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Marc Trévidic le prouve: un bon juge ne fait pas toujours un bon romancier

Marc Trevidic à l’Assemblée nationale, le 14 février 2013 | JACQUES DEMARTHON/AFP

Marc Trevidic à l’Assemblée nationale, le 14 février 2013 | JACQUES DEMARTHON/AFP

«Ahlam», le premier roman du juge antiterroriste Marc Trévidic, constitue un beau succès de librairie. Mais il n’en est pas moins laborieux et poussif.

Entre colères maîtrisées et exposés édifiants, le juge Marc Trévidic parle clair et vrai. Il ne prend pas son public de haut. C’est en tout cas l’impression qu’il donne lorsqu’on le voit et l’entend à la télévision ou à la radio. C’est également ce qui ressort des trois essais qu’il a écrits. Le premier, Au cœur de l’antiterrorisme, publié en 2011, annonçait déjà beaucoup de ce qui nous arrive aujourd’hui. En janvier 2014, il y eut Terroristes, les sept piliers de la déraison, habile mélange de propos théoriques et de récits grâce auquel Marc Trévidic gagna définitivement ses galons d’essayiste.

Cet expert du djihadisme est la preuve qu’on peut expliquer sans excuser. Voilà un homme dépositaire de bien des secrets d’État qui n’a pas la langue de bois. Il nous parle en intelligence. Résultat: il plaît, est entendu et fait de l’audimat. C’est plus que bien: c’est nécessaire.

Certains commentateurs et auditeurs se sont émus publiquement de ce que leur juge préféré traite désormais de divorces au tribunal de grande instance de Lille alors que sa connaissance du terrorisme, accumulée depuis dix ans, serait bien plus utile à la Galerie Saint-Éloi, qu’il a dû quitter à l’été 2015. Une pétition a même été lancée le 19 novembre 2015 sous forme de lettre au président de la République, signée à ce jour par plus de 42.000 personnes, afin que François Hollande le réintègre au pôle antiterroriste de Paris.

La «surexposition médiatique» de ce «petit méchant juge» ne plaît évidemment pas à tout le monde. On grince des dents parmi certains de ses pairs ou parmi certains hommes politiques dont il épingle impitoyablement les incohérences, les manquements et les erreurs.

Marc Trevidic ose et casse les convenances. Bref, il tranche. Jusqu’à poser pour un magazine en mimant une rock star bondissante guitare à la main. Ce qui n’était pas nécessairement la meilleure idée qu’il ait eue, juge-t-il maintenant.

La couverture du premier roman de l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic

En ce début 2016, c’est en romancier ténébreux qu’il apparaît sur le bandeau entourant son quatrième ouvrage, Ahlam (Les rêves, en arabe), une «fiction» cette fois.

Las! Que Marc Trevidic, qui n’aime pas les étiquettes, se rassure: il ne risque pas de se voir coller celle de lauréat du prix Goncourt. Grosse déception. Laborieux et poussif, ce premier roman aura du mal à convaincre.

Intention louable

Pour ce qui concerne l’intrique romanesque, il faudrait être amateur de Pierre Loti et des orientalistes du XIXe pour croire à ce jeune peintre français, très célèbre et très riche, parti soigner une déception amoureuse aux Kerkennah, véritable Eden d’avant le péché, îles dans lesquelles le juge Marc Trévidic a, comme Paul Arezzo son héros, lui-même séjourné à l’âge de 9 ans avec ses parents.

Et mieux vaut avoir oublié les aventures des chevaliers de la Table ronde pour croire à la quête du Graal que Paul prétend mener. Tout en inculquant à ses deux petits voisins tunisiens –des diamants bruts– l’art de peindre (au garçon, Issam) et celui du piano (à la fille Ahlam), le peintre français cherche à accomplir l’œuvre de sa vie, une théorie des «correspondances» que Rimbaud n’aurait avant lui qu’à peine ébauchée.

Rien ne nous sera épargné des «axiomes» de ce «système» que Paul Arezzo-Marc Trévidic esquisse: une «couleur pour chacune des onze rimes vocaliques de base, au-delà des couleurs primaires» puis «pour chaque rime vocalique sept rimes consonantiques auxquelles il attribua des teintes voisines des couleurs de base» et tout cela détaillé en long et en large sur plusieurs pages.

La partie la plus intéressante du roman porte sur ce qu’il connaît le mieux: le processus de radicalisation

La partie la plus intéressante du roman porte sur ce que Marc Trévidic connaît le mieux: le processus implacable de radicalisation touchant aussi bien des adolescents perdus que des jeunes gens sensibles et instruits, illustré par le frère, Issam, qui abandonne ses dons de peintre pour plonger dans le salafisme le plus rigoureux et mortifère. Tandis qu’à l’opposé sa sœur, Ahlam, personnifie la lutte des femmes dans le contexte spécifique de la Tunisie post-Bourguiba.

Puisque la conversion d’Issam ne permet pas à Paul de réaliser son projet post-rimbaldien avec ses deux protégés, le peintre va tenter d’y parvenir avec la seule Ahlam, devenue tout à la fois une magnifique jeune fille et, par la même occasion, le croirez-vous, l’amour de la vie de son mentor. Passons sur les scènes d’amour péniblement convenues.

Paul sera rattrapé par le terrorisme djihadiste qui ne peut admettre le triomphe de la vie, de l’amour et de l’art, surtout venant d’un tel mécréant.

L’intention, louable, de l’auteur était probablement de toucher un large public rebuté par le style plus sec de ses essais. De fait, Ahlam constitue un beau succès de librairie: déjà plus de 40.000 exemplaires vendus pour ce roman sorti en janvier.

Et puis raconter une fable permet de ne pas trahir le secret des enquêtes et des procès antiterroristes tout en restant au plus près de la réalité. Au-delà de l’horreur djihadiste qu’il décrit, ce magistrat courageux a peut-être même espéré transmettre un hymne à la vie et au désir.

Mais le mélange des genres n’a pas fonctionné: les quelques passages bien documentés et passionnants sont pris dans une gangue sentimentale de convenance, laquelle pèse trop lourd sur ce qui fait l’intérêt du sujet. Marc Trevidic prouve ici qu’un bon essayiste ne fait pas nécessairement un bon romancier.

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