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Quand les commerces disparaissent, c'est le FN qui progresse

A Brachay (Haute-Marne) le 29 août 2015, où Marine Le Pen faisait son meeting de rentrée politique. AFP PHOTO / FRANCOIS NASCIMBENI

A Brachay (Haute-Marne) le 29 août 2015, où Marine Le Pen faisait son meeting de rentrée politique. AFP PHOTO / FRANCOIS NASCIMBENI

Une étude de l’Ifop montre que le vote en faveur du Front national est plus élevé dans les communes dont les petits commerces et les services sont absents. Une analyse qui éclaire la réalité mal connue et peu médiatisée de la France rurale contemporaine.

Beaucoup a été dit sur la géographie électorale du Front National. De sa faiblesse dans les idéopôles à sa force dans la «France périphérique», du lien entre sa puissance et la désindustrialisation, de l’adhésion à ses thèses et de la réalité du déclassement, de l’ampleur du vote FN et de son lien avec l’absence de transports en commun (c’est vrai, par exemple, en Seine-et-Marne) ou avec la distance par rapport à la ville-centre, beaucoup d’aspects permettent de comprendre comment ce vote se déploie. Cette quête de connaissance d’un phénomène électoral de l’ampleur de celui du FN dans la séquence qui s’est ouverte depuis 2011 renseigne également sur bien des aspects de l’organisation territoriale et sociale  de notre pays.

Jérôme Fourquet, directeur du Département Opinion et Stratégies d’Entreprises de l’Ifop, vient de publier un travail qui confirme ce que certains observateurs ont empiriquement constaté: le vote FN est très fort là où, dans les petites communes, les commerces et les services sont absents.

Les territoires ruraux sont d'abord ouvriers

Lorsque l’on parle de territoires ruraux, confusion est souvent faite entre agriculture et ruralité. Le Salon de l’agriculture, s’il met en lumière un problème évident lié à notre modèle agricole, éclipse hélas une partie considérable des enjeux liés à la ruralité. La réalité est en effet toute autre que celle que l’on se représente trop souvent: les territoires ruraux sont d’abord des territoires où les ouvriers sont majoritaires et les mondes ouvriers sont désormais d’abord des mondes ruraux.

Cette réalité-là avait été décrite dans un travail majeur des sciences sociales écrit par Nicolas Renahy –Les gars du coin – Enquête sur une jeunesse rurale– et explique une part importante de l’évolution de la société française. Les territoires ruraux ont souvent subi durement (en particulier dans le Nord, le Nord-Est et l’Est de la France) les mutations de l’économie et la désindustrialisation, la fin de l’univers patronal local autant que celle de de l’encadrement par les syndicats. Ils sont souvent victimes de nombreuses autres conséquences de l’entrée de la France dans la globalisation. Les mondes ouvriers comme les mondes ruraux, sans doute parce qu’ils se recoupent, sont devenus de moins en moins visibles. Ils sont pourtant l’un des théâtres d’opérations d’une intense bataille sociale, idéologique et politique, qui se joue en France et dont on ne parle que rarement.

D’autres évolutions ont puissamment travaillé les territoires ruraux. Celles-ci sont souvent la conséquence de choix politiques purement nationaux ou locaux. On peut évidemment citer la question de la chasse, loisir populaire par excellence, que les réglementations européennes successives ont contribué à politiser, d’abord par l’investissement de militants ouvriers dans la défense de celle-ci, puis ou parallèlement, par la modification de la vision du monde que ces réglementations ont induites. Il est également possible de s’intéresser aux mutations de la politique locale liées, par exemple, au développement de l’intercommunalité.

Progressivement, depuis quelques années, la ruralité a été partiellement politisée: le «bouclier rural» promu en son temps au sein du PS par Christian Paul ou Fabien Bazin était dans cette logique, la «droite rurale» vit également le jour. Comme le rappelle Jérôme Fourquet dans sa note, deux comités interministériels ont cherché à répondre au malaise des zones rurales. Cependant très souvent, la représentation médiatique de la ruralité reste encore très liée à la question agricole ou à la question paysanne, reliquat compréhensible d’une France qui fut des siècles durant une nation de paysans.

La «France moche» est là pour quelques décennies

L’enquête de l’Ifop donne un nouvel angle d’analyse confirmant le «sentiment d’abandon» si prégnant dans de larges pans de notre société. Pour parvenir à ces résultats, l’Ifop s’est concentré sur la présence ou non «d’une boulangerie, d’une boucherie-charcuterie, d’une épicerie, d’un café, restaurant ou café-restaurant, d’un bureau de poste, d’un relais-poste chez un commerçant, d’une banque ou d’une caisse d’épargne, d’un médecin omnipraticien (généraliste), d’une pharmacie».

