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Cuba, la révolution au ralenti

La Havane en mars 2016 I YAMIL LAGE / AFP

La Havane en mars 2016 I YAMIL LAGE / AFP

Depuis un an, l'île communiste est à la mode. Les grands de ce monde s'y montrent, les touristes affluent. Quant aux entreprises étrangères, notamment françaises, elles s'y bousculent. Mais Cuba ne change que très lentement.

Ces temps-ci, Cuba is the place to be. Depuis le début du réchauffement de ses relations avec les États-Unis, le 17 décembre 2014, l'île castriste est devenue l'un des endroits les plus «hype» du monde. C'est à l'aéroport de La Havane que le pape François, lui-même superstar, et Kirill, le patriarche orthodoxe russe, se sont récemment rencontrés pour une entrevue dite «historique». La première à ce niveau en tout cas depuis le schisme entre les deux églises en 1054. C’est aussi à Cuba que se déroulent depuis trois ans les négociations entre le gouvernement colombien et les chefs guerilleros des Farc, avec en ligne de mire la possible signature d’un accord de paix dès la fin mars, mettant fin à plus de cinquante ans de guerre civile. 

Barack Obama a, par ailleurs, annoncé qu’il se rendra à Cuba les 21 et 22 mars prochains pour y rencontrer son homologue Raul Castro. Une rencontre elle aussi forcément historique  –première visite d'un président américain en exercice depuis Calvin Coolidge en 1928–, car c’est une étape clé de la normalisation des relations bilatérales, après la réouverture de l’ambassade américaine à La Havane l’été dernier, et la récente signature d’un accord rétablissant des vols réguliers entre Cuba et les États-Unis. Enfin, last but not least, les Rolling Stones viennent d’annoncer qu’ils joueront le 25 mars, en concert gratuit, en plein air au stade Ciudad Deportiva de La Havane. 

Malgré cette rafale de symboles forts, la levée de l’embargo –en vigueur depuis 1962– reste toujours dans les limbes (la décision est du ressort du Congrès). Pourtant, convaincus du caractère irréversible du dégel avec Washington, politiques et dirigeants d’entreprises étrangers défilent frénétiquement à Cuba depuis un an (près de 200 délégations et plus de 25 chefs d’États). Ils sont Européens ou Canadiens, sans parler de ceux qui, comme les Chinois, n’ont pas attendu le coup de sifflet de Washington pour foncer. En ce qui concerne le Vieux continent, François Hollande a pour ainsi dire ouvert le bal en mai dernier avant d’accueillir à son tour à Paris, début février, le président cubain. Une visite d’État en grande pompe, durant laquelle la France a pu rappeler ses liens anciens avec Cuba et réaffirmer sa volonté d’en devenir un interlocuteur privilégié (même si elle n’est encore que le douzième de ses partenaires commerciaux) .

Un sésame vers l’Amérique latine  

Malgré tout, tant d’intérêt à l’égard de cette petite dictature de 11,2 millions d’habitants peut surprendre. «Il faut tenir compte de la forte charge symbolique et de l’influence politique de Cuba», souligne un proche de l’Élysée. Une influence palpable selon lui, durant la COP21, «où Raul Castro a été assailli par tous les représentants latinos mais aussi africains». Un soutien appuyé à l’île castriste pourrait constituer un précieux sésame vers l’Amérique latine où presque tous les dirigeants sont «très attachés à la réintégration de Cuba sur la scène internationale». D’autant que le sous-continent latino-américain fait partie depuis 2012 des priorités diplomatiques de François Hollande, qui vient d’achever une virée latino-américaine express au Pérou, en Argentine et en Uruguay.

L’intérêt palpable et les espoirs que Cuba suscite auprès des investisseurs se heurte, à en croire bon nombre de témoignages, à la frilosité d’un système politique monolithique et centralisé

Outre cette dimension «soft power», les intérêts économiques de Cuba sont réels. Plusieurs entreprises françaises comme Bouygues, Pernod Ricard (et son rhum Havana Club), Accor, CMA CGM, Alstom ou Alcatel y ont déjà des positions. Le tourisme explose: 3 millions de touristes en 2014, 3,6 millions en 2015 et deux fois plus, peut-être dès la levée de l’embargo, avec la déferlante américaine attendue. Pour faire face à cet afflux bienvenu, le pays va devoir très vite s’équiper en infrastructures supplémentaires et rénover l’existant. Les investisseurs le savent, Cuba manque de tout, important notamment 75% de sa consommation alimentaire. Après la crise aigue dans laquelle l’a plongé la chute de l’Union soviétique, le pays a bénéficié de l’aide du Venezuela, mais celui-ci est à son tour défaillant. 

