La CFDT est à la fois prisonnière et libre de ses chaînes

Laurent Berger à l'Élysée, le 21 janvier 2014. KENZO TRIBOUILLARD / AFP.

Laurent Berger à l'Élysée, le 21 janvier 2014. KENZO TRIBOUILLARD / AFP.

La centrale, qui a longtemps payé ses soutiens aux réformes de 1995 et 2003, s’est retrouvée l’otage et la caution d’un jeu de dupes avec le pouvoir. Mais elle est aussi devenue la force essentielle du dialogue social: la seule, au fond, à penser une culture du compromis dans un pays de guerres symboliques.

Il est des sales blagues. Celle-ci accompagne la CFDT depuis plus de vingt ans: «Quand le gouvernement rétablira l’esclavage, la CFDT sera intransigeante sur le poids des chaînes.» Elle est née quand, cette méchanceté? Dans les grandes grèves de 1995, quand la CFDT de Nicole Notat préférait négocier avec le pouvoir de droite une réforme de la Sécurité sociale que défiler pour les retraites des cheminots? La gauche s’enivrait alors de son peuple retrouvé, tombait en pâmoison pour un cégétiste à frange, Bernard Thibault, le cheminot qui disait non, tous dans la rue pour les droits acquis! Le pape rouge de la sociologie Pierre Bourdieu combattait «la misère du monde» et on inventait le concept de «grève par procuration» –les «privilégiés» du statut protestaient au nom de toute la société…

Seule la CFDT ne marchait pas. Elle dialoguait. Elle paierait. Nicole Notat se faisait chahuter, parfois par ses propres militants, puis agresser en 1996, sous le regard impavide des autres centrales. Elle était, n’est-ce pas, la complice de Juppé et son organisation un cartel de jaunes et de Judas, qui touchait le prix de la trahison en gérant l’Unedic, l’assurance-chômage, grâce à l’appui du patronat

Le poids des chaînes. Quand on regarde Laurent Berger, patron de la CFDT, camper à la fois devant le gouvernement et les syndicats «contestataires» dans l’affaire du Code du travail, il faut avoir cette histoire en tête. Pas seulement l’histoire courte, récente, du quinquennat Hollande, où la CFDT a été le partenaire précieux du pouvoir dans ses chorégraphies sociales, le pilier du «pôle réformiste» qui équilibrait sur le papier des accords ravissant le patronat... Mais toute l’histoire, et elle est lourde.

Elle sait ce qu'elle vaut

Si la CFDT dit non aujourd’hui, c’est que le sujet est sérieux. Elle sait ce qu’elle vaut. Elle a payé le prix pour avoir souvent dit oui. En 2003, elle perdait des milliers de militants pour avoir brisé l’unité syndicale et accepté la réforme Fillon des retraites. François Chérèque, le patron de la «Conf», plaidait malaisément l’amélioration du texte. Des militants du SGEN, le syndicat enseignant, enlevaient le sigle CFDT de leurs drapeaux. Les militants fidèles se retrouvaient à nouveau seuls sous les lazzis. En congrès à Dijon, le Parti socialiste de François Hollande faisait un triomphe à Bernard Thibault, encore lui, devenu secrétaire général de la CGT, et toujours incarnation du non…

La solitude trempe, elle donne des droits. Ce n’est pas à la CFDT que l’on peut donner des leçons de compromis, ni de morale politique. Les cédétistes, voyez-vous, doutent peu de leur vertu.

On peut avec profit lire le dessinateur Étienne Davodeau, qui a raconté ses parents, militants syndicaux dans l’Ouest archaïque du siècle dernier, et puis aussi une somme, La deuxième gauche de Hervé Hamon et Patrick Rotman (Fayard, 1982), pour comprendre cette organisation qui vient de si loin. La CFDT est la fille d’un syndicalisme chrétien passé de la résignation à la révolte, nourri de prêtres-ouvriers, des militants de la JOC, du rejet du colonialisme, trempé des grèves des mineurs de 1963, irrigué de l’espérance soixante-huitarde… La CFDT, laïcisation majoritaire de la CFTC en 1964, s’est longtemps vécue comme une composante de la gauche, pure et charnelle à la fois. Elle fut un foyer de gauchisme et d’utopie, la maison qui théorisait l’autogestion, le refuge des trotskistes que la CGT rejetait, mais aussi un lieu qui privilégiait la pratique sociale, le réel, seule légitimité possible.

On vous parle des années soixante-dix. La CFDT oscillait entre le chevelu PSU et le cravaté PS en reconstruction mitterrandiste. En 1974, des Assises du socialisme voyaient le ralliement de Rocard au PS, accompagné par des bataillons de syndicalistes de la conf, en quête de «débouché politique». Dans les défilés, Edmond Maire, chimiste fumeur de pipe et secrétaire général de la CFDT, était le jumeau de Georges Séguy, le patron communiste de la CGT. Changer la vie. Union, action, programme commun. Toute une époque.

En 1978, la gauche perd les législatives; c’est à ce moment que l’on sait, vraiment, qu’il n’y aura pas de renversement en France. L’élection de François Mitterrand, en 1981, sera un événement politique sans raison sociale, on s’en rendra compte à l’usage. La CFDT l’a anticipé. En 1979, elle proclame son «recentrage». Syndicat d’abord, porteur d’une vision de la société, sans doute, mais qui ne s’en remettra plus jamais aux calendriers des politiques. Laurent Berger avait dix ans. Il est l’enfant de cette aventure.

