La princesse rom reine de la mode

Illustration: Jeanne Detallante pour Stylist

Illustration: Jeanne Detallante pour Stylist

Ana Radu, la petite-fille du roi des Roms, a refusé de se marier pour vivre de sa passion. Elle a aujourd'hui sa marque de vêtement.

Si Cendrillon s’était réincarnée en Transylvanie, ce serait probablement Ana Radu, la créatrice de mode que le Tout-Bucarest s’arrache. Promise en mariage à 14 ans, elle est la petite-fille du roi des Roms, Ion Cioaba, et sur ses frêles épaules repose la réputation de son clan, issu de l’ethnie rom des chaudronniers nomades. Sa famille, installée dans une grande maison rococo à la périphérie de Sibiu, petite ville de Roumanie entourée par la forêt, s’est difficilement résignée à ne pas la voir devenir une parfaite femme au foyer. 

Après des années de conflits couronnés par une fugue, Ana Radu sillonne aujourd’hui les rues de Bucarest au volant de sa Bentley sportive, arborant une crinière blond platine et une dégaine de Victoria Beckham des Balkans. «Je sais, la bagnole c’est un peu bling-bling, admet-elle. Mais c’est la concrétisation de mon travail. J’en ai gagné chaque millimètre et j’en suis fière.» Branchée en continu à son téléphone, elle organise actuellement la première présentation de sa marque à Paris, prévue au printemps 2016. Si les robes de princesse qui sortent de son atelier habillent désormais toutes les mondaines de Roumanie, elle est encore pointée du doigt par la communauté rom, qui ne lui pardonne pas son émancipation:

«J’ai longtemps été considérée comme la honte de mon clan, confirme-t-elle. Mais, même si ce n’est pas très orthodoxe de le revendiquer, la meilleure décision que j’aie prise a été de tourner le dos à ma famille.»

Un roi sans royaume

Adolescente, Ana Radu se plie encore à la tradition. Ses cheveux, d’un brun intense et lui descendant jusqu’aux mollets, s’étalent sur une rotkia, la longue jupe haute en couleurs typique de la coutume rom. Parce qu’elle obéit toujours à son grand-père le roi des Roms –un roi autoproclamé, sans royaume ni reconnaissance légale–, Ana obtient le droit de participer à des petits concours locaux de beauté. Ce sont les seuls moments où elle peut s’échapper du château familial, décoré toute l’année avec des guirlandes de Noël et peuplé par une meute de petits chiens qui s’agitent autour d’une piscine vide. 

Il n’est pourtant pas question de la laisser seule: la petite-fille du roi est constamment entourée par des gardes du corps, y compris sur les podiums. «Je n’avais que 15 ans, se rappelle-t-elle. Malgré ce contrôle asphyxiant, défiler restait un rêve. J’avais l’impression de m’évader, d’avoir trouvé ma vocation.» C’est lors d’un concours à Timisoara, la «petite Vienne» roumaine, qu’elle est repérée en 1997 par Giani Portmann, alors dénicheuse de talents pour l’agence Ford à Paris. «Ana était magnifique, différente de toutes les autres filles que j’avais pu voir jusqu’alors. Son potentiel m’a immédiatement sauté aux yeux», se remémore-t-elle. 

Le mariage forcé fait partie de nos traditions. Le plus difficile pour les filles roms, c’est de se convaincre qu’on peut sortir de cette voie toute tracée

Portmann décide sur-le-champ d’emmener la jeune fille à Los Angeles pour qu’elle représente la Roumanie au célèbre Supermodels of the World: «Quand j’ai annoncé mon choix, les autres scouts (repéreurs de mannequins, nldr) se sont tournés vers moi comme si je venais de dire une énormité. Pour eux, la petite-fille du roi, c’était une intouchable.» Ion Cioaba tient en effet à la réputation de son clan. Déporté dans les camps de Transnistrie pendant la Seconde Guerre mondiale (le génocide des Tsiganes a fait 250.000 victimes) et torturé sous la dictature communiste de Ceausescu, il lutte pour les droits de sa minorité, l’exhortant à se sédentariser, à envoyer les enfants à l’école, à travailler. 

Au moment de signer l’autorisation parentale, lon Cioaba convoque une assemblée plénière et accueille la scout dans son château loufoque, bardé de sa couronne d’or ornée de rubis et d’émeraudes, de son sceptre et de ses nombreux bijoux (pour un total de six kilos d’or). «On a dîné dans la salle du trône, à une table où les femmes de la maison n’avaient même pas le droit de s’asseoir, se rappelle Giani Portmann. Il m’a été impossible d’avaler la moindre miette.» Finalement, le roi refuse car «les femmes roms ne font pas ça». Décédé quelques semaines seulement après la rencontre avec Giani Portmann, c’est son fils Florin –l’oncle et le parrain d’Ana– qui hérite de la couronne.