Les quelques gestes d’ouverture de l’économie consentis depuis 2006 –feu vert à l’initiative privée pour certains métiers, ouverture du marché automobile, distribution de terres agricoles en usufruit, assouplissement des règle d’émigration, etc. – ne suffisant pas à tirer le pays de la misère, le PC cubain s’est donc résolu à se tourner vers l’extérieur. C’est le sens de la loi sur les investissements étrangers adoptée en 2014, qui promet notamment une exemption d’impôt pendant huit ans. Cuba a ainsi listé un portefeuille de projets d’investissement qui en compte aujourd’hui plus de 320 dans une douzaine de secteurs (tourisme, énergies renouvelables, agroalimentaire, biotechnologies..). 

C’est aussi l’objectif du méga port de Mariel, à l’ouest de l’ile, construit par le brésilien Odebrecht. Cette «Zone spéciale de développement» est censée devenir à terme «le hub des Amériques», affirmait sa directrice générale Ana Teresa Igarza devant un parterre de patrons français au Medef, lors de la visite de Raul Castro le mois dernier à Paris. «Plus de 400 sociétés ont déjà demandé à s’y installer, dont 6 à capitaux 100% étrangers.» Bouygues et l’armateur CMA CGM en font partie.

Lenteurs et complexité bureaucratiques

Mais l’intérêt palpable et les espoirs que Cuba suscite auprès des investisseurs se heurte tout de même, à en croire bon nombre de témoignages, à la frilosité d’un système politique monolithique et centralisé, à la lenteur et à l’opacité du dispositif de décision, sans parler des lourdeurs bureaucratiques. «Les Cubains sont durs en affaires», soupire un chef d’entreprise. En mai dernier, CMA CGM avait fièrement annoncé «un accord sans précédent» avec la zone franche de Mariel sur un projet de plateforme logistique de 17 hectares, gérée en partenariat avec la société cubaine AUSA. Cela dit, il ne s’agissait que d’une lettre d’intention: depuis lors, les négociations se poursuivent, laborieusement semble-t-il, l’armateur refusant carrément de s’exprimer sur le sujet. 

En octobre, une équipe d’Engie est allée sur place offrir de jouer un rôle d’associé stratégique dans l’énergie (renouvelables, modernisation du réseau électrique, gaz naturel). «On attend toujours la réponse», a regretté un représentant du groupe, lors de cette même réunion au Medef. «Oui, c’est long, a admis le ministre du Commerce extérieur et de l’investissement étranger Rodrigo Malmierca Diaz. Nos entreprises publiques ont longtemps été habituées à attendre que les décisions viennent d’en haut. Cela doit changer.» En outre, ajoute-t-il, «malgré la nouvelle dynamique avec les États-Unis, le maintien de l’embargo nous empêche d’utiliser les dollars dans les transactions, ce qui complique la situation pour toutes les entreprises étrangères»

Avec l’embargo, ce sont aussi les lois américaines extraterritoriales (Helms Burton) qui restent en vigueur, dissuadant les banques françaises, tétanisées par l’amende record infligée à BNP Paribas, de financer les projets sur place. Un pas important a cependant été franchi le 12 décembre dernier avec l’accord entre le Club de Paris et Cuba sur sa dette (11,9 milliards de dollars dont 4,6 pour la France). Celui-ci prévoit l’abandon par les créanciers des intérêts de retard (80% de la dette totale), le solde étant négocié au niveau bilatéral. Pour la France, ce solde se monte à 360 millions d’euros dont 212 millions seront fléchés vers des projets locaux franco-cubains, selon les termes de l’accord signé à l’Élysée lors de la visite de Castro. 

