Monde

L’«hawala», l'ingénieux système de paiement des migrants

Ariane Bonzon, mis à jour le 03.05.2016 à 17 h 13

Le système de l’«hawala» remonte au Moyen Âge et est idéal pour les réseaux criminels de passeurs.

Des réfugiés après avoir passé la frontière gréco-macédonienne près de la ville de Gevgelija le 2 mars 2016 | DIMITAR DILKOFF/AFP

Des réfugiés après avoir passé la frontière gréco-macédonienne près de la ville de Gevgelija le 2 mars 2016 | DIMITAR DILKOFF/AFP

Si le business des passeurs est florissant, c’est aussi parce qu’ils ont une organisation financière ingénieuse: l’hawala. Ce modus operandi permet aux passeurs de ne pas prendre de risque côté argent.

C’est le système idéal pour ces réseaux criminels. Car il assure la sécurité financière aux migrants qui craindraient de se faire dépouiller par les passeurs, la garantie pour les passeurs que ces migrants sont solvables et des transactions internationales sans IBAN, ni talons de chéquiers, ni reçus, ni entretiens dans des banques avec caméra qui filme votre entrée et votre sortie.

Somme bloquée

La scène se passe à Zeytinburnu. Ce quartier d’Istanbul abrite de nombreux clandestins candidats au départ pour l’Europe. Dans le coin, ce sont majoritairement des Afghans.

Un appartement délabré et sale: deux migrants, Hanan, un Afghan, et Akter, un Azéri, discutent avec Shali Wali, le passeur vers lequel trois entremetteurs afghans viennent de les conduire:

«On veut aller en Grèce. On nous a dit que vous pouviez nous organiser ça.

—Dans un bateau à plusieurs, c’est 1.500 dollars chacun.»

La négociation s’engage. Le passeur accepte de descendre à 2.500 dollars pour les deux:

«Et comment on fait pour verser l’argent? À qui il faut payer?

—Il faut que vous versiez l’argent au Pakistan (il cherche un numéro de téléphone dans son portable). Tu vas appeler ce numéro. C’est celui du Sârrâf Hji Zafar. Il travaille à Chowk Yadgar, à Pesharwar, tu lui dis que tu appelles de ma part et que tu veux le payer. Il faut que ta famille lui envoie l’argent, la somme sera bloquée chez lui tant que tu n’auras pas appelé de Grèce pour lui dire que tu es bien arrivé.»

Les sârrâfs s’échangent les dettes et les créances de leurs clients

Akter, l’Azéri prend congé. Théoriquement, il va téléphoner à Bakou pour demander à sa famille si elle peut procéder à ce paiement. Akter ne reviendra pas. Car en vérité Akter s’appelle Arthur Frayer-Laleix et n’est pas un clandestin azéri mais un journaliste français qui, de Peshawar à Calais, en passant par La Turquie et la Bulgarie, s’est mis «dans la peau d’un migrant» pour une enquête qu’il raconte dans son livre, passionnant, dont est extraite cette scène.

Akter-Arthur vient d’obtenir ce qu’il voulait: la preuve que les passeurs se rétribuent grâce au système de l’hawala.

Toile d’araignée

Ce système qui remonte au Moyen Âge était utilisé par les marchands indiens et arabes des Émirats arabes unis, de l’Afghanistan et du Pakistan. Il permet de transférer des sommes d’argent d’un bout à l’autre du globe sans que l’argent ne se déplace physiquement. Donc à l’abri de tout contrôle politique et bancaire. L’hawala a les faveurs des réseaux criminels, des passeurs mais pas seulement: il est également utilisé par certains trafiquants d’art par exemple.

C’est une véritable toile d’araignée à travers le monde qu’ont tissée les sârrâfs (mi-banquiers, mi-agents de change). Au fondement de ce système: la parole, la confiance et d’importantes liquidités. Pas de mouvements d’argent, pas d’écritures non plus. Les sârrâfs s’échangent les dettes et les créances de leurs clients.

Ainsi, la famille d’Akter-Arthur aurait fait verser 1.250 dollars au sârrâf pakistanais indiqué par le passeur vivant à Istanbul. Une fois Akter arrivé à destination, le passeur se serait adressé à un sarrâf d’Istanbul en relation avec celui du Pakistan pour que lui soit payé l’équivalent de cette somme. Ensuite, les hawaladar équilibreront leurs comptes.

