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Pourquoi vous postez de vieilles infos en pensant qu’elles sont nouvelles

Plusieurs autres personnalités sont mortes une seconde fois sur Twitter. Et ça s’explique | Pen Waggener via Flickr CC License by

Plusieurs autres personnalités sont mortes une seconde fois sur Twitter. Et ça s’explique | Pen Waggener via Flickr CC License by

Vous avez de nouveau posté une breaking news vieille d’il y a deux ans? Non, ce n'est pas Alzheimer (enfin pas tout à fait).

Le 23 janvier 2016, vous avez peut-être fait partie de ces twittos qui se sont émus du décès de Donna Summer (on sait ce que vous vous dites; si elle était décédée en été, ça aurait eu quand même beaucoup plus de panache…). Problème: la chanteuse était bel et bien morte mais il y a quatre ans déjà. Il a suffi qu’un article du Huffington Post datant de 2012 et annonçant le décès de «la reine du disco» soit reposté sur Twitter pour que la machine à RIP s’emballe.

Si on en croit les newsfeeds Facebook et Twitter de certains internautes, plusieurs autres personnalités comme Joe Cocker et Gary Coleman sont également mortes une seconde fois en janvier 2016. Rien à voir avec cette prophétie du web qui voudrait que la faucheuse ait choisi ce début d’année pour décimer les plus grandes stars de la pop culture (Natalie Cole, David Bowie, André Courrèges et surtout Michel Galabru, big up). C’est juste que vous repostez de vieilles infos en pensant qu’elles sont nouvelles.

Et le phénomène ne touche pas que les personnalités décédées. Dans un article daté du 16 novembre 2015, le site d’infos américain Quartz remarquait que, à cause des attentats survenus à Paris trois jours plus tôt, des internautes s’étaient mis à partager massivement un papier de la BBC vieux de sept mois sur l’attaque terroriste d’une université kenyane. Sans explication apparente, l’article est devenu viral et s’est retrouvé en tête des news les plus partagées sur le site d’infos anglais, bien qu’il soit aussi dépassé que «Hotline Bling» de Drake (oui, on est déjà passé à «Work» de Rihanna). On vous explique pourquoi, quand il s’agit de partager des infos, on finit tous par faire du neuf avec du vieux.

Old is the new black

En octobre 2015, à Fayetteville, petite ville paumée de Virginie Occidentale, alors que des centaines de personnes sont réunies pour le Bridge Day –une fête traditionnelle au cours de laquelle des gens sautent en parachute depuis un pont (pourquoi pas)–, un article relatant un accident mortel sur le lieu de l’événement fait son apparition sur les réseaux sociaux et déclenche un vent de panique dans la communauté (commissariat submergé d’appels, médias locaux dans les starting-blocks). Problème: la news date en fait de 2006.

«Aujourd’hui, plus rien ne nous empêche de repartager un article juste en ayant lu le titre et la légende, analyse Vincent Glad, journaliste spécialiste d’internet (également contributeur de Slate.fr). Dans la précipitation, on ne pense même plus à vérifier la date. C’est l’émotion et l’envie d’être le premier à publier quelque chose de fort qui priment.» On ne vous jette pas la pierre, Pierre. Tout nous pousse aujourd’hui à être au courant le plus rapidement possible. L’appli Breaking News a même ajouté en août 2015 de nouvelles formes de notifications en promettant à ses utilisateurs d’être prévenus avant tout le monde (alertes de proximité si vous êtes dans les environs, alertes émergentes qui annoncent si une news risque de devenir une actu majeure). Résultat, dans la course à l’accélération de l’information, vous vous êtes transformée en BFM local de votre entourage («premier sur l’info!»), quitte à balancer dans la confusion la plus totale des actus aussi périmées que Tori Spelling.

Aujourd’hui, plus rien ne nous empêche de repartager un article juste en ayant lu le titre et la légende

Vincent Glad, journaliste spécialiste d’internet

Mais si vous vous mettez à partager frénétiquement de vieilles infos, c’est en partie parce que la technologie est là pour vous tromper. «L’internaute lecteur dépend des algorithmes des réseaux sociaux qui créent un décalage temporel, explique le chercheur Frédéric Martel, auteur de Smart, Enquête sur les Internets (éd. Stock, 2014) et également contributeur de Slate.fr. La publication d’un article sur Facebook ne touche en moyenne que 4 à 7% des personnes. Pour en sensibiliser davantage, il faut qu’il soit partagé, commenté et liké et ça prend un certain temps. De fait, un article peut apparaître sur votre timeline avec plusieurs heures, voire jours de retard sans que la date soit précisée. Idem avec les retweets sur Twitter.» Si vous ajoutez à ça le fait que les médias eux-mêmes repostent de vieux articles aux titres pute à clics pour (re)faire de l’audience, vous obtiendrez le combo parfait de réseaux sociaux qui se foutent autant de vous et de l’info en temps réel que les Oscars de la diversité.