Cuba, dans le passé, a dépendu de l’Espagne, puis des États-Unis, puis de la Russie. Aujourd’hui, nous voulons diversifier nos partenaires

C’est l’Agence française de développement qui portera ces projets (assainissement d’eau, rénovation du chemin de fer avec la SNCF, énergie, rénovation urbaine, tourisme, agriculture, agroalimentaire…), apportant les devises qui manquent cruellement à Cuba. Des deux côtés, on se dit persuadé qu’un frein important a été levé. 

«On comprend bien que la nouvelle donne avec Washington suscite de grandes attentes dans les milieux d’affaires européens, qui craignent que les Américains ne leur laissent rien quand l’embargo sera levé, ajoute Rodrigo Malmierca Diaz. À cela je réponds: nous ne voulons plus être tributaires d’aucun pays. Cuba, dans le passé, a dépendu de l’Espagne, puis des États-Unis, puis de la Russie. Aujourd’hui, nous voulons diversifier nos partenaires.» 

De son coté, Ana Teresa Igarza promet aux entreprises un guichet unique pour simplifier les démarches.

Cuba impose son rythme

Malgré tout, le PC cubain veille à maitriser le tempo et les termes du changement. Et l’impression qui se dégage est qu’il n’entend pas se précipiter. «Sans nier l’existence du marché, la planification reste essentielle», rappelle Ricardo Cabrisas Ruiz, vice-président du Conseil des ministres. Les domaines de l’éducation, des services de santé et de l’armée restent assez logiquement du strict ressort public mais d’autres secteurs sont également fermés au privé. À un entrepreneur français intéressé par les télécoms, «ce n’est pas un secteur pour les capitaux étrangers, lui a rétorqué le ministre du Commerce extérieur. Pour différentes raisons, nous souhaitons le gérer via les entreprises d’État».

Selon un haut fonctionnaire européen très bon connaisseur du pays, «Obama a le même objectif que ses prédécesseurs, même s’il n’utilise pas la même méthode, qui est de faire émerger un secteur privé et une classe moyenne dans l’île. Les dirigeants cubains sont très conscients de cette stratégie mais n’engageront le changement que s’ils l’ont décidé par eux-mêmes». Et pour le moment, le rapprochement avec les États-Unis n’a pas franchement amélioré la situation de la population. «La vie quotidienne des Cubains n’a guère changé», poursuit ce diplomate, qui évoque «la démotivation de la population, un peu de corruption, une sorte de fatigue et de résignation collectives» face aux difficultés économiques persistantes et à la lenteur de l’évolution. 

La répression et la censure restent des réalités quotidiennes, certaines ONG comme l’Observatoire cubain des droits humains dénoncent même une reprise des arrestations depuis un an (près de 1500 détentions «arbitraires» en janvier 2016).

L'exode prouve l’exaspération face à la lenteur des changements, notamment de la part de la jeunesse

L’hémorragie se poursuit

Surtout, l’émigration s’emballe (on parle de près de 100.000 départs en 2015 même si les chiffres sont invérifiables), touchant diverses catégories de la population (des sportifs cubains se sont fait la belle à l’occasion des jeux panaméricains). Les gens craignent, avec le dégel cubano-américain, l’abrogation prochaine du Cuban adjustment act, qui offre automatiquement l’asile politique aux Cubains parvenus sur le sol des États-Unis, mais pas à ceux qui sont arrêtés en mer (loi «pieds secs, pieds mouillés »).

La volonté de profiter de cette loi avant qu’il ne soit trop tard a créé depuis un an un véritable flux migratoire vers les États-Unis via l’Amérique centrale, créant même une crise humanitaire entre le Costa Rica et le Nicaragua, qui refuse le passage des milliers de migrants qui ont tenté ce détour. Un exode qui prouve l’exaspération face à la lenteur des changements, notamment de la part d’une jeunesse qui «n'a plus le temps d'attendre».

Aujourd’hui, Cuba reste un pays à la population bien éduquée mais vieillissante, vivant essentiellement de l’exportation de personnels médicaux, notamment au Venezuela et au Brésil (autour de 10 milliards de dollars en 2014), des transferts financiers des Cubains de l’extérieur (remesas) et du tourisme. Les libertés publiques y sont brimées, le salaire moyen n’excède pas 25 dollars par mois, l’accès à internet reste limité. En ligne de mire, cependant, deux facteurs sont susceptibles de faire sauter la chappe de plomb: la levée à terme des sanctions américaines et le départ programmé de Raul Castro en 2018.

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