pour l’élection présidentielle un an après l’accident de Fukushima et soucieux de se ménager le soutien de l’électorat écologiste, François Hollande s’est engagé à mettre en œuvre une politique qui réduirait à 50% cette part du nucléaire d’ici à 2025, et a assuré que la centrale de Fessenheim –la plus ancienne, en service depuis 1977– serait fermée fin 2016.

Insuffisant, a estimé la Cour des comptes dans le même rapport. Elle considère que, pour atteindre l’objectif «à hypothèses constantes de consommation et d’exportation d’électricité», 17 à 20 réacteurs devraient être fermés. Mais l’Elysée prend en compte l’augmentation de la demande pour considérer que cette seule fermeture devrait suffire, hypothèse que la Cour ne veut pas retenir. Première confusion.

Le débat se complexifie dans la mesure où la fermeture de ces capacités doit être compensée par la mise en exploitation de l’EPR de Flamanville… qui ne saurait être envisagée avant 2018 à cause du retard pris dans la construction. De sorte que, pour la fermeture de Fessenheim, la ministre de l’Ecologie et de l’Energie Ségolène Royal se cale sur 2018 afin qu’EDF puisse disposer des capacités nécessaires. Mais la ministre du Logement, l’écologiste Emmanuelle Cosse, reste fixée sur le calendrier initial. Cacophonie au niveau du gouvernement!

Dans la mesure où le processus de fermeture doit commencer au moins dix-huit mois avant l’arrêt définitif de la production, la communication gouvernementale trouvera probablement un biais pour expliquer que la fermeture de Fessenheim, si elle ne peut être effective à la fin de l’année, sera engagée de façon irréversible. Malgré tout, dans un domaine aussi sensible que le nucléaire, le débat est fort malvenu.

Transition énergétique et durée de vie des réacteurs

Il existe d’autres sujets d’incompréhension, comme lorsque Ségolène Royal se déclare favorable à une prolongation de la durée de vie des centrales à 50 ans sous certaines conditions de sécurité. Pourtant, c’est bien elle qui porte le projet de transition énergétique destiné à s’affranchir du nucléaire dans les proportions actuelles.

En réalité, la ministre n’a pas d’autre choix, sauf à plonger la France dans l’obscurité, car onze des réacteurs exploités en France ont été mis en service avant 1981 (en plus de Fessenheim, ce sont les réacteurs des centrales du Blayet, du Bugey, du Tricastin et de Gravelines) et sont donc proches des 40 ans d’activité. Or, si la part des énergies renouvelables a approché 19% de la production d’électricité en 2013, on imagine mal qu’elles puissent prendre le relais de près de 20% de la production nucléaire dans un délai si court.

Il appartient à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) de donner son veut vert à cette prolongation. En réalité, la durée de fonctionnement d’une centrale nucléaire n’est pas définie a priori, mais un examen de la sûreté des installations doit être effectué tous les dix ans. Le moment arrive, pour les centrales françaises, du quatrième examen décennal. Et EDF a exprimé son souhait d’étendre les durées de vie au-delà de 40 ans.

L’ASN poursuit ses consultations pour vérifier la faisabilité du projet au regard des nouvelles normes de sécurité, établies notamment après la catastrophe de Fukushima, en matière par exemple de maîtrise des risques d’incendie et de prévention de l’aléa sismique comme d’éventuelle contamination des eaux souterraines. La décision, officiellement, n’est pas encore prise. Elle semble néanmoins acquise, au cas par cas. Notons que cette prolongation a déjà été décidée jusqu’à 60 ans aux Etats-Unis, et que des pays comme la Suède, la Suisse ou les Pays-Bas ont déjà planché sur le sujet.

Des plaintes en Europe contre la France

Ce projet n’est certainement pas étranger à l’action probablement concertée du Luxembourg, de la Suisse et de l’Allemagne pour réclamer la fermeture de centrales dont ces pays sont proches. Berlin reproche à Paris d’avoir minimisé un incident à Fessenheim et réclame une fermeture rapide de la centrale du Haut-Rhin. Genève a déposé plainte contre la centrale du Bugey, dans l’Ain, pour «mise en danger délibérée de la vie d’autrui et pollution des eaux». Et le Luxembourg revient à la charge auprès de la Commission européenne pour réclamer la fermeture de la centrale voisine de Cattenom en Moselle, qu’il estime ne pas être aux normes actuelles.

Il est vrai que des incidents surviennent dans les centrales, comme l’ouverture intempestive d’une vanne vapeur à Cattenom l’an dernier. On compte plusieurs centaines de ces incidents par an dans le parc nucléaire français: 604 en 2014 selon l’ASN. Au Bugey, il a fallu traiter des défauts de l’enceinte de confinement d’un réacteur. Au Blayais en Gironde, des générateurs de chaleur ont dû être remplacés…

Les procédures sont strictes: tous les incidents remontent à l’ASN qui doit ensuite délivrer son autorisation pour redémarrer l’exploitation. Le système est verrouillé, mais les inquiétudes remontent. Et les États voisins font pression pour satisfaire leur opinion publique.

Comme un flottement…

Reste enfin la problématique du démantèlement, qui va se poser avec d’autant plus d’acuité que des réacteurs vieillissants vont être mis à l’arrêt. Il appartient aux exploitants, selon la loi de 2006, de provisionner le coût des opérations, dont le montant pour EDF, Areva et le CEA est estimé à quelque 38 milliards d’euros, selon un rapport de la Commission nationale d’évaluation de 2012. Une évaluation sous-dimensionnée, estiment certains experts.

Mais bien que les actifs qui constituent ces provisions doivent être sécurisés, les problèmes que connait actuellement Areva et ceux qui pourraient toucher EDF ajoutent aux incertitudes dès lors où les capacités de financement des deux piliers du nucléaire français sont insuffisantes. D’autant que la Cour des comptes ne cache pas qu’«aucune évaluation n’a encore été réalisée, ni par l’État, ni par EDF, sur les conséquences économiques potentielles de l’application de la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte».

A ce titre, la démission du directeur financier, en désaccord avec l’engagement d’EDF dans la construction de deux EPR au Royaume-Uni, est une pierre dans le jardin de l’électricien, toujours empêtré dans l’affaire de l’EPR finlandais… Le bras de fer entre EDF et Areva pour le leadership du nucléaire français avait fait naître une impression de flottement dans la conduite du nucléaire français. Tous ces évènements ne vont pas contribuer à restaurer la confiance.

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