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Une soirée avec les soutiens parisiens de Bernie Sanders, le candidat qui a «déjà gagné»

Joshua LOTT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

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Reportage parmi les supporters du sénateur du Vermont, alors que les Américains expatriés votent pour choisir leur candidat.

«Feel the Bern!» La petite galerie d’art du XIe arrondissement de Paris est pleine, ce jeudi 3 mars, de partisans de Bernie Sanders réunis pour débattre de leur candidat préféré. Une cinquantaine de personnes sont présentes à quelques heures de l'ouverture du vote parisien pour la primaire démocrate des Américains expatriés, organisée les 4 et 5 mars.

Après des résultats très mitigés lors du Super Tuesday, les partisans de Bernie Sanders se réjouissent d'une meilleure nouvelle: Penny Schantz, à la tête de Paris4Bernie, le comité de soutien parisien, donne les premiers scores obtenus par le sénateur du Vermont dans certains bureaux de vote à l’étranger, où Sanders obtient en moyenne deux fois plus de voix que Clinton. Le résultat final (dont le vote sur internet) sera annoncé au milieu du mois de mars, mais il devrait pencher en faveur du sénateur du Vermont.

Voting has started for the #GlobalPrimary in Paris at the American University! Polls are open until 9:30 p.m. today and...

Posted by Paris for Bernie 2016 on Friday, March 4, 2016


Si cette primaire est surtout «symbolique», une ambiance de victoire règne néanmoins ce jeudi soir. Pourtant, il y a encore quelques mois, quasiment rien de tout cela n’existait: quand ils ont commencé à se regrouper à l’automne, ces soutiens de Bernie Sanders se retrouvaient à six, dans une brasserie. Depuis le groupe a évolué, et pour Penny Schantz, cette évolution est représentative de ce qui se passe dans la campagne:

«Je suis syndicaliste et je n’ai jamais vu une campagne politique qui connaît autant de jeunes gens impliqués, et ce n’est pas un accident. [...] Il y a une similarité avec Barack Obama. Tous deux arrivent à amener des gens dans ce processus politique, des gens qui n’étaient pas impliqués là-dedans auparavant. Regardez les foules qu’il attire dans les universités! Il remplit des stades, comme une rockstar.»

Un candidat qui «redonne de l'espoir»

Dans le public, on trouve aussi quelques Français. Pour Penny, qui a pu échanger avec plusieurs d’entre eux ces derniers mois, ils se retrouvent dans ce programme «socialiste» en comparaison de la politique appliquée par leur propre gouvernement. C’est le cas de Guillaume, 18 ans: pour ce déçu de François Hollande, le sénateur du Vermont «redonne de l’espoir». Certains estiment qu’entre la lutte pour les droits civiques, la guerre en Irak ou le soutien au mariage gay, «il a toujours été du bon côté de l’histoire».

Pour deux autres Français, Hakim et Soufyane, le fait que Bernie Sanders refuse l’argent des Super PACs est un argument majeur pour le soutenir. Les Super PACs permettent notamment à des intérêts privés de soutenir des candidats avec des fonds quasi-illimités, depuis 2010 et un arrêt de la Cour suprême américaine. Sanders est donc vu par ses soutiens comme complètement indépendant des lobbys et des intérêts privés.


Si certains voient en lui un socialiste, d’autres, comme un étudiant-chercheur en droit à l’université d’Assas qui tient à rester anonyme, en font un successeur de Franklin D. Roosevelt, président des États-Unis de 1933 à 1945 et architecte du «New Deal».

«Sanders, ce n’est pas vraiment un homme politique, mais plus un humaniste. C’est un libéral qui intègre une justice sociale. Roosevelt expliquait que des personnes dans le besoin ne sont pas libres. C’est en cela qu'est justifiée pour lui l’intervention de l’État et j’ai l’impression que c’est ce que Sanders veut faire. C’est un libéral “sain”, pas forcément un homme de gauche.»

Quand un conservateur vote Sanders

Plus surprenant encore, Lloyd, un étudiant de 21 ans qui étudie en France depuis deux ans et qui se définit comme «conservateur», explique qu’il va voter en faveur de Bernie Sanders lors de cette élection. Côté républicain, il exclut Marco Rubio, John Kasich et Ted Cruz, trop faibles face au rouleau compresseur qu’est devenu Donald Trump au cours de ces derniers mois. Et entre «un raciste, une menteuse compulsive et un socialiste», il a choisi le moindre mal, quitte à se faire titiller par le camp démocrate, qui cherche à comprendre comment un conservateur en vient à voter pour Bernie Sanders.

