Harnoncourt, pionnier «baroque» à la recherche de la musique authentique

Nikolaus Harnoncourt le 1er janvier 2001 lors du concert du Nouvel An de l'orchestre philharmonique de Vienne, en Autriche | SCHLAGER ROLAND/APA/AFP

Nikolaus Harnoncourt le 1er janvier 2001 lors du concert du Nouvel An de l'orchestre philharmonique de Vienne, en Autriche | SCHLAGER ROLAND/APA/AFP

Nikolaus Harnoncourt n’est plus. En décembre 2015, il avait annoncé son retrait de la vie musicale pour des raisons de santé. La maladie l’a rattrapé et, ce 6 mars 2016, il a sans doute rejoint Bach quelque part. Pour des générations de mélomanes, il restera le grand initiateur du mouvement «baroque» mais surtout un musicien attaché à l’authenticité de l’interprétation.

Il était un des plus grands chefs d’orchestre de tous les temps, un sondage de BBC music magazine auprès de ses pairs le plaçant juste après Carlos Kleiber, Leonard Bernstein, Claudio Abbado et Herbert von Karajan, excusez du peu. Il a tout joué ou presque. Tout enregistré. Mené à terme, avec Gustav Leonhardt, l’incroyable marathon de l’intégrale des cantates de Bach, deux-cents cantates, enregistrées une à une, durant une vingtaine d’années. Avec des chœurs uniquement masculins, comme ceux dont disposait le compositeur, car ces deux grands chefs «baroques» partageaient le même souci de rigueur et d’authenticité.

L’authenticité par opposition à la tradition. Nikolaus Harnoncourt est un pionnier: en 1953, il fonde le Concentus musicus Wien, un ensemble qui, à rebours de la tradition d’alors, jouera avec des instruments anciens, s’appuyant sur les partitions d’origine, les manuscrits, refusant les amputations ou les arrangements…

Un orchestre laboratoire

Avec cet orchestre, ou plutôt ce laboratoire, Harnoncourt s’attache à reconquérir des musiques oubliées. On découvre, on retrouve plutôt, les instruments d’époque, comme des violons avec des cordes à boyaux et non en métal, et l’on recourt aux petits ensembles plutôt qu’aux effectifs pléthoriques de l’orchestre romantique. En 1962, Harnoncourt et le Concentus musicus Wien jouent en public les Concertos brandebourgeois, dans une version revisitée, rendue à ses origines, avec douze instrumentistes à peine, déclenchant un «tollé», ou plutôt un étonnement, écrivait le musicologue François Coadou:

«À cette occasion, Harnoncourt a corrigé la partition [...], en a retiré toutes les réalisations ajoutées, toutes les indications ajoutées. Tout le commentaire accolé à l’œuvre, tout ce texte ou mieux: tout ce paratexte parasitaire a été évacué. À l’édition courante de l’œuvre, Harnoncourt préfère, ici, ses propres réalisations. Harnoncourt préfère, ici, ses propres indications. Nous comprenons bien, en conséquence, que l’auditoire ait été étonné. Nous comprenons, même, que l’auditoire ait été choqué: il a assisté à une audition de Bach inédite —mieux: il a assisté à une audition inouïe.»

Ce que souhaite Harnoncourt, c’est de rendre la musique étonnante —c’est de la rendre, même, un peu choquante

François Coadou, musicologue, sur musicologie.org

Inouïe au sens littéral du terme. Des décennies de fausse tradition avaient créé un Bach qui n’était plus tout à fait Jean-Sébastien. Harnoncourt, et les autres «baroqueux» avec lui, s’attacheront à le dépoussiérer:

«Ce que souhaite Harnoncourt, c’est cette dimension inédite, c’est cette dimension inouïe de la musique. C’est de rendre la musique étonnante —c’est de la rendre, même, un peu choquante. De toute évidence, à cette audition de 1962, ça a réussi.»

