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Quand les chasseurs de communistes arrivèrent à Hollywood

Dalton Trumbo en mai 1971 à Cannes pour la présentation de son film «Johnny Got His Gun»

Dalton Trumbo en mai 1971 à Cannes pour la présentation de son film «Johnny Got His Gun»

Comment la recherche de sympathisants soviétiques a commencé dans l’industrie du film.

You Must Remember This, le podcast qui évoque l’histoire oubliée du Hollywood du XXe siècle est de retour pour une nouvelle saison. Après la diffusion de chaque épisode, sa créatrice, Karina Longworth, partage sur Slate une partie de ses recherches sur le sujet. Écoutez l’épisode complet en suivant le lien ci-dessous sur la préhistoire de la Liste noire et connectez-vous à son podcast sur iTunes.

L'une des visions persistantes de la Liste noire d’Hollywood est que ses victimes auraient été persécutées et punies malgré l’absence ou le manque de preuves qu’elles étaient réellement communistes. Tel a été le cas à de nombreuses reprises et certaines personnes ont été écartées alors qu’elles n’avaient jamais été de près ou de loin membres du parti communiste. Certaines personnes se sont vues privées de leurs moyens de subsistance et donc de la possibilité de mener une vie heureuse pour des raisons stupides, mesquines, et parfois, sans aucune sorte de raison.

Mais il y avait aussi d’authentiques communistes à Hollywood. Ils n’étaient pas nécessairement des révolutionnaires, d’ailleurs. Le fait d’être communiste ne signifiait pas nécessairement que vous souhaitiez renverser le gouvernement ou transmettre des secrets d’État aux Soviétiques. Cela ne signifiait pas davantage que vous souhaitiez refuser le salaire mirobolant offert par un studio, ni que vous refusiez d’utiliser ce salaire pour vous acheter une belle maison ou une grosse voiture.

Un communisme à l'américaine

La plupart des communistes d’Hollywood s’intéressaient aux questions sociales sur le plan national, comme l’inégalité entre noirs et blancs. Ils espéraient que le parti pourrait un jour faire jeu égal avec les républicains et les démocrates pour façonner la nation. Et comme le parti communiste et les médias américains avaient changé leur rhétorique au temps de l’alliance entre les États-Unis et l’URSS durant la guerre, on pouvait imaginer qu’une acceptation du communisme au États-Unis n’était pas un objectif inatteignable.

Aux alentours de 1944, le parti communiste américain se définit ainsi dans sa propre constitution comme «un parti politique portant fièrement… les valeurs de Jefferson, Paine, Jackson et Lincoln… d’un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple; l’abolition de toute exploitation de l’homme par l’homme, d’une nation par une autre nation, d’une race par une autre race … vers un monde sans oppression ni guerre, un monde plus fraternel pour l’homme».

Lorsque l’on lit les mémoires des personnalités d’Hollywood qui admettaient leur proximité avec le parti, un sentiment revient sans cesse: si vous vous entiez concernés par l’inégalité et l’oppression systématique, aux États-Unis et ailleurs, les communistes étaient les seuls qui semblaient décidés à y remédier.

Un communisme cinéphile

Le nombre de personnes travaillant dans l’industrie du cinéma ne cesse alors d’augmenter dans les réunions du parti communiste de la région de Los Angeles, la direction du parti elle-même en prend conscience. Si le pourcentage de personnes travaillant à Hollywood et membres du parti demeure faible, ils tendent à donner davantage d’argent au parti que les ouvriers d’autres secteurs. Un des organisateurs du parti, Stanley Lawrence, décrit les nouvelles recrues d’Hollywood comme «des vaches grasses qu’il faut traire».

Les communistes étaient parvenus à s’infiltrer à Hollywood et disposaient d’une portion disproportionnée des leviers de commande

Combien de vaches au total? Les conservateurs d’alors, et même d’aujourd’hui, affirment que si le nombre d’adhérents au parti était faible, les communistes étaient parvenus à s’infiltrer à Hollywood et disposaient d’une portion disproportionnée des leviers de commande, en particulier au sein de certains syndicats. 

Mais si les communistes ont comploté pour infiltrer Hollywood, ils s’y sont pris de la manière la plus stupide qui soit. Car ils n’ont en rien approché les vrais détenteurs du pouvoir (les producteurs) et ont essentiellement touché les personnes disposant du moins de pouvoir: les auteurs. Ceci posé, un certain nombre de scénaristes associés au parti ont joué un rôle actif dans la formation et la direction de la Guilde des Scénaristes. Il s’agissait pourtant d’une mince victoire, car la Guilde était minée par les querelles internes depuis sa création, et les communistes déclarés en son sein étaient combattus avec vigueur par un nombre imposant d’anticommunistes.

