C'était en 1995, avant Fukushima: la catastrophe presque oubliée de Kobe

Kobe en flammes le 18 janvier 1995, au lendemain du séisme | AFP PHOTO

Kobe en flammes le 18 janvier 1995, au lendemain du séisme | AFP PHOTO

Un cataclysme en chasse un autre. Depuis que le Japon pleure les effets du tsunami et de l’accident nucléaire, l’opinion oublie le terrible tremblement de terre de Kobe en 1995. Un événement meurtrier et qui avait fait ressortir des aspects inquiétants du pays face aux catastrophes naturelles.

Kobe (Japon)

Le séisme et le tsunami qui ont ravagé la côte pacifique du Tôhoku –et bien sûr provoqué l’accident nucléaire de Fukushima– resteront la plus grande catastrophe naturelle de l’après-guerre au Japon avec ses 15.894 morts officiels. Et comme souvent quand un malheur considérable frappe un pays, il efface rapidement le «record» précédent. Altérant par la sorte le souvenir des souffrances passées, devenues «à relativiser» face à la nouvelle tragédie. Mais occultant aussi les leçons à tirer du précédent drame.

Vingt secondes, 6.437 morts

Le 17 janvier 1995 à 5h46 du matin, un tremblement de terre d’une magnitude de 7,2 sur l’échelle de Richter secoue le Kansai, la partie sud de l’île de Honshû, la plus grande de l’archipel. Bien que nettement moins puissant que celui du 11 mars 2011 (9,0 sur l’échelle de Richter), le séisme s’est déroulé à côté de la ville de Kobe, agglomération d’un million et demi d’habitant. En une vingtaine de seconde, dans cette zone densément urbanisée, la secousse va semer la désolation et provoquer un carnage. Le décompte officiel affichera 6.437 morts et plus de 40.000 blessés.

La zone semble être passée sous le feu d’un bombardement: des immeubles se sont effondrés, une autoroute aérienne s’est tout simplement renversée, les chemins de fer se sont brisés net et Kobe est en proie aux flammes, les canalisations de gaz ayant rompu et déclenché des incendies. Dans son malheur, la ville de Kobe a encore eu de la chance: le tremblement de terre s’étant produit aux aurores, peu de personnes se trouvaient dans les rues ou dans les embouteillages. Une telle secousse aux heures de pointe et le bilan aurait alors pu se compter en dizaines de milliers de morts.

Le danger le plus meurtrier qui guette le Japon n’est pas un accident nucléaire mais une secousse d’une puissance équivalente à Kobe

Rapidement, dans un pays qui se pense préparé au pire, la polémique va monter. Primo, la cellule de crise va mettre cinq heures à s’installer pour prendre des décisions adéquates. Secundo, les forces spéciales vont mettre... trois jours à intervenir, laissant dans l’intervalle les forces locales débordées éteindre les incendies, soigner les blessés et essayer de dégager des victimes sous les décombres. Mais c’est la vision de ces bâtiments, parfois modernes, effondrés sur le sol qui dérangera le plus. Le Japon n’est-il pas en effet le pays le plus rigoureux en termes de normes antisismiques? Comment se fait-il que les buildings modernes n’ont pas résisté à un tremblement de terre, certes très puissant, mais qui n’atteint pas la note maximale sur l’échelle de Richter et dont Kobe n’était d’ailleurs même pas l’épicentre?

Aveu de faiblesse

Les soupçons de fraude aux normes de construction arrivent rapidement. D’autant que d’inévitables irrégularités sont découvertes par les enquêteurs. Certaines obligations n’ont ponctuellement pas été respectées et peuvent expliquer la chute de tel ou tel bâtiment. Mais les investigations vont finalement arriver à une conclusion plus glaçante encore: globalement la législation a été respectée. Si tant d’immeubles se sont effondrés entraînant la mort de milliers de personnes, c’est tout simplement car les normes antisismiques japonaises, déjà à l’époque les plus exigeantes du monde, n’étaient pas suffisantes pour un séisme de cette ampleur.

