De Veil à El Khomri, l'éternel procès en faiblesse des femmes politiques

Myriam El Khomri, le 2 mars 2016 à l'Assemblée nationale | JOEL SAGET / AFP

Myriam El Khomri, le 2 mars 2016 à l'Assemblée nationale | JOEL SAGET / AFP

Une femme politique qui est forcée de s'absenter ou manifeste un instant d'émotion est forcément «frêle» ou incapable de tenir le choc.

«Indisposée» et «frêle»: ce sont les mots utilisés par Nicolas Beytout, le directeur du quotidien L'Opinion pour qualifier Myriam El Khomri, l'actuelle ministre du Travail. Sa «faute»? Avoir annulé tous ses rendez-vous, mardi 1er mars, en pleines négociations sur la réforme du Code du travail, après avoir glissé dans sa baignoire.

Les adjectifs qui soulignent la fragilité des femmes en politique reviennent régulièrement. C'est parfois leur beauté et leurs attributs physiques qui vont être soulignés, mais aussi leur tempérament. La femme politique est plus souvent vue comme «hystérique» ou «fragile» que son équivalent masculin. La chercheuse Juliette Rennes détaille ce phénomène dans le Dictionnaire, genre et science politique, publié aux Presses de Sciences Po:

«Si le corps et les rôles familiaux des hommes de pouvoir tendent à être neutralisés au profit de la mise en scène de leur rôle statutaire, les femmes politiques sont en revanche très fréquemment catégorisées à partir de leur apparence physique (taille, corpulence, couleur de cheveux, vêtements, etc.) et de leur statut d’épouse et de mère.»

Ce que soulignait ce portrait d'Emmanuel Macron par Libération, écrit comme s'il s'agissait d'une «femme de pouvoir».

Tout commence avec un «petit malaise» de la ministre du Travail, rapporté par la presse. Notons bien l'adjectif: «Petit». Le secrétaire d'Etat Jean-Marie Le Guen l'expliquait ainsi: «La manière dont cette jeune ministre est attaquée, parfois par des gens de gauche, pèse beaucoup sur elle.» Une «jeune» ministre «durement attaquée, y compris par des femmes» ne pouvait pas tenir le choc, c'est sûr.

Puis, en déplacement, François Hollande évoque un «accident domestique». Le choix de l'adjectif est malheureux, signale à juste titre Libération dans un edito intitulé «El Khomri, bal des machos». La journaliste politique Laure Bretton note que le président n'aurait peut-être pas dit la même chose si «Jean-Marc Ayrault s'était coupé en se rasant». On apprendra le 2 mars, dans Le Monde, que la ministre a en fait glissé dans sa baignoire. 

Cela n'a pas empêché Nicolas Beytout –qui suggère de nommer Laurent Berger de la CFDT rue de Grenelle, et conclut son édito: «Malheureusement, ce rêve est impossible puisque au nom de la parité, il faudrait nommer une femme…»– ou le député PS du Cher Yann Galut –qui se demande si elle «était vraiment taillée pour le job»– d'envisager, après ce jour d'absence, qu'elle parte et soit remplacée.

De Cécile Duflot à Fleur Pellerin

L'éviction de Fleur Pellerin du ministère de la Culture avait déjà été l'occasion d'un épisode très hypothétique permettant à plusieurs observateurs de faire valoir l'éternelle fragilité des femmes politiques. Selon RTL, qui citait «certains observateurs», elle aurait pleuré et «manqué de s'évanouir» quand elle a appris qu'elle était victime du remaniement. C'est encore Jean-Marie Le Guen qui, toujours selon la radio, a «tenté de [la] consoler». «Que la politique est cruelle», souligne alors un «sénateur chevronné» (pléonasme?), encore cité par RTL. Des informations que Fleur Pellerin démentira ensuite dans L'Obs: elle «n'a pas pleuré» (et, dit-elle, pas assez flatté non plus).

Pleurs encore avec Cécile Duflot quand, en 2013, la ministre du Logement, déjà cible de remarques sur la robe fleurie qu'elle avait portée à l'Assemblée, avait vu le député UMP Philippe Meunier moquer ses «larmes de crocodile» après une question sur l'absence délibérée de son compagnon au défilé du 14-juillet. À l'époque, le chroniqueur politique Olivier Picard la défendait ainsi sur Le Plus de L'Obs:

«Il n'y a guère que les esprits machos de l'UMP, ceux-là mêmes qui moquaient lamentablement les plaidoiries féministes d’une des leurs, Roselyne Bachelot ou NKM, pour se réjouir assez grassement d’une fragilité qu’ils jugent, à tort ou à raison, volontiers féminine. [...] Quand le personnel politique comprendra t-il que l’authenticité de ses réactions n’est pas une faiblesse mais une force?»

Quelques jours plus tard, Cécile Duflot, comme Fleur Pellerin, avait démenti dans le JDD, affirmant qu'elle a fait du «larme-checking» et qu'elle n'en a pas «versé une seule».

«Corps de la femme mis en spectacle»

Ces qualificatifs et jugements ne datent pas d'hier et ne sont en aucun cas liés à l'arrivée de nombreuses femmes au gouvernement (la parité était une promesse de campagne de François Hollande). En 1974, la presse prêtait ainsi des larmes à Simone Veil, alors ministre de la Santé, en plein débat sur la loi sur l'avortement à l'Assemblée nationale, rapporte RTL:

 «[...] Une photo de l'agence Sygma lors du débat de novembre 1974 [...] montre une Simone Veil assise dans l'hémicycle, concentrée sur ses notes, une cigarette dans la main droite, la main gauche occupée à s'essuyer les yeux.»

Elle précisera au Monde en 2005: «Cela accréditait l’idée de la femme fragile… Eh bien non, je n’ai pas du tout le souvenir d’avoir pleuré. Il devait être trois heures du matin, mon geste indique que j’étais fatiguée. Mais je ne pleure pas.»

Claire Oger, professeure de communication publique et d’analyse des discours institutionnels, rappelle dans la revue Communication que cette photo est souvent citée en «emblème de la femme politique victime» et précise:

«Le corps de la femme, mis en spectacle, est bien, comme dans l’injure sexuelle, le lieu d'inscription de son humiliation.»

A lire tous ces qualificatifs, il semble nécessaire de rappeler que les hommes pleurent et font aussi des malaises. En août dernier, Laurent Fabius avait fait un «malaise passager» lors d'un déplacement à Prague. Personne ne parle alors de «petit malaise»: non, il «était parti grippé de Paris». Il arrive aussi aux hommes politiques de verser des larmes: Pierre Mendès France, lors de son accolade avec François Mitterrand le jour de son entrée à l'Élysée, François Mitterrand, lors de l'oraison funèbre à Pierre Bérégovoy, ou François Fillon, à la mort de Philippe Séguin, ont pleuré, sans que leur fragilité ou faiblesse supposée ne soit soulignée (ce fut en revanche le cas de Jacques Chaban-Delmas lors de la campagne d'insinuations menée contre lui pendant la campagne présidentielle 1974). C'est loin d'être nouveau pour les hommes politiques: les députés «versent des torrents de larmes lorsqu’ils prêtent serment à la Constitution de 1791», raconte au Monde l'historien Emmanuel Fureix, auteur de La France des larmes. Deuils politiques à l’âge romantique (1814-1840). A l'époque, on ne devait pas dire d'eux qu'ils étaient «frêles» et «indisposés». Non, c'était la Révolution.

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