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Religion: les «emmerdeuses de bénitier» dans la rue

Henri Tincq, mis à jour le 11.10.2009 à 12 h 23

Le «Comité de la jupe», qui organise dimanche 11 octobre sa première marche parisienne, entend renouveler le langage et les méthodes d'un certain catholicisme de gauche.

Il y a près d'un an, un trait d'humour calamiteux du cardinal-archevêque de Paris avait déclenché une mini-tornade dans le petit monde catholique. Interrogé en novembre 2008 dans une émission de radio sur la fermeture aux femmes des postes de responsabilité dans l'Eglise, Mgr André Vingt-Trois s'était fendu d'une sentence aussi injuste que bête: pour accéder à un  pouvoir de décision, «il ne suffit pas d'avoir une jupe. Il faut aussi avoir une tête». En signe de protestation, s'était aussitôt créé un «Comité de la jupe» qui, depuis, a fait son chemin et organise, dimanche 11 octobre, sa première «marche» sur le pavé parisien dans le quartier de l'église Saint-Sulpice.

Si le sang des féministes catholiques n'avait fait qu'un tour - plainte fut déposée contre Mgr Vingt-Trois devant les tribunaux ecclésiastiques, puis retirée après un mot d'excuses de l'archevêque -, le front de la contestation s'est élargi à d'autres mécontentements et le «Comité de la jupe» va devoir bientôt changer de nom. Il est animé par des théologiennes qui ne sont pas des premières venues: Anne Soupa, rédactrice en chef de Biblia, grande revue d'exégèse, et Christine Pedotti, éditrice, ancienne responsable d'aumôneries du Quartier latin. Elles ne se définissent pas comme des militantes ou des extrémistes. Elles ne revendiquent aucun pouvoir. Ces «emmerdeuses de bénitier», comme elles se nomment aussi avec humour, entendent seulement répondre à l'attente de catholiques ordinaires qui, devant le monopole et le machisme de la parole des clercs, se rebiffent et crient: «ça suffit ».

Leur blog, lancé en janvier 2009, connut un succès inespéré. Il a involontairement bénéficié de la cascade de décisions qui, au début de l'année, ont mis l'Eglise en porte-à-faux par rapport à l'opinion publique: levée de l'excommunication par le Vatican de quatre évêques intégristes; affaire Williamson; excommunication d'une fille-mère qui s'était fait avorter au Brésil; déclaration du pape condamnant le préservatif. Face au procès croissant et en partie justifié de retour de l'intégrisme au sommet de l'Eglise, une révolte est née dans les rangs catholiques, pas seulement chez les plus progressistes. Certains ont renvoyé leur certificat de baptême. D'autres sont partis en claquant la porte. Le «Comité de la Jupe» est arrivé à point nommé, devenant, sans le vouloir, une sorte d'exutoire: «Beaucoup sont venus nous voir, explique Christine Pedotti, comme pour dire à l'Eglise qu'ils lui laissaient une dernière chance».

Comment canaliser ce flot de mécontentement lié à de nouvelles formes d'autoritarisme, au mépris dont souffrent les femmes dans une institution mysogine, à l'irritation de beaucoup de laïcs engagés dans des tâches d'animation de paroisses ou d' aumôneries (prisons, écoles, facs, hôpitaux), mais qui ont toujours le sentiment d'être des supplétifs, rarement ou jamais écoutés, écartés des décisions toujours prises par les clercs? Le «Comité de la Jupe» entend accueillir la diversité des mécontentements, les faire connaître, ouvrir des dialogues avec l'institution pour tenter d'y répondre, mais pour le moment, à la différence des mouvements catholiques de gauche, il ne veut pas entrer dans une logique de revendications et de contestation systématique de l'autorité.

«NI TRADI, NI-PROGRESSISTE»

Il a fait connaître ses intentions dans une lettre à tous les évêques de France. Seuls quatre d'entre eux ont pris soin de répondre. «Mais on n'est pas là pour les accabler ou accabler le Vatican, disent les deux fondatrices. On veut simplement se situer comme des «cathos citoyens» voulant se faire entendre, dialoguer, faire naître une opinion publique d'Eglise, voulant dire qu'ils ne sont plus prêts à tout accepter». Ils sont déjà quelques centaines, la plupart militants et responsables laïcs (non-clercs) de paroisses, mais aussi fidèles de base, prêtres, religieux, religieuses, etc. Pour bien montrer le caractère apolitique du mouvement et son refus de tout embrigadement et récupération, le «Comité de la Jupe» se définit comme étant «ni-tradi, ni-progressiste».

Malgré ces précautions d'usage, sa naissance redonne des couleurs à un catholicisme critique qui semblait en voie d'extinction, marginalisé par la montée d'un catholicisme identitaire et conservateur qui a le vent en poupe. Depuis longtemps, les cathos contestataires semblaient devenus silencieux, repliés dans des combats purement internes, regroupés autour de journaux ou revues microscopiques - comme Golias - ou de réseaux internationaux, aussi utopistes et vieillissants que groupusculaires, connus sous les noms de «Nous sommes aussi l'Eglise»; de «réseau européen Eglises et Libertés»; de «Femmes et hommes dans l'Eglise»; de «Droits et libertés dans les Eglises», etc...

Sans parvenir à se faire entendre, ces journaux et réseaux militent pour l'ordination des femmes, pour la défense des droits des homosexuels, pour la remise en cause de l'enseignement de l'Eglise en matière sexuelle, pour un nouvel élan à donner à ses engagements sociaux. Pour eux, le salut du catholicisme passe par de profondes réformes de structures: un exercice plus modeste et collégial du pouvoir du pape et de la Curie romaine; une décentralisation réelle du gouvernement de l'Eglise; la fin de l'obligation du célibat des prêtres; l'ordination sacerdotale d'hommes mariés; l'ouverture aux femmes de nouveaux ministères de prêtres et de diacres ; de plus grandes responsabilités à accorder aux laïcs.

Ils dénoncent ainsi les entreprises de séduction de Rome pour ramener au bercail la clientèle de droite traditionaliste, protestent contre les empiètements du Vatican sur des Eglises locales remises au pas. Pour eux, les laïcs ne jouent pas leur rôle et les prêtres ne savent plus où ils vont. Ces catholiques contestataires ne sont pas loin de penser que l'Eglise n'a pas fini de solder tous ses comptes de l'après-concile Vatican II (1962-1965). Ou qu'elle n'est pas sortie de la dépression de Mai 68. Ils ne se résignent pas au déclin de la vitalité intellectuelle catholique dans beaucoup de pays, à l'atonie qui frappe la recherche théologique encadrée et contrôlée par Rome, à la désaffection de l'activité militante sous surveillance épiscopale. Et déplorent que la parole publique de l'Eglise soit monopolisée par les clercs, le pape et quelques cardinaux, que les laïcs soient écartés des médias, que les intellectuels catholiques ne jouent plus comme autrefois leur rôle de ferment.

Ces mouvements catholiques progressistes semblent avoir pris leur parti d'un isolement ombrageux. Le «Comité de la jupe», par sa nouveauté, propose autre chose: sortir des sentiers battus de la contestation, sortir de la déprime et de la résignation, ouvrir des espaces de dialogue avec l'institution. Pour cette dernière, il en va peut-être aussi d'une ultime chance à saisir.

Henri Tincq

Image de Une: Des jeunes célébrant les vêpres sur le parvis de Notre Dame de Paris Charles Platiau / Reuters

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