Couleurs authentiques du tableau musical

Cet étonnement du public, et bientôt son enthousiasme, résulte d’une double approche. Le chef d’orchestre est aussi un musicologue. Il s’attache au texte musical, le vérifie, le restitue dans son contexte mais, aussi, par l’interprétation, en valide les possibilités. C’est sa grande force, explique Jean-Yves Ossonce, chef d’orchestre et ancien directeur de l’Opéra de Tours, à Slate.fr, en tenant la métaphore médicale. «C’est comme si on venait de perdre à la fois un très grand chercheur et un praticien qui aurait inséminé plusieurs générations de musiciens.» Car Nikolaus Harnoncourt a publié plusieurs livres dans lesquels il explique sa démarche.

 

«La lecture du Discours musical a été une révélation, poursuit Jean-Yves Ossonce, qui découvre l’ouvrage à la fin des années 1970. Le monde musical vivait alors dans la réplication d’une tradition, sans se rendre compte que c’était une tradition. Il y avait un manque de perspective historique. On pouvait jouer Bach avec des partitions qui comportaient des ajouts d’éditeur non signalés…» À la fois musicologue et musicien, Nikolaus Harnoncourt remet «les textes à plat. Il les interroge, les débarrasse de leur vernis pour retrouver les couleurs authentiques du tableau. Il introduit dans tout acte d’interprétation une conscience historique».

Ainsi, en se plongeant dans le livre de Leopold Mozart sur l’art du violon, il met en évidence les possibilités de l’instrument telles que les connaissait son fils. De la même manière que son interprétation de Beethoven tient compte de l’évolution de la trompette, instrument qui produit aujourd’hui «presque deux fois plus de décibels qu’alors. Comment obtenir l’effet dramatique du fortissimo voulu par Beethoven? Si l’on demande au trompettiste de jouer très fort, il peut couvrir l’orchestre. Si on lui demande de se modérer, on perd l’effet dramatique». Loin d’être un simple discours théorique, le recours aux instruments d’époque s’impose dans une interprétation authentique, au plus près des intentions du compositeur. Rien d’arbitraire pour Jean-Yves Ossonce, qui salue la «pertinence scientifique» des travaux d’Harnoncourt et les rapproche du «travail qui peut être conduit avec un compositeur vivant».

Loin de se cantonner à ce que l’on appelle hâtivement la musique baroque, terme fourre-tout où l’on mêle allègrement tout ce qui a été écrit entre 1600 et 1750, Nikolaus Harnoncourt s’est attaché à défendre d’autres répertoires. «La Belle Hélène ou Aïda ne sont pas ce qu’il a fait de mieux, mais il y a tout de même des éléments qui questionnent ou surprennent. Et son interprétation de Bruckner est également une source d’illumination…» Le descendant des Habsbourg, mais oui, s’est également fondu dans le moule de la plus célèbre tradition viennoise, celle de la valse des Strauss, où il excella, dirigeant même le mythique concert du Nouvel An.

Le monde musical vivait alors dans la réplication d’une tradition, sans s’en rendre compte. On pouvait jouer Bach avec des partitions qui comportaient des ajouts d’éditeur non signalés...

 Jean-Yves Ossonce, chef d’orchestre et ancien directeur de l’Opéra de Tours

Une joyeuse communauté de pionniers

En parallèle, les instruments d’époque se sont multipliés et l’on n’en finit pas d’exhumer de nouveaux compositeurs. Si Nikolaus Harnoncourt était toujours actif en concert, ses enregistrements se faisaient rares, la maison Teldec ayant pâti de la crise du disque. Et même si «ses gravures de Bach ou Haendel restent des jalons dans l’histoire de la musique, [...] elles ont parfois pris un coup de vieux tant ses disciples ont continué à explorer les chemins qu’il avait ouverts». La première génération du baroque s’est éteinte.

En décembre 2015, il avait écrit une lettre d’adieu au public, s’excusant de ne pouvoir honorer un concert et s’adressant à lui en ces termes:

«Une relation incroyablement étroite s'est développée entre nous sur scène et vous dans la salle. Nous sommes devenus une joyeuse communauté de pionniers!»

On pourra, si l’on est aussi puriste que lui, prononcer son nom en entier: comte Nikolaus de la Fontaine und d’Harnoncourt-Unverzagt. Ou, tout simplement, écouter inlassablement ce descendant des Habsbourg dans son répertoire de prédilection.

 

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