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La mort, Gainsbourg y pensait tous les matins sans se raser

Serge Gainsbourg lors d'une répétition au Zénith de Paris, le 14 mars 1988. JOËL ROBINE/AFP.

Serge Gainsbourg lors d'une répétition au Zénith de Paris, le 14 mars 1988. JOËL ROBINE/AFP.

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Au programme cette semaine: les 25 ans de la mort de Gainsbourg, Borja Flames, O et Galaxy of Covers.

1.Le buzzGainsbourg terrifié et inspiré par la mort

Serge Gainsbourg aurait pu figurer, en début d’année, dans notre chronique sur les chanteurs qui ont sublimé l’art de mourir en artiste. Il n’a pas eu la force de composer un ultime chef-d’oeuvre au moment de sa disparition, comme Bowie, Bashung, Brel ou Cash. Le manque d’inspiration et une santé consumée l’ont obligé à avoir un plan B. Ce fut l’entretien posthume accordé à Bayon pour publication post-mortem dans Libé. Une autre forme de chef d’oeuvre.

Ce texte fut le dernier signe du sérieux avec lequel Gainsbourg a considéré la Grande faucheuse tout au long de sa carrière. Le vingt-cinquième anniversaire de sa mort, célébré mercredi, l’a été de façon classique, avec force best of et activité éditoriale nostalgique. Cela nous a rappelé qu’il fut trop peu dit, et écrit, que la mort –et les différentes façons de mourir– avaient traversé en filigrane dans sa vie et dans son oeuvre.

Comprendre Gainsbourg, c’est savoir qu’il a passé sa vie dans la peau d’un survivant. Ou, à défaut, avec la sensation d’être illégitime et menacé. Il aimait rappeler que sa mère avait décidé d’avorter. Il n’avait dû sa naissance qu’à l’hygiène défaillante du cabinet où elle devait se soumettre à l’opération: un contact visuel avec le cabinet, et elle s’était enfuie illico. Son enfance fut bouleversée par le port de l’étoile jaune et la pleine conscience du risque vital qu’elle lui faisait courir. En 1973, son goût pour la cigarette et l’alcool faillirent avoir raison de lui: attaque cardiaque, premier diagnostic d’une cirrhose au foie. Mais l’intoxicated man avait bien pris soin d’embarquer plusieurs cartouches de Gitanes avant son arrivée à l’hôpital américain de Paris. En 1979, au moment il lui fallut affronter une masse de parachutistes ultra-nationalistes à Strasbourg après l'épisode de la Marseillaise reggae, il eut la trouille d’une balle perdue.

La mort, Gainsbourg y pensait tous les jours même sans se raser. Les témoignages des proches qui ont passé ses derniers jours avec lui dressent le même portrait d’un homme qui avait senti son heure venue: empressement à clarifier la situation de son héritage, surinvestissement du temps passé auprès de son fils, phrases prémonitoires, musiques d’une tristesse et gravité sans précédent enregistrées au piano dans son appartement rue de Verneuil, notamment le soir du 1er mars, la veille de sa disparition. Bambou, sa dernière épouse, affirme ne pas savoir ce que ces cassettes sont devenues.

Gainsbourg avait une trouille bleue de sa propre disparition. Une trouille si communicative que les premières déclarations publiques de Bambou sur les circonstances de sa dernière soirée furent d’une maladresse bouleversante. «J’ai vu qu’il s’était endormi, qu’il ne s’était pas vu partir. Il avait une peur affreuse de la mort. Il ne s’est pas rendu compte qu’il partait. C’est génial.» Si Gainsbourg a surtout chanté l’amour déçu, l’amour fantasmé, l’amour physique, l’amour paternel, l’amour cynique, il a aussi beaucoup chanté la mort voulue et la mort violente. C’était une fascination existenielle, entretenue par une absence totale de foi en la transcendance («L’homme a créé les dieux à son image, l’inverse reste à prouver»).

