France

Les pénibles leçons de l'affaire Mitterrand

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 11.10.2009 à 17 h 26

Le débat public est, en France, sans dessus dessous. La gauche oublie ses valeurs et la droite est à nouveau bousculée par le Front National.

«L'affaire Mitterrand est finie»: Martine Aubry, au nom des socialistes, a donc décrété la fin d'un épisode peu glorieux  de notre vie publique. Et puisque l'affaire est finie, ou censée l'être, on peut essayer d'en tirer quelques leçons. Non sans avoir rappelé l'essentiel: Frédéric Mitterrand a dit et répété qu'il ne s'était jamais rendu coupable de pédophilie pas plus qu'il n'avait fait, ou souhaité faire, l'apologie du tourisme sexuel. Et il est vrai que tout le procès qui lui a été intenté, procès médiatico-politique, a eu pour origine sa défense du cinéaste Roman Polanski, lors de l'arrestation de ce dernier en Suisse; défense qui, d'interprétations en surinterprétations de son livre «Une mauvaise vie», avait conduit à des attaques de nature à accréditer l'idée qu'il avait revendiqué être un adepte du tourisme sexuel et de la pédophilie.

«Je demande qu'on permette à chaque homme et à chaque femme d'avoir fait des fautes, de s'en repentir et de pouvoir avoir toujours une deuxième chance»: à lire cette déclaration, on pourrait croire  qu'il s'agit du rappel par un responsable de la gauche de ce qu'a toujours été le credo de celle-ci en matière de politique pénale. Eh bien, non! En fait, il s'agit d'une déclaration de l'actuelle Garde des sceaux, Michèle Alliot-Marie. Quand d'autres leaders, qui se réclament ceux-là de la gauche, maintiennent, ici leurs attaques, en tout point conformes à celles lancées par Marine Le Pen, là leurs demandes de démission du ministre de la culture. Et ce, bien que Martine Aubry ait souhaité que soit mis fin à cette affaire.

C'est l'une des leçons de cet épisode: le débat public est, en France, sans dessus dessous. A d'autres époques, on avait pu observer que certaines valeurs passaient de droite à gauche ou de gauche à droite (le nationalisme, le libéralisme, etc). Nous sommes aujourd'hui dans un méli-mélo où l'on peine à discerner qui est qui. La nature des réactions que l'on a pu observer laisse penser que certains ont manifestement perdu le fil de ce qui constituait les valeurs de la gauche (les attaques ad hominen à partir d'amalgames, ou à partir de la dénonciation de l'alterité, sont depuis toujours l'un des traits caractéristiques de l'extrême droite). A moins qu'il s'agisse, purement et simplement, de la part de ceux qui ont cru pouvoir mettre à terre le Ministre de la culture, qui est aussi l'une des figures de l'ouverture (même si lui-même ne s'est jamais réclamé de la gauche), de la manifestation d'un cynisme absolu. On tire d'un extrait de livre et de ses ambiguïtés une certitude: il était pédophile! Et le tour est joué. Ou plutôt; l'affaire est montée.

De ce point de vue, Alain Finkielkraut n'avait pas tort, vendredi 9 octobre sur France Inter, de s'alarmer de la signification de cette affaire, comme de l'ampleur qu'elle a prise; signe avant coureur d'une dégradation du débat public où l'amalgame permet d'en appeler à tous les «honnêtes gens» contre certains de ceux qui nous dirigent. Comportement ô combien redoutable, car dès lors que vous prétendez faire valoir le respect des faits, le temps de la réflexion, la part de la fiction, etc..., on vous taxe aussitôt de vouloir défendre les crimes que sont le tourisme sexuel et la pédophilie. «J'ai réagi en père de famille» était la justification avancée par le porte-parole du PS. Donc si vous prétendez dire autre chose, vous êtes aussitôt classé du côté des ogres ou de ceux qui ne sauraient mériter être père de famille.

La gauche, et c'est là une autre leçon de cette affaire, a trop laissé sa parole confisquée par ceux qui, en toutes choses, veulent voir désigner des coupables et couper des têtes; ce qui, on le sait, leur évite d'avoir à réfléchir, au risque de se perdre dans de biens mauvais combats. Il se trouve que les plus virulents dans cette affaire, Benoît Hamont, Arnaud Montebourg, Manuel Valls, sont aussi ceux qui  invoquent le bénéfice de leur génération (celle des «quadras») pour, disent-ils, prendre la relève et rénover le PS. Il me vient à l'idée qu'il est urgent, pour ce même PS, de continuer de faire confiance à la génération qui les précède qui me paraissent à tous égards, mieux armés et plus enclins à être fidèles aux valeurs qu'ils doivent continuer à représenter.