Le trou noir

Là, vous vous dites (oui, vous vous parlez beaucoup à vous-même) que, si le seul risque en partageant de vieilles infos, c’est de vous faire traiter de «old», cela reste encore socialement gérable. Sauf que votre propension à être toujours à côté de la plaque peut aussi servir un militantisme dans lequel vous n’aimeriez pas vous encarter. Comme celui de la fachosphère, qui réutilise de vieilles photos sorties de leur contexte pour les associer à des événements actuels.

«Avec les réseaux sociaux, on joue avec la polysémie des images, analyse Patrick Eveno, directeur de l’Observatoire de déontologie de l’information. Dans une récente étude, nous avons remarqué que beaucoup d’articles parlant de musulmanes en Europe étaient en fait illustrés par des femmes voilées, photographiées en Irak ou en Syrie, il y a des années.» Plus récemment sur la toile, l’image d’une jeune femme à terre, ensanglantée, a circulé après les incidents survenus à Cologne au Nouvel an 2016. Il s’agissait en fait du mannequin britannique Danielle Lloyd, attaquée dans un club londonien… en 2009

«L’internaute n’est pas plus stupide qu’un autre, souligne Mathilde Damgé, journaliste aux Décodeurs, les experts en crimino-chronologie du Monde. Mais quand une info est complexe et qu’on est partagé entre ce qu’on nous annonce et ce qu’on a cru comprendre, on va opter pour le plus simple. De plus, avec cette sensation de trop-plein d’informations sur les réseaux sociaux, on ne souvient plus de ce qu’on a vu ou lu.» Selon une étude de l’Institut suédois royal de technologie (KTH) réalisée en 2013, passer trop de temps sur les réseaux sociaux réduirait en effet notre capacité à traiter l’information et le fonctionnement de notre mémoire immédiate.

Bref, à force de vous jeter sur Facebook et Twitter à la moindre occasion, vous avez fini par vous transformer en cette vieille morue amnésique de Dory dans Le Monde de Némo, qui, quitte à avoir la mémoire qui flanche, aurait totalement arrêté d’essayer de se souvenir de quoi que ce soit. «Toute personne normalement constituée est capable d’enregistrer de manière consciente ou incidente une information et d’aller la récupérer dans son cerveau, là où elle a été stockée, explique la neuropsychologue Anne-Sophie Marchand. Sauf qu’aujourd’hui on a délégué cette étape à la technologie.»

Si vous partagez frénétiquement de vieilles infos, c’est parce que la technologie est là pour vous tromper

Fin 2015, une étude de l’université de Birmingham démontrait que, sur 6.000 adultes, deux tiers utilisent d’abord leur ordinateur plutôt que de faire appel à leur mémoire pour se souvenir d’une information. Même conclusion aux États-Unis, lors d’un sondage commandé par la société de sécurité online Kaspersky, qui montre que 91,2% des sondés «utilisent internet comme une extension de [leur] cerveau». Bienvenue dans l’ère de la «digital amnesia».

Souviens-toi l’été dernier

Alors oui, internet vous permet peut-être de vous rappeler l’anniversaire de la mort d’Aaliyah (et accessoirement du vôtre) mais, vous, vous ne vous souvenez de rien toute seule. Résultat: internet s’est transformé en serial killer de Souviens-toi... l’été dernier, en vous remémorant régulièrement ce que vous et vos potes avez fait dans le passé. 

L’application Timehop vous propose par exemple chaque jour un récap’ de tout ce que vous avez posté sur vos comptes (Twitter, Instagram, Facebook, Google, Linkedin…) il y a deux, trois, ou quatre ans à la même date. Facebook s’est dit qu’il allait faire la même chose avec son module «vos souvenirs sur Facebook»: un algorithme qui fouille dans vos archives persos pour les republier sur votre fil d’actu. «Nous rappeler notre passé est une manière de nous faire rester plus longtemps sur Facebook et de faire plus d’audience, décrypte Patrick Eveno. C’est purement marketing car plus on y passe de temps, plus on voit de pubs.» Et vous qui pensiez que Zuckerberg s’était pris pour Adam Sandler dans le film Amour et Amnésie, prêt à tout pour faire retrouver la mémoire à Drew Barrymore (en l’occurrence, vous) dans l’idée de vivre une belle histoire d’amour. Raté.

Dans un article d’avril 2015, quelques jours après le lancement de la fonctionnalité, le site The Verge rapportait plusieurs incidents d’utilisateurs qui avaient vu s’afficher sur leur mur des photos de proches décédés entre temps ou encore des statuts relatant un incendie ou un divorce. Comme boutique souvenirs, on a connu mieux. Du coup, dans cette quête effrénée vers votre quart d’heure de mémoire, c’est finalement Facebook et ses souvenirs forcés qui se retrouvent être à côté de la plaque. «Dans la mémorisation d’une information, la motivation joue un grand rôle et permet d’en tirer un apprentissage intentionnel, indique Anne-Sophie Marchand. Il y a une différence entre l’information qu’on va nous-mêmes rechercher et l’information imposée sur laquelle on tombe par hasard.» Autant dire que, si vous ne cherchiez pas à savoir si Donna Summer était morte en cliquant sur ce lien, vous ne vous rappellerez plus de cette info, une fois l’onglet de cet article fermé.

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