Il y a trois (seules et uniques) constances entre le premier album de Gainsbourg en 1958 et le dernier en 1987: le cul, l’alcool et la mort. Au début, elle n’est qu’une pensée fugace. Une seule chanson y fait référence. «Le Poinçonneur des Lilas» fera date. «Il y a de quoi devenir dingue, de quoi prendre un flingue. Se faire un petit trou, un dernier petit trou, et on me mettra dans un grand trou et je n’entendrai plus parler de trou.» La mort est aussi convoquée dans son dernier tube, l’antistup’ «Aux Enfants de la chance» («Surtout n’ayez pas l’impudence de vous mettre en l’air avant l’heure dite») et la reprise de Mon Légionnaire («On l’a mis sous le sable chaud, mon légionnaire»).

Entre les deux, l’idée de la disparition fatale, injuste et nette fut présente à tous les tournants de sa carrière. Ses deux albums-concepts, que nous considérons que ses plus belles réussites artistiques, sont des tragédies d’amour fou conclues par une mort brutale et vertigineuse. La disparition soudaine de l’ado Melody Nelson dans un accident d’avion fait de L’Histoire de Melody Nelson (1971) une tragédie. L’assassinat de la shampouineuse Marilou, à la fin de L’Homme à la tête de chou, est une scène d’une violence inouïe, tel que Scorsese ou Lynch en filment quand des mâles dominants et paranoïaques ont un compte à régler. «De son crâne fendu s'échappe un sang vermeil, identique au rouge sanglant de l’appareil [l’extincteur] L’amour qui mène à la mort violente: la trame se retrouve dans «Bonnie and Clyde» en 1968 («La seule solution, c’était mourir») et «Sorry Angel» en 1984 («C’est moi qui t’ai suicidé mon amour, sans moi, tu as décidé, un beau jour que tu t’en allais»).

Que Gainsbourg ait lui-même envisagé sa mort volontaire reste un des derniers mystères de sa biographie. Quand le succès le boudait, qu’il était encore moche (et pas magnétique), que l’autodestruction nocturne était déjà en gestation dans son comportement, il choisit de chanter en 1965: «Quand mon 6.35 me fait les yeux doux, c’est un vertige que j’ai souvent, pour en finir: pan pan.» Aucun doute en revanche sur la dimension autobiographique du plus grand suicide commercial de sa carrière, en 1975, juste avant le tournant qui ferait de lui une superstar. Gainsbourg, pour exorciser sans l’intellectualiser une seule seconde le souvenir d’une enfance juive dans une France occupée, enregistra un disque intégralement consacré à la barbarie nazie. Geste déraisonnable, sans intérêt notoire sur le plan musical et au-delà de toute idée du goût, l’album Rock around the bunker comporte un rock nazi, un chant sur l’émigration des SS et une reprise à double lecture du «Smoke Gets in Your Eyes» rendu célèbre par les Platters. Entre autres.

Terrorisé par la mort sur le plan personnel, fasciné par l’absolu qu’elle représente sur le plan artistique, Gainsbourg a affirmé que son attaque cardiaque de 1973 était survenue en plein enregistrement des voix sur «Je suis venu te dire que je m’en vais». Puis il a affirmé que l’épisode lui avait inspiré le texte, d’où l’idée d’enregistrer les larmes de Birkin à la fin de la chanson. Des recherches ont établi depuis que le morceau était plus probablement une réelle chanson de rupture avec sa première femme Françoise-Antoinette Pancrazzi. Qu’importe: Gainsbourg ne pouvait pas résister à la mise en scène de ses propres angoisses.

Dans une auto-interview enregistrée en 1989 pour la télé, Gainsbarre demandait à Gainsbourg comment il espérait mourir. Fidèle à lui-même, Lucien Ginzburg répondit: «En tirant un coup». La mort est le seul sujet qui revient trois fois pendant les huit minutes que dure cette séquence, en plus d’une autre question sur la foi. «Dis moi Gainsbourg, comment tu aimerais mourir? Tu vas crever, c’est pour bientôt, hein?» Gainsbourg aimait trop se sentir important pour être suicidaire. Mais il n’ignorait rien du processus d’autodestruction qu’il avait engagé.

