France

Affaire Mitterrand, un choc de générations

Thomas Legrand, mis à jour le 12.10.2009 à 6 h 46

La réaction des quadras du PS n'a rien à voir avec un quelconque retour de l'ordre moral, mais avec une exigence grandissante de morale politique.

La position de trois quadragénaires socialistes qui se sont distingués dans cette affaire est aussi une question de génération. Benoit Hamon, Manuel Valls et Arnaud Montebourg (Pïerre Moscovici né en 1957 est quinquagènaire...). Tous trois ont eu une position sévère envers Frédéric Mitterrand et tous trois ont été rapidement taxés soit de populistes, soit de récupérateurs politiciens, à la traîne du Front National, soit de nouveaux pères la morale.

Qu'il y ait eu une dose d'opportunisme politique, c'est une possibilité, mais il ne faudrait pas passer à côté de l'analyse générationnelle et de ce qu'elle dit de l'évolution de notre société. Au fond, si l'on reprend cette affaire, il y a deux choses fondamentalement insupportables. D'abord, l'idée que puisse être banalisée ou excuser la moindre forme d'asservissement humain, que ce soit la prostitution via le tourisme sexuel, la pédophilie, ou le viol. L'autre chose insupportable mise en lumière ces dernières semaines, c'est l'opprobre jetée sur un homme pour son travail d'écrivain, le fait de prendre un extrait de son œuvre pour un procès verbal et de lui demander des comptes sur des écrits dont on sait qu'ils comportent une part de fantasme, de repentance, de souffrance, d'esthétique, de vérité et de mensonge. Ces deux violences, qui n'ont rien à voir, jouent pourtant dans cette affaire l'une contre l'autre.

L'une est le fait de Fréderic Mitterrand lui-même. Sa déclaration lors de l'arrestation de Roman Polanski, et sa façon de minimiser ce qui n'est rien d'autre que le viol d'une mineure, est une violence. La façon dont Marine Le Pen a utilisé les textes de Fréderic Mitterrand, est une autre violence. Ces deux violences se sont entrechoquées et les générations politiques, ou peut-être les générations tout court, ne réagissent pas avec les mêmes degrés de révolte face à ces deux violences.

La réaction des quadras du PS n'a rien à voir avec un quelconque retour de je ne sais quel ordre moral. Peut-être un peu avec une exigence grandissante de morale politique. Les discussions que l'on peut avoir (je suis moi-même quadragénaire) avec nos grands frères âgés de cinquante ou soixante ans, révèlent que face à la question de la sexualité, de l'intégrité du corps de l'autre, face au viol, ou au détournement de mineur ou même face à la prostitution, il y a une différence de perception, une différence de tolérance, une prise en compte, peut-être chez les plus jeunes ,de la souffrance psychologique.

Le viol n'est un crime en France que depuis 30 ans, grâce au combat des féministes... Les travaux des psychiatres, ces vingt dernières années sur les abus sexuels dont sont victimes les mineurs, intègrent de plus en plus les consciences. Je suis un inconditionnel de Brassens mais j'ai toujours été frappé par ses vers de la Princesse et du croque-notes:

«Tu as treize ans j'en ai trente qui sonnent

Grosse différence et je ne suis pas chaud

Pour tâter d'la paille humide du cachot»

Le premier argument du croque-notes, c'est simplement «je ne veux pas aller en prison»...

Dans le Monde daté du 11 et 12 octobre, le trentenaire et fabiusien Guillaume Bachelet défend Benoît Hamon en expliquant qu'il est sur une position sociale et non moralisatrice. La prostitution n'est rien d'autre que l'esclavage qui ne mérite aucune tolérance. Nos aînés qui ont vécu et profité de la libération sexuelle ont, très justement, cassé les vieux carcans qui enserraient l'homosexualité mais parallèlement, la libération sexuelle ne s'est pas accompagnée d'un combat assez volontaire contre l'exploitation sexuelle et le commerce des corps. Le tourisme sexuel, qui n'est qu'une des manifestations les plus inhumaines de la poursuite du colonialisme et de l'asservissement du monde des pauvres par celui des riches, aurait dû être un combat emblématique de ceux qui luttaient à juste titre pour la libération sexuelle et la libre disposition de son corps.

Finalement, il y a bien une évolution dans le temps de la perception de l'intégrité du corps de l'autre. Frédéric Mitterrand a montré, jeudi 8 octobre lors de son interview sur TF1, qu'il intégrait aussi cette évolution. Les réactions, variées et parfois surprenantes de chacun pendant toute cette affaire, avaient souvent à voir avec la sensibilité (parfois l'âge) de chacun. Quelle est la violence la plus insupportable... la violence inquisitoriale faite à l'écrivain Mitterrand ou la violence faite par le ministre Mitterrand qui minimise un viol dans une déclaration officielle? Chacun a répondu à sa façon. Le débat a d'abord viré à la polémique politique et à l'incompréhension mais il devient maintenant un débat de fond duquel il ne ressortira pas forcement que des aspects négatifs.

Thomas Legrand

Lire également: Sarkozy piégé par les intellos de gauche et Les pénibles leçons de l'affaire Mitterrand.

Image de Une: Benoît Hamon et Manuel Valls Robert Pratta/ REUTERS

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