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Les salariés plus libres sont-ils plus heureux (et performants)?

Playtime de Jacques Tati. © 1967 - Specta Films

Playtime de Jacques Tati. © 1967 - Specta Films

Les Français seraient les salariés les moins engagés et les plus mécontents de leur environnement physique au travail. Le bureau libéré peut-il les rendre plus motivés?

C’est en France qu’on trouve la plus forte proportion de salariés désengagés au travail (54%, dont 18% fortement désengagés et très insatisfaits), si on en croit les résultats d’une étude internationale réalisée par Steelcase, spécialiste de l’aménagement des espaces tertiaires et d’enseignement, avec l’institut Ipsos.

Le sondage portait sur 12.480 participants de dix-sept pays (dont 824 en France), salariés d’entreprises de plus de cent salariés des secteurs privé et public. L’objectif de l’étude était de repérer le lien entre le niveau d’engagement et la satisfaction des salariés vis-à-vis de leur environnement de travail, mesuré par plusieurs critères comme l’organisation et l’aménagement des postes, les équipements disponibles ou le degré d’autonomie dans le choix des lieux et des horaires de travail.

Il ressort des résultats que la France se distingue par une certaine rigidité. Les salariés français sont moins fréquemment dotés d’équipements mobiles (téléphone, tablette, ordinateur portable) que la moyenne mondiale. Logiquement, ils sont donc moins nombreux à travailler de l’extérieur (télétravail), que ce soit tous les jours ou occasionnellement, puisque près de 80% n’ont jamais cette opportunité. Quand ils travaillent à l’intérieur des locaux de l’entreprise, ils regrettent de ne pouvoir choisir où travailler en fonction de la tâche à accomplir.

Toujours selon cette étude, les Français sont moins détendus et ils ont plus de mal à se concentrer. Pour résumer ce tableau catastrophique, «les employés français déplorent un manque de contrôle sur des aspects-clés de leur expérience professionnelle et des niveaux de stress élevés».

L’engagement et l’espace de travail dans le monde. Étude internationale Steelcase.

Relativiser le malaise français... mais pas trop

La directrice de la cellule de Recherche et Développement de Steelcase, Catherine Gall, prévient d’emblée: il ne faut pas surinterpréter cette place de la France, pays dont les habitants sont habituellement prompts à profiter des baromètres et sondages pour se plaindre d’un mécontentement plus général. Que la France se trouve dernière alors que l’Inde et le Mexique sont en tête du classement ne signifie pas que les conditions de travail sont meilleures dans les économies émergentes. L’insatisfaction française est la manifestation d’un contexte économique et culturel particulièrement anxiogène: la permanence d’un chômage structurel n’incite pas les salariés à l’enthousiasme.

Ce n’est pas en étant assis à son poste de travail huit heures par jour qu’on produit du savoir

Catherine Gall, directrice de la cellule de Recherche et Développement de Steelcase

Reste que l’étude signale néanmoins de véritables malaises. L’intérêt d’une comparaison est de fournir une échelle des attitudes possibles, et le fait que les Français se retrouvent 17es et derniers n’est pas anodin. Et ça n’est pas la première fois qu’une comparaison à l’international indique que les Français sont les moins satisfaits de leur environnement de travail.

L’engagement et l’espace de travail dans le monde. Étude internationale Steelcase.

Pour améliorer la situation, les entreprises devraient favoriser «un sentiment de contrôle plus important sur l’espace physique et l’expérience professionnelle» des salariés, afin d’améliorer leur niveau d’implication et leur bien-être au sein de la structure. Un aménagement des espaces proposant une plus grande diversité en fonction des tâches à accomplir et une liberté plus grande de travailler où on le souhaite seraient des pistes prioritaires.

«Pour les knowledge workers [travailleurs du savoir] en particulier, ce n’est pas en étant assis à son poste de travail huit heures par jour qu’on produit, souligne Catherine Gall. Les idées surviennent lors de rencontres avec des gens qui nous inspirent, de partages d’expériences ou de déplacements entre deux espaces.» Les structures hiérarchiques, tayloriennes et compartimentées des groupes français seraient dès lors non seulement obsolètes mais contreproductives.

Sans tomber dans l’écueil du télétravail généralisé, dont de nombreuses expériences ont remis en cause l’intérêt à long terme pour l’entreprise comme pour le salarié, les entreprises françaises auraient là aussi intérêt à évoluer et à se défaire de «la logique du présentéisme», selon laquelle de longues heures de bureau restent le signe ultime de l’engagement et de l’efficacité.