J’ai fait campagne pour Obama et les gens disaient la même chose: il ne peut pas gagner

Si Hillary Clinton a été relativement épargnée lors de cette réunion –certains tenant à rappeler qu’il faudra la soutenir si jamais elle venait à être nominée par le parti–, les médias français et américains ont eux été accusés de faire le jeu de l’ancienne secrétaire d’État. Il est vrai que Sanders, qui se présente comme hors système, n’a pas vraiment les faveurs de la presse américaine, qui voit en lui un candidat intéressant mais qui ne sera très probablement pas investi par le parti.

«Le New York Times est horrible. Mais ce n’est pas compliqué de leur écrire.» Petit à petit, les personnes présentes s’échangent des techniques pour faire savoir aux journalistes et aux éditorialistes américains en quoi ils ont faux sur la campagne Sanders: envoyer des messages clairs, concis, se concentrer sur un sujet précis et penser à remplir tous les champs...

«Depuis le début, les médias disent qu’il ne peut pas l’emporter. C’est tellement dur.»

Quelques minutes plus tard, les médias français sont à leur tour accusés d’être trop partiaux.

«On parle des médias américains, mais les médias français font la même chose. Cela n’a probablement pas beaucoup d’impact, mais quand on lit Le Monde, on a l’impression qu’Hillary a déjà gagné.»

Pour se rassurer, les militants évoquent un sentiment de déjà vu avec la campagne de Barack Obama en 2008.

«J’ai fait campagne pour Obama et les gens disaient la même chose: il ne peut pas gagner. Mais il l'a fait. Et il pourrait bien se passer la même chose en ce moment.»

S'inquiéter, être rassuré

Mais les médias ne sont pas les seuls à inspirer de la crainte. Le parti démocrate lui-même n’inspire pas vraiment confiance aux soutiens du sénateur.

Pendant cette heure et demie de réunion, la question des super délégués revient plusieurs fois sur la table. Les super délégués sont des délégués qui ne sont pas élus: des sénateurs, des membres du parti… dont la voix compte autant que celle des délégués élus. Pour le moment, Hillary Clinton en compte 457 et Bernie Sanders 22. De quoi inquiéter les soutiens de ce dernier? Des responsables les apaisent:

«Les super délégués n’ont jamais décidé de l’issue d’une élection. Ils s’arrangent pour que si le vote populaire va dans un sens, l’élection aille dans ce sens. Ils iront dans le sens des délégués élus.»

C’est ensuite Bob Vallier, secrétaire du parti Democrats Abroad France, qui tient à les rassurer, en rigolant, sur le bon fonctionnement de l’élection parisienne:

«On sait qui vous êtes, on est tous amis. J’ai parlé aux soutiens d’Hillary Clinton et ils se comportent bien. Ils vont venir à un moment pour dire bonjour.»

Et sans doute pour essayer de convaincre quelques indécis. Contrairement à ce qui se passe lors des élections françaises, les soutiens des candidats peuvent continuer à faire campagne le jour de l’élection, à condition de se trouver assez loin du bureau de vote.

Faire campagne en France

Pour Adam, même si cette campagne comporte de nombreux points similaires avec ce qu'il a pu vivre aux États-Unis, elle reste «bizarre»:

«Quand on fait du travail de terrain, c’est différent. Il y a moins de monde et les électeurs sont beaucoup plus éloignés les uns des autres. On ne peut pas faire de porte à porte, ou aller dans la rue comme à New York et dire aux gens d’aller voter. En revanche, je trouve que c’est plus facile de faire du démarchage téléphonique. Dès qu’on se met à parler en anglais, les gens semblent plus réceptifs.»

Pour Dennis, il est déroutant de suivre cette campagne depuis la France. «Mais ce n’est pas plus mal. On peut la suivre de façon plus objective, en n’étant pas en permanence immergé dans cette course.»

Et sans doute entendre moins parler de Trump. Le nom du candidat républicain revient à quelques reprises, et les visages sont plus inquiets. Mais tous se rassurent en lisant les sondages nationaux opposant les Républicains aux Démocrates –pourtant pas forcément fiables à ce stade de la course.

Avant d’affronter Trump –ou un autre candidat républicain–, Bernie Sanders devra de toute façon remonter son retard face à Hillary Clinton: elle compte pour l'instant près de 200 délégués de plus. Mais même s'il venait à perdre, ses soutiens estiment que tout ne serait pas perdu. Au fur et à mesure de la campagne, il a fait pencher Clinton sur sa gauche, estiment-ils. C’est d’ailleurs ce que retient Penny: «Les gens se demandent en plaisantant s’il ne devrait pas l’attaquer en justice pour le vol de ses propositions. Elle a changé de position sur le traité transatlantique et sur de nombreux sujets. Il a déjà eu une influence immense sur le débat au sein du parti démocrate. À cet égard, on a déjà gagné.»

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