France

La stratégie de normalisation de Marine Le Pen passe aussi par la chanson française

Marie-Pierre Bourgeois, mis à jour le 08.04.2016 à 16 h 28

Marine Le Pen aime la chanson française et ne manque jamais de le rappeler dans ses meetings, entre douceur rassurante des paroles connues de tous et éternelle exaltation des valeurs françaises...

Marine Le Pen chantant la Marseillaise lors d’un meeting de campagne pour les régionales à Hayange, en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le 25 novembre 2015 | FRANCOIS NASCIMBENI/AFP

Marine Le Pen chantant la Marseillaise lors d’un meeting de campagne pour les régionales à Hayange, en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le 25 novembre 2015 | FRANCOIS NASCIMBENI/AFP

«Nous nous aimions, le temps d’une chanson», fredonnait Serge Gainsbourg dans «La Javanaise», qui a traversé les décennies sans presque prendre une ride. Il est plus facile de chanter l’amour et la vie pour les rendre simples, lisses comme le visage d’un nouveau-né. Loin, très loin du monde complexe qui s’ouvre devant nous. Face à une classe politique qu’elle considère, au-delà des phrases incantatoires, impuissante à sauver la France de ses maux, Marine Le Pen veut faire résonner une mélodie différente à coup de chansons françaises, de celles que les Français écoutent à la radio dans leur voiture quand ils partent en vacances sur les routes du Sud.

L’époque a changé. Les thématiques du FN prennent une acuité toute particulière avec la crise migratoire et les faiblesses chroniques de l’Union européenne. Les responsables politiques l’ont compris et n’hésitent plus à braconner les idées frontistes, à droite mais aussi à gauche.

Quoi de mieux, dès lors, pour continuer de camper sur le créneau du «bon sens», que des discours qui s’appuient sur un plaisir très français partagé de tous, celui de la chanson? En moyenne, les Français écoutent une heure et demie de musique par jour. Contrairement à leurs voisins européens, ils préfèrent à la pop-musique internationale les variétés françaises, tendance Jean-Jacques Goldman et Edith Piaf. Bonne pioche donc pour Marine Le Pen que ce plaisir accessible à tous. De la France périphérique à celles des centres-villes, des cadres aux petits employés, la chanson est un loisir quotidien, vierge du sceau de l’élitisme. D’une histoire familiale tournée vers l’amour du chant à des calculs idéologiques en passant par la communication politique, le recours de Marine Le Pen à la chanson française dresse les contours du FN d’aujourd’hui, solidement enraciné dans son idéologie d’extrême droite.

Héritage paternel

Jean-Marie Le Pen a le sens du spectacle. La voix est à la fois douce et puissante, le regard droit. Le patriarche a fait plusieurs fois montre de ses talents de chanteur. À l’automne 1986, en plein débat sur le budget sous l’égide du Premier ministre Jacques Chirac, le président du FN monte à la tribune de l’Assemblée nationale, l’air conquérant, et fredonne un air plutôt inhabituel en ces lieux: «Mitterrand est roi, Chirac est sa reine. C’était pas la peine, c’était pas la peine. C’était pas la peine assurément de changer de gouvernement.» Le sous-texte est clair: la droite et la gauche se tiennent par la barbichette et mènent la même politique, dans la droite ligne de «l’UMPS» dénoncé par Marine Le Pen trois décennies plus tard.

