L’Euro 2016 ne sauvera pas l’économie française

Le stade Allianz Riviera, à Nice, où aura lieu l’Euro 2016; ici le 26 février 2016 in Nice | VALERY HACHE/AFP

Le stade Allianz Riviera, à Nice, où aura lieu l’Euro 2016; ici le 26 février 2016 in Nice | VALERY HACHE/AFP

Si l’impact du Championnat d’Europe UEFA 2016 sur la croissance sera minime, la compétition aura des effets positifs sur le football français.

À cent jours du championnat d’Europe des Nations, de nombreux observateurs mettent en avant les effets positifs de la compétition sur les sphères économiques et sportives. Pour beaucoup, l’Euro ne pourrait qu’apporter des éléments favorables à la croissance. Vraiment?

Substitution

L’un des principaux arguments d’une compétition telle que l’Euro sont les retombés économiques. De très nombreux travaux universitaires existent et établissent un lien entre organisation d’un événement et effets multiplicateurs sur la croissance.

Le Centre de droit et d’économie du sport de Limoges, le CDES, a, dès 2014, publié un rapport chiffrant les résultats économiques futurs. D’après eux, l’Euro 2016 rapportera à la France 1,2 milliard d’euros, à travers l’ensemble des recettes d’organisation et des recettes touristiques. En effet, durant l’événement, le pays s’attend à accueillir 2,5 millions de supporters.

À cela se rajoute la création de 20.000 emplois, dont 5.000 durables, liés à la construction et à la rénovation des enceintes sportives, plus 26.000 autres durant toute la compétition du fait de l’impact économique national de la compétition. Enfin, les rentrées fiscales, estimées à 180 millions d’euros, viendraient remplir les caisses de l’État. En définitive, d’après le CDES, «l’impact est, globalement, plus que positif».

La Coupe du monde 2014, au Brésil, n’a ni augmenté ni diminué les chiffres du tourisme. Ls étrangers férus de sport ont tout simplement remplacé les touristes qui avaient l’habitude de venir jusque-là

Or, cette étude vient rejoindre les nombreuses autres déjà réalisées, avant des Coupes du monde ou des Jeux olympiques, faisant toujours état d’un rebond économique sans tenir compte des conséquences ex post. Les économistes Bastien Drut et Richard Duhautois, dans leur livre Sciences sociales football club, ont cherché, à l’inverse, à vérifier si les études rédigées avant une compétition respectaient leurs prédictions, en se basant sur ce qu’il se passait pendant et après.

Concrètement, les effets mis en avant a priori n’étaient pratiquement jamais constaté a posteriori. Certes, qu’il s’agisse d’une Coupe du monde ou d’une Coupe d’Europe, on assistait à un regain de la croissance à l’instant t, durant toute la durée de la compétition, mais les impacts étaient minimes et ne se répercutaient pas sur les autres sphères de l’économie nationale.

Drut et Duhautois expliquent surtout que les rapports ex ante oublient ce que les économistes appellent «les effets de substitution et les effets d’éviction». Sur le marché touristique, les événements sportifs attirent du monde mais font aussi fuir des personnes, apeurés à l’idée de se retrouver au milieu des foules de supporters. Par exemple, la Coupe du monde 2014, au Brésil, n’a ni augmenté ni diminué les chiffres du tourisme. Le pays étant déjà le plus touristique d’Amérique du Sud, les étrangers férus de sport ont tout simplement remplacé, «substitué», ceux qui avaient l’habitude de venir jusque-là.

En France, c’est pareil. La Coupe du monde 1998, organisée dans le pays, n’a pas connu une croissance exceptionnelle du tourisme, il est resté exactement le même qu’il avait été en 1997 ou en 1999. Les supporters de foot ont seulement remplacé les visiteurs du musée du Louvre ou de la Tour Eiffel.

Ensuite, les études économiques tablent sur 593 millions d’euros de recette liées aux dépenses des spectateurs et des supporters. Seulement, un tel événement ne provoque ni une croissance du pouvoir d’achat ni une croissance du revenu. Si tant d’euros sont dépensés dans le stade ou à l’intérieur des «fans zones», c’est autant qui ne seront pas dépensés ailleurs. Il s’agit ici de l’effet d’éviction: l’Euro booste les consommations et la croissance sportive mais ralentit les dépenses sur les autres marchés. Acheter plus de bières, plus de pizzas, plus de chips ou plus de goodies, c’est aussi acheter moins d’autres choses. Notre revenu n’a pas bougé d’un iota et nous ne faisons que transférer nos choix de consommation.

Effet de mode

Malgré tout, bien que les effets macroéconomiques soient largement discutables, l’organisation d’un événement tel que l’Euro est positive et doit être défendue, en tout cas sportivement. La compétition est vue comme «un accélération d’investissement» et permet la rénovation et la modernisation de la plupart des enceintes sportives.

De nouveaux stades ont été construits, à Nice, Lille, Bordeaux ou Lyon, et d’autres ont été largement rénovés et agrandis, comme à Paris ou à Marseille. Sportivement, cela ne pourrait être que favorable aux clubs résidents.

Une étude de 2014 de Bastien Drut et Stefan Szymanskia a constaté un impact positif durable d’une compétition sportive sur l’affluence moyenne ex post. En d’autres termes, passé un événement (les auteurs se sont focalisés sur les Coupes du monde et les Coupes d’Europe, entre 1970 et 2010), les supporters et les spectateurs continuent à affluer en masse, jusqu’à cinq ans après. En moyenne, la hausse est comprise entre 15 et 25%, même pour les stades qui n’ont pas accueilli de matchs pendant la compétition.

C’est parce que la France a gagné le Mondial 1998 qu’on a commencé à s’intéresser au foot et à aller au stade

D’après eux, il y a comme un effet «mode», renforcé par l’amélioration de l’accueil dans les enceintes, plus confortables et plus modernes, qui inciterait les agents à continuer à venir supporter non plus leur équipe nationale mais leur club local. D’ailleurs, une autre étude établit un lien entre affluence et performance de l’équipe nationale. Falter, Pérignon et Vercruysse montrent que la victoire au Mondial 1998 a, toutes choses égales par ailleurs, tiré vers le haut l’affluence moyenne en France dans des proportions supérieures à tous les autres pays ayant organisé un événement sportif. C’est parce que la France a gagné qu’on a commencé à s’intéresser au foot et à aller au stade.

Lorsqu’on regarde l’évolution de l’affluence moyenne en Ligue 1, entre 1996 et 2015, on constate que l’augmentation a été impressionnante jusqu’en 2001 (+59%), soit trois ans après le Mondial 1998. Le pic a été très élevé dès cette période (mais qui peut être expliqué par l’agrandissement des capacités d’accueil) et a continué à croître. Entre 2002 et 2013, l’affluence s’est maintenue à un niveau constant mais, à partir de 2014, date de l’arrivée des premiers nouveaux stades étiquetés Euro 2016, le nombre de spectateurs est de nouveau reparti à la hausse.

On pourrait supposer que, passé 2016, cette croissance se poursuive et favorise de nouvelles entrées financières pour les clubs, déterminantes dans la réussite sportive future. D’ailleurs, hasard ou réalité, après le Mondial 1998, les performances des clubs sur la scène européenne se sont améliorées, avec Marseille finaliste de la Coupe de l’UEFA (l’ancêtre de l’Europa League) en 1999 et 2004, et Monaco vice-champion d’Europe en 2004. Un nouveau succès des Bleus en 2016 pourrait, espérons-le, booster le niveau sportif de nos clubs.

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