Les taupes

L’activiste communiste le plus impliqué à Hollywood est clairement John Howard Lawson, auteur de Casbah (un remake de Pépé le Moko avec Hedy Lamarr et Charles Boyer) et de Sahara avec Humphrey Bogart, président de la cellule du parti communiste à Hollywood. Lawson est un partisan de la ligne du parti, quelle que soit cette ligne et semble avoir été, tout au long de sa carrière d’activiste, l’agent le plus agressif et le plus constant dans son désir d’injecter son idéologie gauchiste dans ses films.

Mais il y avait également des personnages moins doctrinaires que Lawson, comme Bernard Gordon, président de la Screen Readers Guild ou des scénaristes comme Paul Jarrico, Ben Barzman et Michael Wilson –Oscar pour Une place au Soleil, un film qui parvient à être, à la fois, un film avec une authentique conscience de classe et pourtant totalement décadent, à la meilleure manière d’Hollywood. 

Barzman se faisait la voix de nombre de ses camarades en décrivant ainsi le parti: 

«C’est juste la meilleure manière et la plus efficace de combattre la guerre fasciste et impérialiste et d’aider les peuples des colonies dans leur lutte pour la liberté.»

Barzman et nombre de ses amis ont entendu parler du côté sombre du régime de Staline, des arrestations de masse, des procès à grand spectacle et des exécutions, mais ne savent plus à quel saint se vouer. Ces histoires sont peut-être de la pure propagande occidentale.

Hollywood, exil antifasciste

Pour d’autres, le communisme est une passade, quelque chose à essayer avant de passer à la nouvelle idée en vogue. Le parti communiste est censé être une organisation secrète. Au début des années 1940, Barzman dit à sa future femme, Norman, que si quiconque découvrait qu’il était un membre actif du parti, sa carrière pour les studios serait terminée. De nombreux communistes, dont le réalisateur Edward Dmytryk, adhèrent au parti sous un faux nom. On a quelques traces de personnes ayant rejoint le parti ou lui ayant donné de l’argent ou se sont rendus à des réunions publiques – et le FBI a saisi bon nombre de dossiers de ce genre en perquisitionnant les bureaux du parti à Hollywood. Mais il n’existe pas de dossier mentionnant les personnes ayant quitté le parti, dégoûtées ou déçues, ou qui participèrent à quelques réunions sans s’engager complètement.

Les frontières du parti tendent par ailleurs à se brouiller quand en 1934, l’Union soviétique établit le Front populaire, qui appelle tous les gens de gauche et les antifascistes à se réunir. Avant cela, les communistes ont été formés à écarter les gens de gauche non communistes, qui sont dépeints comme des capitalistes en habit rose. Désormais, tous les opposants au nazisme et au fascisme reçoivent l’approbation des Soviétiques, un changement qui, par la suite, va donner aux chasseurs de rouges un prétexte pour s’attaquer à de nombreux non-communistes s’étant un jour associé avec des communistes sous la bannière du Front populaire. Certains progressistes n’étaient pourtant pas très enthousiastes à l’idée d’être associés à des communistes, même à cette époque et surtout après le pacte germano-soviétique conclu en août 1939. Mais début 1943, rares sont ceux qui peuvent encore nier que Staline, comme Bernard Gordon l’écrit alors, «livre la bataille la plus féroce, sanglante et héroïque contre Hitler».

Hollywood est alors une ville pleine de réfugiés. On y trouve des New-Yorkais, comme Nathanael West et Dorothy Parker, qui sont venu pour gagner de l’argent comme auteurs, mais aussi de très nombreux Européens en exil –des antifascistes dont la vie a été menacée par le fascisme.

La plupart à Hollywood ne sont pas prêts à tourner le dos à une source de revenus aussi riche que peut l’être l’Allemagne nazie

En 1936, un certain nombre d’employés d’Hollywood, dont Dorothy Parker et Oscar Hammerstein se sont réunis pour former la Ligue antinazie d’Hollywood. Ils sont en avance sur leur temps et ils risquent gros: la plupart de leurs collègues et confrères ne sont pas prêts à tourner le dos à une source de revenus aussi riche que peut l’être l’Allemagne nazie ou à d’autres nations qui vont bientôt compter au rang des ennemis des États-Unis. Harry Cohn, le patron de la Columbia, révère Mussolini et le fils de ce dernier, Vittorio, vient à Hollywood en 1937 où il est accueilli en grande pompe à une réception où se rendent également Walt Disney et Gary Cooper.