 

La prestation de Jean-Marie Le Pen démarre à 1’29

Plutôt que de construire un discours qui aurait pu le mettre en porte-à-faux avec son électorat, il préfère chanter

Pourtant, au premier plan de ce débat budgétaire, Édouard Balladur, le ministre des Finances de l’époque, porte un projet directement inspiré de celui de Ronald Reagan. Les privatisations des entreprises publiques s’enchaînent, le nombre de fonctionnaires baisse (un peu), les dépenses de l’État sont surveillées avec la plus grande attention. De quoi ravir Jean-Marie Le Pen, grand admirateur de l’ancien acteur hollywoodien, avec lequel il se fera photographier un an après son tour de chant. Pourfendeur d’un État-providence qu’il qualifie de «maléfique», Jean-Marie Le Pen est mal à l’aise face à cette ligne économique balladurienne proche de la sienne. Plutôt que de construire un discours qui aurait pu le mettre en porte-à-faux avec son électorat en critiquant les orientations libérales du gouvernement, il préfère chanter, échappatoire facile qui marque les mémoires et attire la sympathie.

Trente ans plus tard, fin 2015, c’est un Jean-Marie Le Pen exclu du Front national qu’on retrouve dans une vidéo du site Média-Presse-Info. On l’y entend entonner avec cœur les chants catholiques traditionnels de Noël comme «Gloria in excelsis Deo» ou «Il est né le divin enfant». Un geste anodin d’un homme vieillissant trop heureux de montrer ses talents de chanteur? Pas seulement. Jean-Marie Le Pen, en pleine disgrâce, n’a pas choisi ce site par hasard: sur Média-Presse-Info, à côté de tribunes sur le «grand remplacement» ou de questionnements autour de la politique éducative de Najat Vallaud-Belkacem, on trouve ainsi des articles qui font l’éloge de l'évêque traditionaliste Mgr Lefebvre, excommunié de l’Église catholique en 1988, et du mouvement Civitas.

Difficile d’être surpris quand on connaît l’engagement public de Jean-Marie Le Pen contre l’avortement et son plaisir à participer aux messes en latin, le dos tourné aux fidèles lors des fêtes Bleu-Blanc-Rouge. Plus embêtant pour Marine Le Pen, qui se tient éloignée de la mouvance catholique, aux côtés de laquelle elle a refusé de défiler lors des Manif pour tous. Certes, elle croit fermement aux «racines chrétiennes de l’Europe» et sa défense de la laïcité semble surtout une lutte contre l’islam. Mais elle n’ira jamais donner d’interview à la «réinfosphère» chrétienne. Jean-Marie Le Pen fait donc d’une pierre deux coups: il se fait plaisir devant la caméra qui le filme, mais il dit également à sa fille qu’il faudra encore compter sur lui dans des médias, loin de la dédiabolisation à laquelle elle tient tant.

Pourtant, les chansons dans la famille ont parfois aussi le parfum des jours heureux. Les trois sœurs, Yann, Marie-Caroline et Marine, sur la banquette arrière d’une belle voiture américaine, en route pour la Trinité-sur-Mer dans les années 1970. Leurs parents devant, Jean-Marie Le Pen et sa femme, Pierrette. On y entonne des chansons françaises mais aussi des chants de la Légion étrangère. C’est dans cette atmosphère que se construira Marine Le Pen.

Elle sait aussi que son père tient tout particulièrement à la maison de disques qui l’a fait vivoter pendant plusieurs années. Lorsqu’il perd son mandat de député en 1962, Jean-Marie Le Pen décide de se lancer dans une société d’édition sonore qu’il appellera la Serp. Elle vendra des titres très marqués à l’extrême droite comme les Poèmes de Fresnes, de Robert Brasillach, lus par Pierre Fresnay, ou des discours du maréchal Pétain. D’autres titres de la Serp ont pourtant été salués par le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros, une récompense très prestigieuse dans le monde du disque, comme l’Anthologie de la musique militaire française. Si Jean-Marie Le Pen n’a jamais fait dans l’actualité musicale, il confiera à la revue Présent que les chansons qu’il préfère sont celles d’Edith Piaf.

Outil de communication

Marine Le Pen trouve facilement sa place dans le chœur battant de la famille Le Pen. Elle qu’on a longtemps surnommée la «nightclubbeuse» au parti, tant elle aimait faire la fête avec les jeunes du Front national de la jeunesse (FNJ) au début des années 1990, adore chanter en public comme en privé. Ce goût a traversé les années et plusieurs vidéos sont venues rappeler son amour de la chanson dans l’intimité.