Et hommage soit rendu à Pierre Moscovici, le seul de ces «quadras» à se dissocier et à parler dignement. Dommage, décidément, que Lionel Jospin ait cru bon de lâcher prise.... Et il faudra plus sûrement regarder, pour espérer un jour une rénovation digne de ce nom, du côté des plus jeunes, ceux qui animent aujourd'hui des think tank prometteurs (comme Terra Nova). A la condition toutefois qu'ils ne se trompent pas dans leur source d'inspiration.

La droite ne sort par pour autant indemne de l'affaire Mitterrand. D'une part, par ce qu'elle voit ressurgir un danger à l'extrême droite; d'autre part, parce qu'elle est elle-même très mal à l'aise.

Du point de vue de l'extrême droite en effet, l'offensive médiatique réussie de Marine Le Pen -réussie parce qu'elle a été amplifiée par la réaction du porte parole du PS- s'inscrit  dans la tradition des «coups», ou des vilénies qui ont fait progressivement la réputation de Jean-Marie Le Pen. Intéressant échange d'ailleurs que celui de vendredi 9 octobre  au journal de RTL: le présentateur de RTL Soir demande au président du Front  National, après avoir souligné qu'ayant lu le livre et entendu Frédéric Mitterrand, il n'est pas question de pédophilie, s'il lui est arrivé lui-même d'avoir recours au service de prostituées. «Bien sûr», a répondu aussitôt Jean-Marie Le Pen, en précisant qu'il était jeune et que c'était en Algérie. «Mais alors», lui dit le journaliste «vous n'avez rien à redire à Frédéric Mitterrand qui lui aussi a eu recours à des prostitués; simplement ces prostitués étaient des hommes». Réponse de Jean-Marie Le Pen: «ça n'est pas le sujet, le problème c'est son soutien à Polanski».  CQFD.

Tout cela ne suffira peut-être pas à faire revenir le FN dans son rôle favori à la fois de grand perturbateur de la vie publique et de grand dénonciateur de la «corruption» des élites «cosmopolites»... Il n'empêche. C'est une alerte.

Elle survient dans un contexte dans lequel la droite a du mal  à assumer l'équation politique de Nicolas Sarkozy.  La majorité que ce dernier a constituée autour de lui va, en effet, de Philippe de Villiers, de la droite de la droite donc, à Jean-Marie Bockel, qui, lui, a longtemps incarné la droite de la gauche. Il faut aussi se souvenir de la place prise, dans la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, par la dénonciation de mai 1968 et de celles et ceux qui continuent de vouloir s'inspirer de cette révolution libertaire. Or, si Frédéric Mitterrand ne vient pas de la gauche, il peut être, dans l'imaginaire public, rattaché à ce courant. C'est pourquoi, certains à droite auraient peut-être vu d'un bon œil que tout cela puisse se terminer par le départ du Ministre de la culture. Dans le camp qui se veut celui de la tolérance zéro, voilà un homme qui incarne une forme de tolérance. Ce grand écart idéologique, auquel Nicolas Sarkozy voudrait contraindre ses partisans, s'est trouvé cette fois très directement mis à l'épreuve.

Enfin, il faudrait éviter que cet épisode ne fasse ressurgir des comportements ou des présupposés que l'on croyait derrière nous. Au premier rang desquels, l'homophobie. Certains font d'ailleurs ouvertement reproche à Frédéric Mitterrand d'avoir facilité par ses écrits les amalgames qui ont été faits. «A travers sa supposée vie, il ramène les homos 10 ans en arrière», a ainsi déclaré Patrick Bloche, député socialiste de Paris.

Plus nombreux sont ceux qui s'inquiètent de l'exploitation politique dont a été victime le Ministre de la culture, à partir, en effet, de sa défense de Roman Polanski. Mais qui s'en souvient? L'homophobie est encore une réalité. De moindre ampleur certes que chez nos voisins italiens, où celle-ci tue chaque année. Mais tout indique  qu'il faille rester vigilants. Quant à Frédéric Mitterrand, comme l'a dit, au Journal Du Dimanche Christophe Girard, adjoint au Maire de Paris:  c'est une histoire triste, émouvante, dérangeante, mais c'est une histoire personnelle».

De toute cela enfin, je ne retiendrai, pour ce qui me concerne, que la rapidité et la violence avec lesquelles certains responsables politiques se voient en justiciers. Or une politique de justiciers conduit toujours à la justice politique. C'est le populisme en marche? C'est plus grave, docteur: le fond de l'air est, hélas, robespierriste!

Jean-Marie Colombani

Lire également: Frédéric Mitterrand, une cible trop facile, Sarkozy piégé par les intellos de gauche et Affaire Mitterrand: Besson, Mélenchon et Besancenot allument Hamon.

Image de Une: Frédéric Mitterrand sur le plateau du journal de 20 heures de TF1 Reuters

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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