Je suis accro à la tourbe dans le whisky. C’est grave docteur?

Gare à l'abus d'Octomore | Stephane Farenga via Flickr CC License by

Gare à l'abus d'Octomore | Stephane Farenga via Flickr CC License by

Si vous appréciez les malts phénoliques qui vous font cracher la fumée comme une cheminée mal ramonée, et seulement ceux-là, sachez que vous vous privez de bien des plaisirs. Heureusement, cela se soigne très bien. Méthode pour décrocher en douceur.

Vous connaissez par cœur le nom des huit distilleries d’Islay (1). Vous savez même les prononcer sans trébucher (2), voire, dans les cas d’accoutumance les plus graves, les orthographier sans fautes –alors même que le gaélique mériterait une réforme autrement plus sauvage que de se faire sauter le circonflexe. Vous sniffez des phénols, ces composés aromatiques responsables des arômes tourbés du whisky, sans même vous cacher. Vous vous inoculez du ppm («partie par million», l’unité qui mesure les phénols) à dose toujours plus dure.

Devant un malt sans tourbe, vous vous sentez perdu, tel un membre de la secte des Adorateurs de l’oignon (oui, ça existe) planté devant une gousse d’ail. Le whisky vous semble plat, dépourvu de relief, pour tout dire ennuyeux. Dénué de goût. Vous, ce que vous recherchez, ce sont les sensations fortes, le malt à pleines bourrasques, les pulsations sous les rafales de Longrow (Springbank, 55 ppm), les bombes de Supernova (Ardbeg, une centaine de ppm), les ogives d’Octomore (Bruichladdich, jusqu’à 258 ppm).

Se sevrer de la tourbe? Quelle idée farfelue!

Le diagnostic ne va pas vous surprendre: vous êtes accro à la tourbe dans le whisky. C’est grave, docteur? Nenni. Et qui plus est cela se soigne très bien, le temps d’une cure de désintox sans douleur. Vous êtes sans doute d’ailleurs moins atteints qu’il n’y paraît si vous guettez avec obsession le chiffre des ppm sur la bouteille: le taux de phénols se mesure en effet sur l’orge maltée, et non dans la bouteille (3). En fonction notamment de la vitesse, du nombre et surtout des coupes de distillation puis de la durée de maturation, il chutera parfois dramatiquement. Ainsi, une orge puissamment tourbée à 50 ppm peut donner un distillat à 25 ppm qui, après dix années de maturation, se transformera en single malt à… 10 ppm. Une déception à la mesure du carrosse de Cendrillon passé minuit.

Allez-y, maintenant, hurlez en canon: «They tried to make me go to rehab, I said, no, no, no!» Pourquoi, ô grands dieux, souhaiterait-on se sevrer de la tourbe? Quelle idée farfelue! Elle a fumé la sphaigne des tourbières, la fille de Slate? Du tout. Cette rehab pas désagréable n’a nullement l’ambition délirante de vous faire renoncer aux islay, mais de vous faire progresser sur le chemin de la connaissance du malt [Note à la rédaction en chef de Slate: on devrait peut-être coincer cette chronique dans une rubrique «Développement personnel». Non?], de vous emmener vers d’autres sources de plaisir coupables, d’autres flacons tout aussi… stupéfiants.

Pour développer ses sens dans tous les sens, il s’agit dans un premier temps de rechercher ailleurs les mêmes codes d’intensité, les mêmes sensations extrêmes

Les addicts à la tourbe, drogue dure et puissante, ont souvent beaucoup de mal à s’intéresser aux autres whiskies, surtout s’ils ont découvert le malt par ce biais. Ses arômes immédiatement reconnaissables flattent les novices, qui passent complètement à côté de nectars à la complexité parfois trop subtile. Non que les whiskies tourbés soient dépourvus de raffinement et de profondeur –loin de là. Pour développer ses sens dans tous les sens, il s’agit dans un premier temps de rechercher ailleurs les mêmes codes d’intensité, les mêmes sensations extrêmes, la même longueur en bouche et des arômes tout aussi facilement identifiables, en détournant l’accro aux peat monsters (monstres tourbés) vers les… sherry monsters, ces whiskies richement marqués par les anciens fûts de xérès.

Les «sherry bombs» sont vos amies

Drôle de méthode qui consiste à décrocher de la coke en plongeant dans l’héroïne, me direz-vous. Mais ne perdons pas de temps à sadiser l’arrière-train des drosophiles. Au besoin, opérez une transition par les tourbés vieillis (au moins en partie) ou affinés en fûts de sherry, qui apportent du fruit sur la fumée: Kilchoman Loch Gorm, Laphroaig PX, Bowmore Devil’s Cask, Ballechin 2004 Manzanilla (oh. My. God)… Puis, baissez  progressivement l’intensité de la tourbe, mais pas le fruit: Springbank 17 ans, Bowmore 15 ans Darkest, Highland Park 18 ans ou Dark Origins… Ensuite, place aux sherry bombs: les Glenfarclas, GlenDronach, Yamazaki sherry (si vous avez asséché votre Livret A), Kavalan Sherry Oak ou Solist Sherry Cask, BenRiach 12 ans Sherry Matured, certains Macallan, etc, sont vos amis.

Prochaine étape, redescendez vers des maturations en fûts de fino, des speysiders gourmands, des pure pot still irlandais juteux. Vous pouvez à présent embrasser à pleine bouche toute la mappemonde du malt. Entre nous, on a connu décrochage plus violent, non? Allons nous servir un petit tourbé pour fêter cela.

1 — Ardbeg, Bowmore, Bruichladdich, Bunnahabhain, Caol Ila, Kilchoman, Lagavulin, Laphroaig Retourner à l'article

2 — «Ardbèg», «Bomor», «Broukladdic», «Bouna-abènn», «Coulila» (avec un «i» à la française, surtout pas «aï»), «Kilkomann», «Lagavoulinn», «Lafroïg» Retourner à l'article

3 — AnCnoc est l’un des rares single malts à indiquer les ppm mesurés dans le distillatte Retourner à l'article

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