Le travail concerne deux types de communes, celles de moins de 500 habitants et celles de 500 à 1.000 habitants, soit 26.841 communes. Les résultats sont instructifs: le FN enregistre des scores moyens de 30,9% là où il n’y a aucun commerce ou service à 23,5% là où il y a au moins six commerces et services.

L’influence de l’isolement et de l’absence de services et commerces de proximité sur le vote FN en milieu rural. Ifop, mars 2016.

Evidemment, ces données s’ajoutent à d’autres qui expliquent la puissance ou non du vote FN selon les zones. Elles renseignent cependant sur une réalité: les questions d’aménagement du territoire ont à voir avec l’aménagement commercial. Depuis trente ans, même en tenant compte des rapports de forces (réels) induits par la puissance économique de la grande distribution, toutes les potentialités contenues dans le code du commerce ou celui de l’urbanisme n’ont pas été exploitées et n’ont pas enrayé une mécanique vidant les plus petites communes de leurs commerces.

Ce ne sont pas essentiellement les commerces hallal qui favorisent le vote FN mais l’absence de commerce ou de service

L’aménagement commercial est d’ailleurs très différent selon les régions. Celles de l’Ouest sont moins marquées par la désertification commerciale rurale que les régions du Nord, Nord-Est et Est. Depuis trois décennies, la part belle a été laissée à la grande distribution avec des conséquences économiques, sociales, politiques et électorales que l’on perçoit aujourd’hui. La disparition progressive des petits commerces du centre des petites villes et des villages s’est accélérée à mesure que s’est développé un aménagement commercial calqué sur le mall américain, dont les dernières évolutions du droit semblent indiquer qu’il n’est pas près de s’inverser. A l’entrée des chefs-lieux de canton ou d’arrondissement s’étendent donc des zones commerciales concentrant l’essentiel des commerces, laissant souvent se développer une «France moche», qui va nous accompagner encore pendant quelques décennies…

Dans le même temps, sous l’effet des mutations technologiques et de choix opérés par le service public postal, les bureaux de poste ont disparu ou ont vu leurs horaires considérables réduits. C’est là un point important de l’enquête de l’Ifop: si l’aspect cumulatif est déterminant dans le vote FN, l’absence d’un bureau de poste revêt une dimension sensiblement plus importante qu’un autre. C’est sans doute là une traduction de l’attente encore réelle de la société française à l’égard de l’Etat.

La ruralité et la classe ouvrière n'ont pas disparu

Si l’on voulait être polémique, en s’attardant sur cette enquête, on pourrait répliquer à Eric Zemmour, qui affichait face au premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis, dimanche sur BFM TV, ses certitudes quant à la «théorie du grand remplacement», que non seulement ce qu’il dit ne tient pas empiriquement pour ce qui est de la Croix de Chavaux à Montreuil (cité comme l’un des quartiers où il a grandi et où la population «française de souche» serait désormais minoritaire, mais où il devrait davantage se promener) mais que, de surcroît, ce ne sont pas essentiellement les commerces hallal qui favorisent le vote FN mais bien davantage l’absence de commerce ou de service.

A parler de la «majorité sociale» ou de «l’idéologie majoritaire», Eric Zemmour omet tout simplement de s’intéresser à la réalité de la France rurale et de ses 26.841 communes… Il y a fort à parier que, dans le cœur du réacteur idéologique de la France de 2016, cette question du sentiment d’abandon se conjugue à d’autres, mais elle révèle que le vote FN est bien la conséquence d’une mutation profonde du lien social, d’une mutation aussi de notre organisation territoriale. Il y a bien d’autres antagonismes dans la société française que ceux stimulés par la machine infernale identitaire.

Reste que ces antagonismes doivent être articulés par un discours politique alternatif. Dans nombre des territoires concernés (pas tous, si l’on y regarde de près), les commerces et services ont disparu des petites communes parallèlement aux partis de gauche et aux syndicats dans les mêmes zones. La ruralité, pas plus que la classe ouvrière, n’a disparu. L’une et l’autre ont simplement disparu des représentations médiatiques. Les corrélations établies par le travail de l’Ifop sont intéressantes car elles permettent, parmi d’autres éléments, de ne plus voir la société française avec les lunettes des années 1970.

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