L’amour est-il vraiment un jeu de hasard?

Personne n'est à l'abri du coup de foudre | Mulan via Flickr CC License by

Personne n'est à l'abri du coup de foudre | Mulan via Flickr CC License by

Et si vous aviez raté le grand moment de votre vie…

«Si vous désirez gravir cet escalier, rendez-vous au 33. Si vous préférez continuer sur la chaussée, rendez-vous au 274.» Dès l’adolescence, si vous avez déjà lu un Livre dont vous êtes le héros, ces romans d’aventures dans lesquels c’était à vous de prendre les décisions pour mener à bien votre histoire, vous avez fait l’expérience du choix mais aussi de sa conséquence : le «Et si j’avais fait autrement? Si j’étais partie à l’est plutôt que le long de la rivière, aurais-je réussi cette foutue quête?» Vous avez appris que pour avancer, il fallait choisir un chemin mais en abandonner une multitude d’autres, dont vous alliez vous demander sans fin s’ils n’auraient pas été de meilleures options. 

Cette obsession a naturellement migré une fois adulte dans votre vie amoureuse (la grande quête dans laquelle vous finissez toujours par échouer, potion magique ou pas). Comme chez le cinéaste coréen Hong Sangsoo, qui explorait, dans son dernier film Un Jour avec, un jour sans, les variations possibles d’une rencontre qui parfois marche, parfois non, ou dans le récent Happily Ever After, dans lequel la documentariste croate Tatjana Božic tente de redétricoter ses choix amoureux en allant rendre visite à tous ses ex. Vous avez envie de savoir ce qu’aurait donné la relation avec le peut-être amour de votre vie si vous aviez agi autrement? A priori, ça se serait passé comme ça. 

 

1.Et si vous aviez osé lui parler

Un jour, pendant une énorme tempête qui menaçait votre vol d’une chute imminente au-dessus des Balkans (enfin surtout dans votre tête, les autres passagers continuant à poursuivre tranquillement leur lecture du Royaume d’Emmanuel Carrère), vous avez croisé son regard. Au vôtre –tel un lapin pris dans les phares–, il a répondu par celui d’un Charles Ingalls moderne: rassurant, tout en envoyant du bois. À chaque soubresaut de l’avion, il était là, à quelques hublots de vous, pour cligner d’un œil souriant qui vous assurait que non, l’avion n’était pas réellement en train de piquer à 90° vers les Carpates.

Vous aviez trouvé ça très Titanic comme façon de mourir et, tout en faisant mentalement la liste des actrices qui pourraient incarner votre destinée tragique à l’écran, vous vous êtes discrètement mise en position de sécurité. Après avoir marmonné un peu trop fort «Mais où est-ce que j’ai mis mon crayon?», histoire de justifier votre position fœtale de treize minutes auprès de votre ange gardien puis «Non, pas Marion Cotillard!» dans un dernier élan vital, l’avion a atterri tranquillement sur le tarmac de l’aéroport de Bucarest.

Tétanisée par la honte, et galvanisée par votre nouvelle victoire («Not today!») sur la mort, vous avez foncé jusqu’à la sortie au rythme des petites roues voilées de votre valise cabine. Depuis, vous avez l’impression d’avoir raté la chance unique de vivre heureuse dans votre petite maison dans la prairie.

Pourquoi vous n’avez rien à regretter: dopée par la peur, votre plus mauvaise conseillère avec votre copine Nathalie, vous ne vous êtes pas rendu compte qu’il a passé le vol à vous fixer comme un pervers (et que ça vous aurait fait bizarre dans une situation moins tendue, genre depuis le canapé de votre deux pièces).

 

2.Et si vous ne lui aviez pas déballé votre passion pour Justin Timberlake

Pleine de confiance vu que sur Tinder, vous aviez quand même Oasis Be Fruit en intérêt commun, vous êtes arrivée à votre premier rendez-vous pleine d’espoir sur la possibilité d’avoir enfin trouvé le match parfait. Encouragée par d’autres points de convergence –votre capacité à fumer clopes sur clopes, votre accord sur la supériorité du côtes-du-rhône sur le bordeaux, votre mauvaise résistance thermique un soir de février en terrasse non chauffée–, vous vous êtes sentie comprise comme vous ne l’aviez plus été depuis la fois où votre binôme de bureau avait capté direct que vous pensiez à Kofi Annan alors que vous lui parliez de Boutros Boutros-Ghali. 

En pleine épiphanie montaignienne («parce que c’était lui, parce que c’était moi»), vous vous sentez autorisée à lui confesser toutes vos passions très personnelles: «Le Jeu des 1.000 euros», les films post-apocalyptiques et surtout Justin Timberlake. Sans prêter attention au fait qu’il ne jure que par Mac DeMarco et Nicolas Jaar (que vous aviez pris pour des noms de domaines viticoles), vous lui avez raconté Bercy en 2007, sa performance chez BBC Radio 1, sa perte de glow depuis qu’il est avec ce poisson mort de Jessica Biel, avant de vous lancer dans un décorticage exhaustif de ses chorégraphies qui réinventent le minimalisme. 

