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Raté! «Zoolander» a perdu tout son mordant sur le milieu de la mode

Ben Stiller et Owen Wilson I 2015 Paramount Pictures

Ben Stiller et Owen Wilson I 2015 Paramount Pictures

Ancien mannequin, la journaliste américaine Jenna Sauers regrette que la suite des aventures de Derek Zoolander ait perdu l'aspect critique et visionnaire du premier volet.

À la sortie du premier Zoolander en 2001, le film est apparu comme une parodie cinglante, mais légitime, des us et coutumes du milieu de la mode. Je suis fan de Zoolander, sachant que j’ai personnellement exercé le métier de mannequin à New York, Paris, Milan et dans mon pays d’origine, la Nouvelle-Zélande, de l’adolescence à l’âge de 22-23 ans. Le Zoolander d’origine donnait l’impression d’être face à des miroirs déformants où rien n’était vrai, mais où certaines choses paraissaient horriblement familières. J’étais donc emballée à l’idée de voir la suite. Mais mon excitation a tourné court. Zoolander 2 a un effet satirique comparable à celui d’un portait de star dans un magazine de mode.


L’action de Zoolander 2 se passe plus de dix ans après la happy ending du premier film qui, comme on le constate dans un montage rapide, s’est avérée éphémère. Derek Zoolander (Ben Stiller, réalisateur et coscénariste) ainsi que Hansel (Owen Wilson) vivent aujourd’hui en exil après avoir connu diverses tragédies personnelles. Le pire, c’est que l’establishment de la mode s’est bien éloigné du «look» légendaire de Zoolander. Hansel vit reclus dans une tente qu’il partage avec ses neufs partenaires polygames, parmi lesquels se trouvent Kiefer Sutherland et le mannequin britannique Jourdan Dunn

Scénario aberrant

Zoolander, qui a perdu à la fois sa femme et la garde de son fils, Derek Junior, mène une vie solitaire dans une cabane perdue au milieu de l’Arctique. C’est à ce moment que, à cause des machinations du diabolique Jacobim Mugatu (Will Ferrell) depuis sa prison, Zoolander et Hansel sont attirés à Rome dans l’espoir de participer à un show organisé par la designer fictive Alexanya Atoz (Kristen Wiig).

À Rome également, heureuse coïncidence, l’agent Valentina Valencia (Penelope Cruz), de la Fashion Police d’Interpol, demande leur aide à Derek et Hansel. Un tueur s’attaque à des popstars (Justin Bieber, Miley Cyrus, Madonna). Or, en tant qu’ancien top model, Derek pourrait bien détenir la clé de l’énigme. 

Penelope Cruz a l’air de s’éclater dans le rôle, mais Valentina ne fait pas non plus grand-chose dans le film. On apprend accessoirement qu’elle a été mannequin spécialisée dans le maillot de bain (ce que Hansel et Derek trouvent consternant par une sorte de snobisme inhérent aux métiers de la mode –qui existe vraiment), ce qui semble avoir été ajouté uniquement pour qu’on puisse voir la belle Espagnole dans un maillot griffé Agent Provocateur. Quant au reste de l’«intrigue», il est encore plus aberrant. Sisi.

Jargon et charabia

Le premier Zoolander reposait aussi sur une intrigue plus mince que le poignet d’un mannequin de la haute couture. Mais, après tout, cette bêtise qui finit par servir les personnages était voulue. Il s’en dégageait un certain réalisme grâce à la précision de l’écriture et des personnages, et aux dynamiques puissantes qui font du gratin de la mode une galerie de personnages à peine croyables, qui vivent dans leur bulle: «Je m’excuse, mon épingle aurait dû éviter ton cul?!», adresse le délicieusement cruel Mugatu à un mannequin bien foutu. «Perds trois kilos tout de suite!», tempête-t-il.

Zoolander, le un, est drôle, bien noté par la critique et, bien que ce film grossisse le trait, j’ai trouvé le monde qu’il dépeint parfaitement reconnaissable

Zoolander a indéniablement capté le jargon de certains professionnels de la mode. Les prétentions intellectuelles qui parviennent rarement à dissimuler l’absence d’idées, les incohérences, la fixette sur le pouvoir et l’image, le charabia débité, avec toute l’assurance injustifiée que leur donne leur situation, à chaque fois que quelqu’un qui a le don du visuel ose s’exprimer.

Sacs poubelle

Dans les années qui ont suivi la sortie de Zoolander, j’ai assez souvent repensé à des scènes du film et à sa parodie, qui donnait une impression étrange tant elle était plus vraie que nature. Dans ce premier film, lorsque Derek Zoolander prononce un «éloge funèbre surréaliste», il psalmodie avec componction: «Rufus, Brint et Meekus étaient des frères pour moi. Pas des vrais frères. Mais comme les noirs le disent. C’est plus parlant.»

À la mort du créateur de mode Alexander McQueen en 2010, le très influent photographe de mode urbaine Scott Schuman, qui ne l’avait jamais rencontré, a réagi sur son blog:

«Il y a des gens de la mode dont je me suis toujours dit que je les rencontrerais un jour ou l’autre. On se rencontrerait d’une manière très naturelle (présentés par un ami commun dans une fête, par exemple). Ainsi, cette rencontre serait beaucoup plus parlante.»