À l’automne 2014, on la voit avec ironie et humour chanter son amour à Nicolas Sarkozy sur l’air de «Nicolas» de Sylvie Vartan. La vidéo est tournée à l’Aventure, ce restaurant près des Champs-Élysées où la présidente du FN et sa bande ont l’habitude d’aller. Banquettes rouges et décoration d’un goût incertain, le lieu fait aussi boîte de nuit avec une prédilection pour les chansons françaises entraînantes de Gilbert Montagné et de France Gall. Marine Le Pen aime souvent en descendre l’escalier pour y esquisser quelques pas de danse sur des airs familiers.

Quelques années plus tôt, on retrouve Marine Le Pen, un peu éméchée, en train de chanter lors de la fête Bleu-Blanc-Rouge du parti en 2006 «Ma gueule», de Johnny Hallyday, avec Alain Soral. Marine Le Pen est alors proche de dernier, pressenti un temps pour prendre la tête du FNJ, influençant les discours de Jean-Marie Le Pen en 2007 pour tenter de rapprocher le FN des jeunes des quartiers.

La chanson, motif d’amusement autour de ses intimes donc. Mais également véritable outil de communication pour éviter de répondre à des questions gênantes. En pleine campagne présidentielle 2012, alors que Nicolas Sarkozy reprend les antiennes du parti frontiste, notamment sur la fermeture des frontières, elle répond étrangement à un journaliste qui lui demande son avis sur ces déclarations en chantant Dalida: «Encore des mots, toujours des mots, c’était trop beau...» Un peu gênée de devoir se féliciter de la convergence entre les deux programmes? En tout cas, la réponse est plus facile en chanson.

Référentiel commun

Autre ritournelle dont Marine Le Pen a fait sa signature: la comparaison de ses adversaires politiques à des personnages qui aiment chanter. «Les Français n’ont pas besoin de troubadours de la politique pour les divertir, par des mots périmés et des promesses usées jusqu’à la corde», lance-t-elle à la tribune, lors d’un meeting parisien de l’entre-deux tours des élections régionales 2015. Quelques mois plus tôt, elle filait la même métaphore de façon plus contemporaine à Marseille: «Les chanteurs peuvent chanter, les saltimbanques jongler […], rien ne changera la cruelle et factuelle vérité!» La chanson n’a pourtant jamais empêché d’être engagé politiquement et d’avoir de nobles principes, comme Jean-Baptiste Clément et son «Temps des cerises» ou «Camarade» de Jean Ferrat, sur l’invasion de Prague par les troupes soviétiques. Mais l’imaginaire populaire renvoie plus la figure du chanteur à un personnage un peu bohême, perdu dans ses partitions, qu’à celle du politique.

La chanson française, sous ses allures innocentes, est dans la bouche de Marine Le Pen l’argument-massue qui montre que les valeurs françaises peuvent être défendues

Autre victime collatérale de cette dépréciation par la chanson: Jean-Luc Mélenchon, qu’elle accuse d’être «la Yvette Horner» de la politique, rajoutant que «tous les combats politiques [qu’il mène] ont trente ans de retard» en plein débat début 2011. Drôle de référence que cette accordéoniste aux cheveux rouge criard connue pour avoir accompagné au son de sa musique les caravanes du Tour de France pendant des années... Marine Le Pen a beau jeu de se moquer de la désormais vieille dame, qu’on n’imagine plus aujourd’hui vraiment en combinaison moulante signée Jean-Paul Gaultier. Elle ne l’a pourtant pas choisie par hasard. La célèbre accordéoniste est connue depuis 1950, autant que Dalida, dans les mémoires des grands-parents comme des petits-enfants, qui l’ont connue en regardant des documentaires sur sa vie tragique sur M6. Jacques Dutronc et sa dénonciation des opportunistes politiques, «qui ne savent faire qu’un seul geste c’est retourner leur veste», comme le rappelle Marine Le Pen à Paris en décembre 2015, est lui aussi sur toutes les étagères des salons familiaux français. Ces chanteurs populaires, connus de tous, permettent d’assurer un référentiel commun à tous les Français.