Vu qu’il a quand même bien voulu vous réchauffer, vous êtes restée sur votre impression de fusion jusqu’au petit matin, où il en a profité pour s’éclipser sans jamais revenir sur «Sexy Back» qui sonnait en boucle puisque vous n’aviez pas pensé à désactiver votre réveil.  

Pourquoi vous n’avez rien à regretter: parce que «what goes around, goes around, goes around, comes all the way back around»… 

 

3.Et si vous l'aviez emmené sur vos terres

En arrivant à Paris, vous avez appris à claquer dans la joie 50 balles pour quelques verres de vin et une planche mixte, à ne faire vos courses alimentaires qu’après 21 heures et à dire sans honte «en région». En récompense de cette formidable intégration, vous avez réussi à choper le représentant le plus emblématique de la capitale: un graphiste. Il vous a fait rêver avec son passé si typique: les aprems de skate au Dôme, les soirées au Baron où il a baisé la moitié de la capitale que ne s’était pas faite Nicolas Bedos, l’ennui qu’il traînait les jours de pluie au jardin du Palais Royal. Vous n’étiez pas sortie avec quelqu’un de si exotique depuis votre aventure avec un chargé de clientèle de la BNP. 

Telle Marilyn Monroe qui consignait dans son petit carnet tout ce que lui racontait JFK afin de réviser sa géopolitique en préparation de leur prochaine rencontre, vous avez fait semblant de vous passionner pour les affichistes polonais et d’adorer boire du mauvais vin blanc aux inaugurations des galeries avant-gardistes. Bref, vous vous êtes bien fait chier. Sans jamais oser lui dire que ce dont vous rêviez, c’était de l’emmener en Auvergne. Pas tellement pour lui faire découvrir votre incroyable descente d’alcool de verveine maison mais parce que vous aviez déjà répété des milliers de fois le moment parfait où il découvrirait que, sous votre vernis longuement polissé d’urbaine CSP+, vous êtes une Diane chasseresse, se mouvant avec grâce dans les sous-bois emmêlés, entourée d’une meute de chiens loyale et dévouée (le mieux, ce serait avec des loups, mais vous savez être pragmatique). 

Les cheveux frisottants sous la bruine, vous vous seriez retournée vers lui pour lui faire passer un rocher difficile. Vous auriez été magnifique, les chiens auraient hurlé, il vous aurait aimé pour toujours. Dommage, vous venez de vous faire larguer en plein vernissage de l’expo Le Bauhaus, et après? 

Pourquoi vous n’avez rien à regretter: outre le fait que ce soit un miracle que vous n’ayez pas chopé une MST, qui voudrait de quelqu’un qui ne veut pas vivre avec des loups? Franchement? 

 

4.Et si vous aviez tout plaqué (sauf lui)

C’était l’été. À Paris. Vous ne vous souvenez même plus s’il faisait beau ou si c’était un de ces mois de juillet qui ressemblent à novembre. Pas tellement parce que vous êtes climato-sceptique, mais plus parce que vous n’étiez pas vraiment sortie du lit pendant quinze jours. Telle Édith Piaf –ou Gainsbourg, selon votre degré de tabagisme– vous avez vécu une passion folle avec un individu de passage, qui, bien que vous ne sachiez rien de lui, vous a aimée toute la nuit, mon légionnaire (pardon, on s’était mis à chanter dans notre tête). Puis il est reparti chez lui, à 8.000 kilomètres. Et Paris vous a vraiment semblé être sous la pluie non-stop. 

Vous avez traîné votre ennui et votre régime sans sel, puisque de toute façon, plus rien n’avait de goût, jusqu’à ce qu’il vous propose de le rejoindre. À ce moment-là, se sont percutés dans votre esprit tous vos mythes fondateurs: Les Hauts de Hurlevent, Jeremiah Johnson et toute la discographie de Vitaa. Et vous vous êtes dit banco.


Vous avez imaginé les retrouvailles indécentes, la rencontre fortuite avec son papa qui vous aurait tout de suite adorée, la nouvelle vie en Technicolor, loin de cette foutue pluie qui n’en finit pas de tomber. Sauf qu’au moment de prendre les billets, vous avez traîné suffisamment sur Skyscanner pour que les prix deviennent rédhibitoires et vous avez commencé à vous dire que, pour quelqu’un qui ne sort pas du XIe arrondissement, l’Alaska c’était quand même pas la porte à côté. Comme en plus, ça vous obligeait à décaler votre rendez-vous chez l’ophtalmo, vous avez décliné l’invitation. Mais vous ne pouvez plus regarder Into The Wild sans pleurer des rivières. 

Pourquoi vous ne devez rien regretter: regardez une bonne fois pour toutes Into The Wild jusqu’à la fin. Globalement, ça lui a coûté cher, son désir d’exotisme.

 

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