Casser la mainmise communiste

La première attaque contre les gauchistes d’Hollywood vient de Martin Dies, Texan, membre du Congrès et décrit par la New Republic comme un homme «condescendant.» Dies se rend pour la première fois à Los Angeles pour enquêter sur la mainmise communiste dans l’industrie du cinéma en 1938. Ce politicien espère manifestement mettre un terme au New Deal, et se tourne donc en premier lieu vers le programme de soutien au théâtre de la WPA (l’agence du New Deal responsable de la mise en place des programmes fédéraux) qu’il contribue à faire cesser. [Les conservateurs critiquaient le caractère trop progressiste de nombreuses créations financées par ce programme, NdT.] Puis, dans un éditorial publié par le magazine Liberty, en février 1940, Dies accuse «quarante-deux ou quarante-trois membres éminents de la colonie cinématographique d’Hollywood» d’être «des membres à part entière du parti communiste ou des sympathisants et compagnons de route». Aucun n’est nommé.

Dies tire manifestement ses informations de John Leech, ancien responsable du parti communiste qui lui a fourni une liste de personnalités d’Hollywood dont il lui a affirmé qu’elles étaient en liaison avec le parti. Utilisant le matériau fourni par Leech, Dies tient des auditions à huis clos à Los Angeles et New York en 1940. Certains membres de l’industrie du film déclarent vouloir coopérer avec le député; d’autres protestent vigoureusement. Dies interroge certaines des personnes les plus connues figurant sur sa liste, dont Humphrey Bogart et James Cagney et en conclut qu’Hollywood n’est manifestement pas menacé. Les célébrités, conclut Dies, «ne sont pas et n’ont jamais été des sympathisants communistes.» Les gens d’Hollywood en général et les gauchistes en particulier, pensent alors avoir échappé au couperet.

Les célébrités, conclut Dies, «ne sont pas et n’ont jamais été des sympathisants communistes»

Mais si Dies se trompe de cible, il n’est pas le seul à enquêter. Avant Pearl Harbor, les Américains ne sont pas censés s’intéresser à ce qui se passe en Europe. Le seul parti politique ayant mis la lutte contre le fascisme à son agenda est le parti communiste et exprimer des sentiments antifascistes ou antinazis est par conséquent une manière de se positionner comme communiste. L’attitude la plus courante et la mieux acceptée consiste à s’opposer à toute nouvelle implication des États-Unis dans une nouvelle guerre coûteuse et l’on trouve des isolationnistes dans les deux camps su Congrès. Un grand nombre de représentants accusent Hollywood de produire des films de propagande conçus pour encourager le peuple américain à soutenir des interventions à l’extérieur.

America First Committee

Le sénateur Burton Wheeler, démocrate du Montana, ancien gauchiste et proche des syndicats rompt ainsi avec le président Roosevelt et devient un des champions de l’America First Committee, un groupe anti-interventionniste d’ampleur nationale qui compte Walt Disney et Charles Lindbergh parmi ses membres. Wheeler est également membre de la Commission sénatoriale du commerce entre États, où siègent le républicain Richard Nye et le démocrate Bennett Clark.

Wheeler annonce en 1941 qu’il a l’intention d’enquêter dans les studios, qu’il pointe du doigt comme majoritairement contrôlés par des Juifs étrangers. Pourquoi une poignée d’étrangers étaient-ils autorisés à influencer l’opinion américaine, se demande ainsi Wheeler, en dénonçant ce qu’il appelle «une violente campagne de propagande visant à exciter le peuple américain au point où il se retrouvera impliqué dans cette guerre».

Nye et Clark introduisent un projet de loi pour combattre la «propagande de guerre». Nye se prononce contre le recrutement à Hollywood des réalisateurs ayant fui le nazisme et cite un grand nombre de films allant du Dictateur au Sergent York comme de dangereux films de propagande et déclare que les Juifs utilisent les films pour «attiser la haine entre les races » dans toutes la nation. Des audiences ont lieu. Nick Schenck, Harry Warner et Darryl Zanuck font partie des gros bonnets qui témoignent.

Et puis les Japonais attaquent Pearl Harbor et tout change. Le gouvernement change rapidement d’attitude. Au cours des années qui suivent, les responsables publics font pression sur les studios afin qu’ils s’engagent dans une propagande de guerre bien plus outrancière que celle que Wheeler et ses amis avait critiquée.

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