Alors que Marine Le Pen clive par ses prises de position, elle fait le choix de références qui parlent au plus grand nombre, à l’image du «peuple» tel qu’elle l’imagine. L’exception culturelle française, qui oblige les radios à passer au moins 40% de titres français, ne serait pour elle qu’une déclinaison de la préférence nationale. La chanson française, sous ses allures innocentes, est donc dans sa bouche l’argument-massue qui montre que les valeurs françaises peuvent être défendues et qu’elles résonnent dans tous les esprits. Comme les chansons si accrocheuses de Claude François qu’elle apprécie.

Préférence nationale

À travers ces chanteurs populaires, c’est aussi le portrait exalté d’une France éternelle que dessine Marine Le Pen. Cette France qui aurait trop changé, entre «mondialisme», immigration et Union européenne qui rogne sur ses frontières et ses lois intérieures. En cohérence avec son système idéologique, elle défend des chanteurs aux racines bien françaises, qui fleurent bon le seigle et la châtaigne. Elle fait de la tradition nationaliste propre au FN un outil patriotique qui permettrait le retour à un hypothétique âge d’or. Une façon adroite de rappeler que son refus de l’immigration ne serait pas un refus de l’étranger en lui-même mais une simple défense des valeurs patriotiques. «Les chansons populaires de Marine Le Pen sont toujours en cohérence avec son système idéologique», confirme Stéphane Whanich, professeur en communication politique et coauteur avec Cécile Alduy de Marine Le Pen prise au mot. Décryptage du nouveau discours frontiste.

Mais l’exaltation de la culture française et le désir d’instaurer la préférence nationale passent toujours mal dans la société française. Ses appels du pied aux artistes populaires sont un échec. Il y a quatre ans, c’est Johny Hallyday qui exprime sa pensée dans Le Parisien au sujet de Marine Le Pen. «Les Français deviennent fous à vouloir voter» pour elle, dit-il, croyant bon d’ajouter: «Ce ne sont pas mes racines.» Quelques années plus tard, alors que la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie voit s’affronter au second tour Marine Le Pen et Xavier Bertrand, c’est Dany Boon qui écrit sur Facebook:

«Je ne peux pas croire que ma région, celle où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai tout appris, [...] soit demain dirigée par un parti d’extrême droite. Je comprends le ras-le-bol, [...] mais je vous assure que voter pour l’extrême droite ne résoudra aucun des problèmes actuels, au contraire.»

Loin d’être anecdotiques, ces deux oppositions très médiatisées de la part d’artistes populaires, chacun très éloignés de la vie des idées et du monde politique, posent un vrai problème à Marine Le Pen. Si ces personnalités qui font l’histoire collective contemporaine de la France s’engagent contre elle, ils décrédibilisent sa stratégie de normalisation, notamment impulsée par le biais de la chanson française. Par leurs propos, Johny Hallyday et Dany Boon rappellent indirectement que sa rénovation du discours du FN, qui s’appuie sur les références populaires françaises, n’est pas suivie par une rénovation idéologique. Les Français le sentent confusément, eux dont la main continue de trembler au second tour au moment de glisser un bulletin FN dans l’urne.

Il faudra plus que des chansons pour lever l’hypothèse démocratique qui pèse encore et toujours sur le Front national. Pour paraphraser Dalida, il faut que Marine Le Pen mette un peu plus de noir sur ses yeux pour séduire les Français dans la «France apaisée» de ses dernières affiches.

Marie-Pierre Bourgeois
Marie-Pierre Bourgeois (1 article)
Journaliste
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