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Avec Zone Libre, Serge Teyssot-Gay réinvente le son des banlieues

Zone Libre I Ced Forban

Zone Libre I Ced Forban

Il était l’âme musicale de Noir Désir. Depuis, le guitariste s'entête à explorer les territoires musicaux annexes entre rock et rap. Un métissage qui colle aux périphéries que Serge Teyssot-Gay se plaît à habiter et qu'il amène ces jours-ci en tournée.

Depuis qu’il a quitté Noir Désir, Serge Teyssot-Gay défriche son propre chemin. On l’a connu collaborant avec le oudiste syrien Khaled Aljaramani dans le cadre du projet Interzone puis maniant délicatement son instrument au sein de Zone Libre, collectif protéiforme, qui n’a pour membre permanent que le batteur Cyril Bilbeaud (Sloy, Versari, Tue-Loup) et lui. Zone Libre Polyurbaine, sorti fin 2015, concerne tout cet environnement qui encercle les centres-villes, soit 90% de l’espace urbain. Il veut englober aussi bien les banlieues sensibles que les zones pavillonnaires. C’est la majorité passée sous silence ou écrasée par le centre. Il y a tout juste vingt ans, son premier album solo s'intitulait déjà Silence radio.

« J’habite en banlieue depuis vingt-cinq ans, explique Serge Teyssot-Gay. C’est vraiment mon endroit. J’adore ce bazar organisé. Je suis nourri de la variété étrangère, arabe ou africaine alors que je ne supporte pas la variété française. Je  me suis construit contre elle. Quand je suis chez moi, je vis dehors et j’aime écouter le raï variétoche qui sort des fenêtres… sûrement par ce que ça vient d’ailleurs.» 

Serge Teyssot-Gay s’est installé à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) parce qu’il s’y sentait invisible. Pas grand monde pour le reconnaître dans les rues de cette petite banlieue du nord de Paris. Il s’y sent tranquille pour poursuivre son travail de recherche musicale. C’est donc tout naturellement qu’il a voulu rendre à la banlieue ce qu’elle lui avait donné. Paradoxalement, ce n’est pas l’anonymat qu’il met en valeur. C’est au contraire les petites choses du quotidien dans les grands ensembles. Zone Libre Polyurbaine retranscrit l’énergie parfois bordélique qui se dégage de tout territoire métissé.


Pour les textes et les voix, le chef de bande joue encore la carte du paradoxe. Après Hamé de La Rumeur, Casey ou B.James sur les albums précédents, il fait appel ici à Marc Nammour alias La Canaille: 

«Je savais qu’il avait un texte sur le monde ouvrier qu’il n’avait pas exploité. Il a une façon d’en parler qui est très belle. Je trouve ça sublime quand il met en scène le quotidien des gens comme sur “Crackometti ou quand il parle du travail à la chaine sur “Screwed.» 

Show et impros

Le deal du collectif est simple: Sergio n’intervient pas sur les textes et les auteurs/chanteurs n’interviennent pas sur la musique. Nammour est un gros bosseur et qu’il écrit tout et qu’il réécrit sans cesse. Quand il arrive pour le concert ou en studio, il est super prêt. C’est complètement l’opposé de l'autre rappeur invité du disque, l'Américain Mike Ladd qui fonctionne principalement à l’improvisation. Serge Teyssot-Gay se rappelle: 

«Quand je commence à faire écouter nos maquettes à Mike, il écoute quelques secondes me dit “c’est good” et nous parlons d’autre chose. Je sais qu’il fonctionne comme ça, je sais qu’il sera à l’heure au concert et que ça sera super. En studio, quand tu lui demandes une deuxième prise, il part sur un texte complètement différent du premier…»  

Les deux chanteurs ne se connaissaient pas entre eux et ça donne des moments d’improvisations incroyables sur scène, vers la fin du concert quand Ladd peut tenir vingt minutes sur une impro incroyable sur sa vie, son adolescence dans des quartiers chauds aux États-Unis. Transes garanties. «Je veux qu’il fasse ce qu’il a envie et tant pis s’il y a des accidents. Tous les soirs nos concerts sont différents. Tout ce qui est source d’accidents est bénéfice pour la musique… et puis les gens aiment bien. Ce n’est pas un show calibré.»

Ces sensations sont bien entendues induites par la musique bien particulière du projet. Teyssot-Gay décrypte: «Pour Polyurbaine, j’avais besoin de refaire des riffs de guitares et travailler sur des rythmes impairs. Je n’avais pas refait de riffs de guitare depuis Noir Désir. Il n’y a pas de refrains. C’est une vraie musique de duo. Nous voulions des parties instrumentales de deux minutes entre les couplets des rappeurs et nous voulions raconter des histoires musicales particulières dans chaque morceau.» 

Free jazz et afrobeat

Zone Libre Polyurbaine s’échappe du schéma chanson avec couplet/refrain/pont pour structurer ailleurs enthousiasmant. Au final, l'album offr une musique de transe influencée par l’afrobeat avec des riffs rock et des textes de rap. Un paysage urbain en constante mutation.


Le collectif repart sur la route en mars/avril 2016 et assurera quelques festivals cet été. Après ce sera à la demande. Polyurbaine jouera en quatuor mais va bientôt intégrer le saxophoniste Akosh S. et le trompettiste Médéric Collignon. «Mes riffs de guitares sont parfois conçus comme des riffs de cuivres, alors ça fait sens, rigole Sergio. Nous jouerons tous les six pendant toute la semaine du festival d’Avignon 2016 avec quelques nouveaux morceaux.» 

L’objectif est de tourner en sextet fin 2016 et début 2017 pour enregistrer ensuite un free jazz sur les rythmiques free rock qui sont le socle de Polyurbaine. «J’ai dans la tête un album instrumental de trente-cinq minutes explosives. Évidemment, nous tournerons aussi en quatuor instrumental: batterie, guitare, trompette, saxophone. Je prévois environ deux ans de boulot.» La cité de Serge Teyssot-Gay n’est pas prête de craquer…

Dans une première version de l'article, le nom de Serge Teyssot-Gay était mal orthographié à plusieurs reprises. Nos excuses à l'intéressé et à nos lecteurs.

 

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