Le prix de la liberté

Grâce à l’intercession de sa mère, Ana arrive à convaincre le nouveau roi de lui lâcher du lest le temps d’un aller-retour pour Los Angeles, où elle se rend accompagnée de sa tante. «Dans l’avion, j’ai commencé à rêver d’une vie différente, se rappelle Ana. Une vie où je serais indépendante. Connue.» Avant le départ, Giani Portmann décide d’effacer les signes d’appartenance clanique et Ana dit adieu à ses longues mèches. Maquillée et habillée avec des vêtements de son époque, la jeune fille revit:

«Je découvrais enfin la mode, la vraie, dit-elle. C’était la première fois que je voyais le monde en dehors de ma petite cage dorée.» 

Classée troisième au concours, elle rentre en Roumanie avec un contrat de travail de deux ans avec Ford en poche, avant de se confronter à la réalité. La nouvelle de son relooking s’était répandue jusqu’à Sibiu. «Le roi était hors de lui, confie Giani Portmann. Convaincu que sa nièce allait être rejetée par son promis, il m’a proposé un marché: racheter Ana à un prix supérieur à la somme déjà versée par son futur époux, aux alentours de 50.000 euros de l’époque. Je n’ai pas eu le courage d’en parler à Ana, je suis rentrée en France, dépitée.» 

Laissée à son destin, Ana fait de la résistance et, en trois ans, refuse quatre mariages arrangés. «Nos traditions sont fortement ancrées dans nos mœurs et le mariage arrangé en fait partie, analyse-t-elle. Le plus difficile pour les filles roms, c’est de se convaincre qu’on peut sortir de cette voie toute tracée.» Si aujourd’hui, elle n’en fait pas tout un plat, Ana sait pourtant à quoi elle a échappé: en 2003, Florin Cioaba (lui-même marié à 14 ans) organise le mariage en grande pompe de sa cousine Ana-Maria d’à peine 12 ans, suscitant la réprobation du Conseil de l’Europe. «Peu après, le roi a pris position contre les mariages précoces et organisé des débats sur ce thème dans les villages roms», explique Julia Beurq, journaliste au Courrier des Balkans.

Princesse Ana

À l’approche de sa majorité, Ana est toujours célibataire. «Je devais juste passer le cap des 18 ans pour être libre, car aucun Rom ne se serait plus intéressé à une vieille fille.» Stratégie gagnante, puisque, effectivement, la famille se résigne à la laisser partir, lui mettant même à disposition un petit studio à Bucarest. Mais on l’attend au tournant: «réussir dans la mode, c’était la seule façon de les convaincre du bien-fondé de ma démarche», constate-t-elle.

Pour moi, la femme est reine, je n’ai pas peur de la rendre sexy

Apprentie coiffeuse dans un salon où défile tout le gratin mondain, Ana a enfin sous les mains un public averti à qui montrer les créations qu’elle bricole avec des chutes de tissus. L’industrie du textile est en plein essor après les faillites à répétition qui ont suivi la chute du régime et à Bucarest, deux fashion weeks attirent dans la capitale une centaine de designers chaque année: le terrain idéal pour que les robes qu’elle fabrique avec une machine à coudre, et porte avec chic, se fassent remarquer. Les commandes commencent à tomber. Elle ouvre sa première boutique puis lance sa collection, appelée non sans ironie «Princesse». 

Ses créations –de longues robes en soie, dentelle, perles et cristaux, féminines et vaporeuses parfoisjusqu’à l’écœurement– drapent désormais toutes les célébrités roumaines. «Pour moi, la femme est reine, je n’ai pas peur de la rendre sexy.» Cependant, blessée par les insultes misogynes qui ne cessent de fuser à son encontre de la part de sa communauté, elle n’accepte que très ponctuellement les commandes des futures épouses roms. 

Un modèle à part

Ana ne tient pas à devenir une activiste comme son oncle, malgré les mauvaises conditions qui étranglent encore les Roms en Roumanie, où trois millions d’entre eux (soit la quasi-totalité) vivent en dessous du seuil de pauvreté. Son émancipation reste une démarche intime, mais elle profite de la presse à scandale pour faire passer son message. «L’intérêt des journalistes me permet de montrer qu’une jeune tsigane peut accomplir autre chose qu’obéir aux hommes et faire des enfants», conclut-elle, exposant les images de son dernier backstage, à côté d’Andreea Marin, une des animatrices les plus célèbres de la télé roumaine. 

Aujourd’hui, Ana Radu emploie cinquante personnes dans son atelier «des petites mains que je traite comme des associées, jamais comme des salariées», ses boutiques se multiplient dans le pays, elle défile à la Bucarest Fashion Week et sera au printemps au Who’s Next et au Vendôme Luxury à Paris pour y présenter ses collections. Peu avant sa disparition, Florin Cioaba a fini par déclarer publiquement son admiration: «Ana est née pour la mode. Nous sommes fiers d’elle.» Même s’il n’a jamais vraiment accepté son départ.

 

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