Plus sérieuse que le PS

Dans la vraie vie, tout est plus complexe. Les liens ont perduré entre la «conf» et le PS, par de belles figures –Jacques Chérèque, le père de François, rugissant chef des métallos CFDT devenu préfet puis sous-ministre sous Mitterrand pour accompagner la mutation de la Lorraine, fut la plus spectaculaire– et par une histoire politique commune. Celle-ci ne fait pas honneur au PS.

Tout le parcours que tente malaisément le Parti socialiste, dans sa rupture avec le marxisme et sa transmutation social-démocrate-libérale, la CFDT l’a accompli, à la dure, en prenant ses pertes, et brutalement souvent. Dans leur recentrage, Edmond Maire, Nicole Notat, François Chérèque, ont nettoyé leur verbe et combattu, brimé, expulsé, éteint leurs oppositions de gauche. Trotskistes et anarchos sont allés créer SUD après avoir été laminés. Les irréductibles d’Hacuitex, la fédération du textile, ont été lessivés. Il n’est rien resté des utopies, mais à l’arrivée, la CFDT est devenue la force essentielle du dialogue social. Les seuls, au fond, à penser une culture du compromis dans un pays de guerres symboliques: au fond, une autre forme d’utopie.

La CFDT a dans ses gènes l’idée qu’elle est plus sérieuse que le Parti socialiste. Elle connaît mieux la société, et assume mieux son cap. C’était vrai jadis, au temps de l’idéal autogestionnaire. Ca l’était encore plus pendant le recentrage, quand le PS niait ce qu’il devenait dans ses ivresses de congrès. Ça l’est absolument à l’heure du réalisme. Les cédétistes, depuis Edmond Maire, auteur en son temps de retentissantes interviews de rentrée, ont toujours adoré chapitrer les socialistes. Eux, voyez-vous, ne sont pas des ludions, ni des cyniques. L’épisode de 2003, cette acmé de la lâcheté socialiste, n’a jamais été digéré. Onze ans plus tard, Manuel Valls, Premier ministre de Hollande, et François Rebsamen, son ministre du Travail, étaient venus s’excuser devant la CFDT, qui fêtait son cinquantenaire: «Nous aurions dû être à vos côtés», avouaient-ils...

Les excuses font toujours plaisir? Mais elles n’autorisent pas tout, et notamment les abus. Ce serait aussi bien, en réalité, si à partir de cette excuse, le pouvoir socialiste ne se croyait pas tout permis, grisé de ses conversions libérales, et persuadé que la CFDT suivra toujours. Ils signent tout, n’est-ce pas, les cédétistes, pourquoi se gêner? Le poids des chaînes, vous avez! C’est l’histoire de cette loi El Khomri, dont la genèse compliquée et l’atterrissage déséquilibré ont eu raison de la patience cédétistes. La gauche de pouvoir s’est trompée sur son partenaire: les militants de la CFDT ne sont pas là pour aimer les entreprises, tels des socialistes en révolution conceptuelle, mais pour forger une démocratie sociale, dont les syndicats seraient les garants. Il faut se méfier des gens qui ont des convictions.

La bizarrerie de tout cela? François Hollande est un être de constance, si l’on gomme ses petites habiletés. En 2003, son appétence cégétiste était tactique, la démagogie électorale fait partie du métier. Au vrai de lui-même, cet homme ressemble à la CFDT. Il croit en une social-démocratie idéale, où des patrons responsables et des syndicats raisonnables poseraient ensemble les compromis utiles. Il imaginait, en 2011, substituer à la loi les accords paritaires: une source du droit aussi légitime, qui s’imposerait à la représentation nationale. Il allait, par ses conférences sociales, transformer les Gaulois en Rhénans… Hollande est de la CFDT, mais il a un défaut: il est en politique.

Fini le partenariat

On connaît la suite, puisque nous la vivons. Dans les mots de la gauche de pouvoir, le langage patronal a pris ses aises. La CFDT a longtemps joué le jeu, vaillamment, ne se fâchant que contre le patronat, prenant ce qu’elle pouvait prendre: la prime aux négociations, toujours, encore. Elle s’est retrouvée l’otage et la caution d’un jeu de dupes, quand le socialisme est devenu une machine à faciliter les licenciements –pour la bonne cause, évidemment…

Fini le partenariat. François Hollande ne pense plus guère en public. Manuel Valls installe son identité de réformiste dur. Emmanuel Macron n’a pas pour la CFDT la révérence des socialistes âgés. Il agit après la social-démocratie. Le dialogue social le fascine moins que l’émancipation des individus: libres chauffeurs de Uber, libres salariés dans la libre entreprise, libres citoyens qui feront leur choix, libres patrons qu’il s’agit de secourir. Le plafonnement des indemnités prudhommales est son enfant, et qu’importe s’il déplaît à Berger?

Il faudra en rabattre, forcément, ou assumer. Ramener la confédération dans le jeu, et pas seulement de manière cosmétique. Elle sait aussi, la CFDT, chacun le sait, que ce pouvoir s’épuise: faut-il se perdre pour lui?

La bête est réveillée de la gauche du non, cette vieille gauche qui jadis agressait Notat –Notat désormais chef d'entreprise dans l'expertise sociale, où est la honte? Laisser les patrons licencier? Négocier le poids des chaînes? Soupeser sa force et sa puissance, devant le socialisme moribond, et vendre cher sa caution? En réalité, la CFDT n’est entravée que de l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Appelez cela des chaînes, si vous voulez. Elles sont la preuve de sa liberté.

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