Les Japonais se pensaient prêts, ils ne l’étaient pas tout simplement. Ou en tout cas, pas autant qu’ils ne le pensaient. Depuis, les normes antisismiques ont encore évolué au Japon, du moins sur les nouvelles constructions postérieures à cette époque. Aussi, tous les nouveaux immeuble sont censés résister, promis juré, assurent les spécialistes, à un tremblement de terre comme celui de Kobe, soit environ 7 sur l’échelle de Richter. Et pour une magnitude de 9 avec un épicentre en ville, soit de la même intensité que celui du Tôhoku en pleine mer? Joker.

Et, si les premières années suivant la catastrophe, la commémoration du 17 janvier a été très suivie, peu à peu le souvenir s’est émoussé. Au point de pratiquement s’effacer sans que soit clairement réglées les questions qu’elle a fait émerger. Le 11 mars 2011 et notamment l’accident de Fukushima ont focalisé l’attention sur le risque nucléaire face à la catastrophe, occultant même un peu les 15.893 morts du tsunami, et le risque immédiat que représente pour la vie une secousse tellurique. Le danger le plus meurtrier qui guette le Japon n’est pas en effet un accident nucléaire, même si les conséquences peuvent durer des siècles, mais une secousse d’une puissance équivalente à Kobe, mais dans une agglomération plus grande encore.

Mémorial vide

Une des «œuvres» exposées dans cet étrange musée qu’est le mémorial du tremblement de terre de Kobe | Damien Durand

Symbole d’une mémoire (presque) oubliée deux décennies après: le Great Hanshin-Awaji Earthquake Memorial, le musée dédié au souvenir de la catastrophe. Le bâtiment, magnifique au demeurant avec une architecture moderne, épurée et très lumineuse, sonne désespérément vide, malgré l’importante promotion faite par les autorités locales. Mais Kobe n’est pas une ville particulièrement touristique, entre le tremblement de terre et les bombardements américains pendant la guerre, elle ne compte quasiment plus de «vieilles pierres» pouvant attirer les visiteurs occidentaux ou asiatiques. Conséquence: on ne croise guère que des scolaires en uniforme, contraints par une sortie de classe, devant les reconstitutions de la ville détruite et l’iconographie particulière. Le tout commenté par des animateurs bénévoles facilement octogénaires. Et ne parlant bien sûr pas un mot d’anglais.

Difficile donc de croire les chiffres officiels qui annoncent 500.000 visiteurs annuels sur le site. «C’est vrai que nous sommes plus près des 300.000 visiteurs», nous avance prudemment le directeur adjoint du musée. Un chiffre qui semble de toute façon lui-même surévalué. Un fonctionnaire de la préfecture de Hyôgo, souhaitant rester anonyme, se laisse aller, désabusé, à la conclusion que l’on pressentait: «C’est vrai que depuis le 11 mars 2011 [le jour du tsunami], on parle de moins en moins de la catastrophe de Kobe. Le nombre de visiteurs du musée décline clairement.»

Pourtant, l’établissement a sorti les gros moyens. Et s’est même payé le luxe d’une attraction étrange: la reconstitution des sensations du tremblement de terre dans une salle dédiée où un film assourdissant est projeté en panoramique dans une pièce vibrante. Un dispositif qui rappellerait presque l’attraction Armageddon de Disneyland Paris... Dans cet espace «pédagogique», un couple de grands-parents, qui a sans doute vécu le tremblement de terre et leur petite fille de 10 ans. Deux minutes et quelques images choc plus tard, cette dernière semble s’être bien amusée de l’animation, qui fait, il est vrai, son petit effet. Elle repart en souriant dans les couloirs déserts, ne voyant pas sans grand-mère qui, discrètement, essuie une larme. Pour la fillette, si Fukushima est un souvenir, Kobe, c’est déjà de l’histoire. Et sûrement pas une leçon.

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