Enfin, l’étude exonère le coupable habituel des baromètres de satisfaction au travail: l’open space, souvent accusé de tous les maux. L’étude rappelle que les Français sont relativement peu nombreux à travailler en plan ouvert: les bureaux privatifs ou les petits espaces partagés restent la norme.

Les nouveaux pièges de l’autonomie au travail

Le malaise français au travail est largement documenté depuis plusieurs années et s’est retrouvé encore une fois dans l’actualité à la faveur d’une proposition de loi sur la reconnaissance du burn-out, ou épuisement professionnel, dont la France –encore elle– aurait le triste privilège de fournir un des plus gros contingents de salariés touchés chaque année.

Réorganiser l’environnement de travail suffirait-il à guérir de cette maladie des organisations? Non, et d’ailleurs personne ne l’affirme. Plus grave, certaines «innovations» dans l’organisation du travail auraient tendance à renforcer la pression mise sur les salariés. Par exemple, tout nouvel appareil ou application connecté le libère de contraintes de la coprésence physique en même temps qu’il le relie à l’employeur par une laisse numérique. Selon un rapport de janvier 2016 du Conseil national du numérique sur l’impact de ce dernier sur les conditions de travail et l’avenir de l’emploi, «la rapidité et la facilité des échanges via le numérique développent une culture de l’urgence et de l’immédiateté dans l’activité de travail. La nécessité de connexion permanente qu’entraînent les outils numériques fait également peser un risque d’usure psychologique».

Les salariés estiment que la mise en place d’outils d’évaluation de leur travail s’est faite au détriment de la qualité, de l’intérêt et de l’utilité de celui-ci

«Re-imaginer le bureau», c’est justement ce que fait de l’autre côté de l’Atlantique le New York Times dans le cadre d’une série d’articles intitulée «The Work Issue». Et certaines des tendances les plus en pointes, auscultées par le quotidien, invitent à modérer l’enthousiasme pour les nouveaux modes d’organisation du travail, un mouvement qui s’accélère à mesure que les pratiques des entreprises du secteur high-tech s’imposent comme la nouvelle philosophie professionnelle. Les fondateurs de ces entreprises fondées dans les années 1990 ont recréé dans leurs bureaux l’indistinction entre les moments de travail et de loisir, inspirée de la vie des campus des grandes universités américaines, et ont généralisé une culture de l’informalité propre à ces milieux.

Cette politique selon laquelle le lieu de travail ne doit plus seulement satisfaire les attentes primaires des employés comme les fournitures –et le café– mais prendre en compte leurs besoins psychologiques les plus intimes a aussi son côté obscur puisque, selon l’article, il rend «de plus en plus difficile de séparer la vie professionnelle de tout le reste». La logique de «parc d’attraction» pour adultes développée par certains géants du net a aussi pour but de garder les salariés le plus longtemps possible dans l’enceinte des bureaux.

Miser sur l’environnement faute d’agir sur le travail?

En France, les récentes enquêtes de sociologues du travail vont dans le même sens, en montrant comment l’idéal managérial d’autonomie s’accompagne d’effets pernicieux. Contrairement à l’ancien contrat fordiste qui «imposait un renoncement à la liberté (au travail) en échange de la sécurité (de l’emploi)» comme le notent plusieurs sociologues dans une enquête sur la reconnaissance au travail[1], l’organisation post-fordiste encourage un salarié libre, sur lequel pèsent le poids de sa réussite –ou de son échec.

Nulle politique périphérique axée sur l’environnement ne peut peser sur le contenu intrinsèque du travail, et c’est pourtant sur ce point que les Français ont le plus de griefs vis-à-vis de leurs entreprises: les travaux de Marie-Anne Dujarier montrent que les salariés estiment que la mise en place d’outils d’évaluation de leur travail s’est faite au détriment de la qualité, de l’intérêt et de l’utilité de celui-ci. Une frénésie de planification et de standardisation mise en place sous l’influence de divers consultants éloignés du travail quotidien des entreprises dont ils réorganisent les méthodes.

En dépit de toutes ces réserves, personne ne se satisfait de la situation actuelle, la France cumulant les inconvénients de l’ancien mode de gestion rigide des salariés aux contraintes de l’entrée dans la mondialisation et la concurrence généralisée[1]. Entrouvrir la porte vers l’autonomie des salariés ne pourrait donc pas faire de mal, dans un pays où le bureau-type ressemble encore plus souvent à une administration est-allemande des années 1970 qu’à un «fun office» de start-up ou à un espace de coworking.

1 —Travailler au XXIe siècle. Des salairés en quête de reconnaissance, Maëlezig BIGI, Olivier COUSIN, Dominique MÉDA, Laetitia SIBAUD, Michel WIEVIORKA Retourner à l’article

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