2.Le coup de pouceBorja Flames

L’oeuvre s’appelle s’appelle Nacer Blanco. L’une des disques les plus attachants du début d’année a été composé par un musicien espagnol ayant connu plusieurs carrières, exilé de son groupe confidentiel (June et Jim), et pourtant à la tête d’une des musiques les plus singulières qu’il soit donné en pâture aux amoureux de pop défricheuse. Borja Flames a le look d’un penseur marxiste mais la présence scénique d’une rock star. Il chante un espagnol de littérature, le parle, le superpose à des sons de laboratoire. Il joue de la guitare, est entouré de quelques claviers, d’une voix féminine qui adoucit encore la sienne, mais la plupart des sons dont il s’entoure proviennent d’instruments difficiles à qualifier. Borja Flames est peut-être le seul chanteur du monde capable de laisser percer la triple influence de Robert Wyatt, de Moondog et de musiques primitives pour composer une musique très personnelle.

3.Un vinyleO, Un Torrent la boue

Olivier Marguerit est habituellement ce qu’on appelle un sideman. Il joue pour les autres. Sur scène, en studio, des guitares ou de la basse, vous l’avez ou entendu derrière Syd Matters, Mina Tindle, Thousand, Chicros. Sous le nom de O, il occupe désormais tout l’espace. Au sens propre. La photographie qui illustre son premier album cadre de près son visage, ses yeux et sa gueule de cinéma, comme si le temps était venu de pénétrer exactement de quelles logiques cérébrales se chauffe sa musique.

En 2015, deux vinyles au nom électrique au tirage très limité (Ohm part 1 et Ohm part 2) avaient accompagné des scènes tranchantes, d’où émergeait l’idée fatale d’un album abouti. Un Torrent la Boue est ce disque, paru il y a un mois (Vietnam/Because Music). Olivier Marguerite y chante indifféremment en français ou en anglais une pop d’une grande sérénité. Les figures stylistiques les plus risquées coulent de source dès la première écoute. Des morceaux au potentiel très grand public côtoient des expériences de structures qui donnent le tournis. Il y a trois idées à la secondes. Des héritages pharaoniques (Beach Boys, Arcade Fire, Paul McCartney et Sébastien Teillier) malaxés dans un univers très personnel entre variété classe et expérience indie. Un Torrent la Boue concentre en 40 minutes quelques uns des meilleurs morceaux pop de l’année («My Heart Belongs To You», «Bebi») et –spoilons un peu– une clôture d’album intrigante au possible; ou comment sampler un orgasme féminin pour en faire un tourbillon industriel.

4.Un lienGalaxy of Covers

Pour trouver l’historique d’une chanson souvent reprise, il y a All Music Guide. Et il y a désormais la Galaxy of Covers («galaxie des reprises») d’Interactive things, agence internationale de data visualisation basée en Suisse. Elle vise à mesurer, en un coup d’oeil, le devenir des 50 chansons les plus réinterprétées de tous les temps en les situant dans le temps, dans les genres et même dans ses vibrations. On vous laisse explorer cet univers amusant, un peu complexe, mais qui permet pourtant d’attraper quelques infos selon vos goûts ou vos humeurs.

5.Un copier-collerLa mort de Serge Gainsbourg

«Serge est mort nu, il s’est assis au bord du lit et est parti en arrière. Peut-être était-il monté dans sa chambre, pour faire une sieste. D’après les papiers officiels, il serait mort vers 15h30. Ce jour-là, comme Boris Vian quarante-et-un ans plus tôt, il avait oublié de prendre sa pilule pour le coeur. Il ne s’est pas senti mourir, il n’a pas souffert, sinon ses poings auraient été crispés. Vers 1 heure du matin, la nouvelle de sa mort est rendue officielle. Une longue veillée commence. On voit […] Philippe Lerichomme, à qui Serge avait donné rendez-vous le lundi 4 mars à 15 heures, pour lui donner ses fameuses cassettes, avec les mélodies et les structures des chansons de son prochain album…»

 

Gilles Verlant, Gainsbourg (2000)

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