Non seulement la ligne de vêtements «Derelicte» de Mugatu, des robes en sacs-poubelle et autres tenues faites de boîtes en carton, étaient-elle inspirée d’une vraie collection de haute couture créée par John Galliano, qui travaillait alors pour Christian Dior, mais le fait que Zoolander s’en soit moqué n’a guère freiné l’élan des designers, dont Vivienne Westwood. La styliste anglaise s’est ensuite inspirée, sans la moindre ironie, de l’univers des SDF pour créer un style «sans abri chic». Zoolander, le un, est drôle, bien noté par la critique et, bien que ce film grossisse le trait –évidemment, c’est une satire–, j’ai trouvé le monde qu’il dépeint parfaitement reconnaissable.

Défilé de célébrités

La palette de produits de mode placés (on y voit moult créations de Valentino; par ailleurs, les sœurs Cruz, Penelope et Monica, viennent de codessiner une collection pour Agent Provocateur) n’est pas un compromis permettant de sévères coups de pattes. Leur simple présence est le signe que Zoolander 2 est une bête bien plus apprivoisée que sa prédécesseure. Alors que le premier Zoolander se voulait une satire virulente du milieu de la mode, la suite est en fait particulièrement complaisante avec l’industrie. Prenez la tripotée de célébrités qui font la queue pour y faire une brève apparition. Et la photo de couverture de Ben Stiller et Penelope Cruz sur le numéro de Vogue de février…

Le premier Zoolander regorgeait aussi de brèves apparitions de stars, mais elles parvenaient alors à donner du rythme et du punch au déroulement de l’histoire. Dans le 2, en revanche, à chaque fois qu’une célébrité tente de crever l’écran quelques instants, on a l’impression d’une véritable interruption de l’action. Dans le même ordre d’idées, les scènes de présentation des personnages de la mode sont assez maladroites:

«Voici ANNA WINTOUR, la RÉDACTRICE EN CHEF DU MAGAZINE VOGUE, lance Derek, c’est L’UNE DES PERSONNES LES PLUS PUISSANTES DE LA MODE.»

L’absence d’une figure de proue de la mode saute aux yeux: Donatella Versace. C’est qu’Alexanya Atoz, la designer de Zoolander 2, fait figure de copie carbone de la styliste italienne. Incarnée par Kristen Wiig, Atoz parle anglais avec un accent étranger à couper au couteau –quasi incompréhensible. Mais ce personnage aux longs cheveux blonds décolorés, au teint fortement hâlé et aux lèvres artificiellement charnues est manifestement inspiré du look que s’est donné Donatella Versace pendant des années.

Critiques faciles

À mon sens, Kristen Wiig peine à jouer ce rôle comique; son personnage n’est pas aussi profond et percutant, ni menaçant que celui de Mugatu, interprété par Will Ferrell. La plupart de ses répliques drôles tournent autour du vieillissement: «Je n’ai pas de fillers, de Botox, pas fait de chirurgie», prétend-elle alors que ses joues, rigides comme du plastique, s’étirent laborieusement au rythme de ses mouvements faciaux lorsqu’elle prononce son laïus. Avec ce sous-entendu probable: «Regardez cette vieille dame qui essaie de nous faire croire qu’elle est jeune!»

Mais au lieu de me faire rire, les séquences qui mettent en scène le personnage d’Alexanya Atoz m’ont faire ressentir de l’empathie à l’égard de Donatella Versace, dont le physique est ici cruellement raillé. Et à l’égard de toute femme qui, animée d’optimisme à la fleur de l’âge, a pris la décision fatidique faire carrière dans un créneau aussi obsédé par la jeunesse de notre société, non moins obsédée par la jeunesse: la mode.

L’humour de Zoolander 2 est tellement gentillet qu’il verse dans l’urbanité. Pas étonnant que Wintour et les siens y aient volontiers participé

Il est évident que le monde de la mode perpétue l’idée selon laquelle la beauté –surtout celle des femmes– est incompatible avec le vieillissement. Cette révélation révolutionnaire est, de fait, le fil conducteur de ce que l’on pourrait appeler, en étant indulgent, l’«intrigue» de Zoolander 2. Dans le premier volet, il est question d’un complot meurtrier ourdi par de grandes marques internationales de l’habillement, qui veulent continuer à exploiter la main-d’œuvre infantile en Asie sans être inquiétées. Dénoncer le travail des enfants n’est peut-être pas très original pour descendre en flammes les grands noms de la mode. Toujours-est-il que cette accusation a un certain mordant.

Will Ferrell forever

Dans la suite qui vient de sortir, lorsque Derek et Hansel découvrent (avec l’aide de... Sting) ce que mijotent Anna Wintour et sa vile coterie de créateurs, à savoir trouver la fontaine de jouvence pour mieux vendre les produits cosmétiques, on en vient à se demander: Ah bon, c’est tout? L’humour de Zoolander 2 est tellement gentillet qu’il verse dans l’urbanité. Pas étonnant que Wintour et les siens y aient volontiers participé.

Bien que Will Ferrell apparaisse globalement un peu las de son personnage, Mugatu garde les meilleures répliques. Il manie systématiquement l’insulte («La nouvelle collection Tommy Hilfiger, qui vous est proposée grâce aux privilèges des blancs!») et il appelle sarcastiquement Marc Jacobs «Marc by Marc Jacobs», en reprenant le nom redondant de l’ancienne gamme de produits aux prix plus abordables du créateur.

En tout cas, la meilleure séquence du second volet de Zoolander est la pub qu’a tournée Derek Zoolander dans les années 1990. Ben Stiller y joue une espèce de centaure, mi-homme, mi-vache traite par Naomi Campbell. On a l’impression d’avoir déjà vu ça quelque part. Et pour cause: l’image d’un visage de femme sur lequel gicle du lait sortant du pis d’une vache vient d’une vraie campagne de Sisley.

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