Presque toujours, les membres d’un réseau de sâraâf mènent d’autres affaires en parallèle. Imaginons que le sarrâf d’Istanbul fabrique et envoie des vêtements à celui du Pakistan. Ce dernier réglera la somme de telle sorte que non seulement il aura acheté le stock de vêtements mais il aura aussi réglé sa dette et blanchi l’argent, dans le cadre d’une activité marchande sans donner lieu à un transfert d’argent pour activités illicites.

«L’Incroyable Turc»

Selon le criminologue italien Andrea Di Nicola et le reporter Giampaolo Musumeci, c’est un Turc, Muammer Küçük, l’un des plus grands trafiquants, qui aurait eu l’idée d’autoriser le paiement une fois le clandestin arrivé à destination. Résultat: il a écrasé la «concurrence». Connu sous le surnom d’«Incroyable Turc», Muammer Küçük «a incontestablement dominé les trafics en Méditerranée avec pour épicentre la Turquie» à la fin des années 1990-début 2000. Et il n’est pas complètement exclu qu’il continue.

La presse turque évoque une première arrestation de cette grosse pointure le 16 novembre 2009 à Istanbul, à l’occasion d’un vaste coup de filet dans les milieux du trafic de clandestins et son placement en détention provisoire. Il a apparemment été relâché puisque son nom réapparaît en décembre 2010, victime d’un règlement de compte (une balle dans chaque genou) à Sirkeci. Il est une nouvelle fois arrêté le 27 mai 2011, à Mugla cette fois, au terme d’une longue traque menée conjointement avec la police italienne. C’est du fait de cette opération italo-turque qu’Andrea Di Nicola et Giampaolo Musumeci, italiens tous deux, auraient eu accès au dossier de Muammer Küçük –sauf que même les enquêteurs italiens qui ont suivi l’affaire ignorent si Küçük a été condamné. Personne ne sait où il est actuellement.

Dans Trafiquants d’hommes, le livre qui raconte leur enquête, les deux auteurs italiens décrivent son «savoir-faire criminel»: de nombreux intermédiaires, une division extrême des tâches et une très grande étanchéité entre chaque «étape» et chaque «intervenant» du «voyage» des clandestins.

En main propre

Ils décrivent le système financier de l’«Incroyable Turc». Les migrants payent en espèces à Istanbul, par exemple. L’argent rassemblé est apporté à des bijoutiers ou dans des bureaux de change du Grand Bazar, où il circule beaucoup de devises. Le «caissier-bijoutier» écrit le nom (un pseudonyme en général) de celui qui devra être payé dans un carnet à souche, avec la somme correspondante. Il la déchire en deux parties. Il en garde une et donne l’autre à celui qui a apporté l’argent. Quand vient le moment du paiement (c’est-à-dire quand les clandestins sont arrivés à destination), un homme vient avec le ticket et le lui montre. Le caissier compare avec la souche et, si les chiffres correspondent, il lui donne la somme convenue. Muammer Küçük remettait ensuite l’argent aux intermédiaires en main propre.

Tout se fait avec discrétion, rapidité, coûts limités et aucune bureaucratie

Mais il peut arriver que c’est celui qui a trouvé et recruté un capitaine pour conduire le bateau transportant les clandestins en Europe qui garde le ticket comportant la somme à payer au capitaine en accord avec ce dernier. Car si le capitaine venait à être arrêté en Europe, le recruteur pourrait aller récupérer l’argent et le donner à un membre de la famille afin que celle-ci engage un avocat.

Le service informel qu’offrent ces «caissiers-bijoutiers» ressemble beaucoup à l’hawala. Tout se fait avec discrétion, rapidité, coûts limités et aucune bureaucratie.

Interdit en Europe

L’hawala est tout à fait légal en Inde, au Pakistan, en Somalie et dans une bonne partie du monde musulman. Car il y a un usage «honnête» de l’hawala: il permet aux émigrés d’envoyer leurs économies à leur famille dans leur pays alors parfois que ce pays n’est pas couvert par les circuits bancaires. Et il coûte bien moins cher que Western Union.

En Europe, en France, l’hawala en revanche est interdit. À Paris, à côté de la gare de l’Est, certains magasins de téléphonie ou de kebabs le pratiqueraient, pour les initiés de la communauté.

Cela dit, en France, l’hawala a ses limites. Qu’elle ne laisse aucune trace ou preuve ne protège pas complètement le trafiquant ou son intermédiaire. Car dans la loi française il n’est pas nécessaire qu’il y ait eu échange d’argent effectif entre le passeur et son client pour que l’infraction soit constatée.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (199 articles)
Journaliste
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