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Répétez après moi: «J’ai mes règles»

Les femmes usent quasi systématiquement d’euphémismes pour parler de leurs règles | Simon Law via Flickr CC License by

Les femmes usent quasi systématiquement d’euphémismes pour parler de leurs règles | Simon Law via Flickr CC License by

«Les Anglais ont débarqué», «alerte rouge»... Les femmes préfèrent encore user de doux euphémismes pour parler de leurs propres menstruations.

Les termes règles ou menstruations, qu’il soient prononcés par un homme ou une femme, sont très souvent assortis d’un petit ricanement gêné ou d’un furtif rugissement. À ces mots-là, qui constituent pourtant la façon la plus simple et pragmatique de désigner les menstruations, les femmes préfèrent encore user d’euphémismes les plus abscons.

C’est ce qui a été confirmé par une enquête menée par Clue, une appli de suivi des règles, et par la Coalition internationale pour la santé des femmes. Il a été demandé aux utilisatrices de l’application de définir leur rapport aux menstruations –90.000 femmes provenant de 190 pays ont répondu. Et les auteurs de l’enquête ont alors réalisé que ces femmes usaient quasi systématiquement d’euphémismes pour parler de leurs règles. Des centaines d’expressions imagées ont même été relevées.

Ainsi, si en France, on use allègrement du célèbre «les Anglais ont débarqué», les Suédoises disent que c’est «la semaine des airelles», les Allemandes préfèrent un autre fruit rouge et parlent de la semaine des fraises, tandis qu’aux États-Unis l’expression «Tante Flo est venue me rendre visite» est toujours très populaire.

Un recours systématique aux euphémismes qui n’est pas sans conséquences, selon Françoise Girard, présidente de la Coalition internationale pour la santé des femmes:

«C’est comme si on intériorisait la honte. Ça laisse entendre que vous avez un problème qui justifierait d’être gênée. La société vous dit que les règles sont quelque chose que les femmes devraient cacher.»

Subversives

Et, en effet, la société tout entière intime aux femmes de ne pas parler de règles; en tout cas de ne surtout pas utiliser les mots menstruations ou règles. Au-delà même du vocabulaire délirant et des grossiers subterfuges utilisés dans les publicités («les tampons qui s’ouvrent en corolle», le liquide bleu, sans compter les allusions aux supposées odeurs), il est en effet rare d’entendre le mot règles dans les campagnes vantant pourtant le mérite de tampons ou serviettes hygiéniques.

Il est rare d’entendre le mot règles dans les campagnes vantant pourtant le mérite de tampons ou serviettes hygiéniques

En octobre 2015, une entreprise chargée de la gestion des transports publics dans la ville de New York et son agglomération a failli interdire une campagne d’affichage parce que cette dernière était considérée comme «trop osée». La marque de sous-vêtements Thinx avait en effet utilisé le mot règles sur ses affiches et l’agence s’était notamment inquiétée de la réaction d’enfants exposés à la campagne, qui risqueraient alors de demander à leurs parents «ce que sont les règles».

En France, il a suffit d’observer les réactions gênées, voire égrillardes, des politiques quand il s’est agi de débattre de la taxe tampon pour constater l’étendue du tabou qui entoure les règles, à la fois dans leur dénomination mais aussi dans leur existence tout court. Instagram avait également démontré que les règles pouvaient être considérés comme subversives et gênantes en supprimant un cliché sur lequel une jeune femme portait un pantalon taché de sang.

Enfin, quand il est franchement question des règles des femmes dans l’espace public, c’est pour que ce soit utilisé contre les femmes elles-mêmes. Ainsi, le tristement célèbre «T’as tes règles ou quoi?» bénéficie, lui, d’une totale décontraction du locuteur, à l’image d’un Donald Trump qui affirmait à propos de la la journaliste de Fox News Megyn Kelly, qui l’avait interrogé sur ses sorties sexistes, que «l’on pouvait voir du sang sortir de ses yeux, du sang sortir de son… où que ce soit».

Sans complexe

C’est donc bien la façon dont les menstruations sont publiquement évoquées qui doit être interrogée. Et le fait même que les femmes elles-mêmes n’osent encore en parler franchement et clairement illustre l’urgence de déstigmatiser les menstruations, le mot règles et les produits d’hygiène féminine. D’autant que la gêne et la honte se transmettent aux générations futures.

Ainsi, comme le rappelle Françoise Girard, de nombreuses adolescentes sont persuadées, le jour où elles ont leurs premières règles, qu’elles vont mourir quand d’autres ne vont purement et simplement pas à l’école pendant leurs menstruations.

Signalons tout de même que de nombreuses initiatives visent à parler des règles des femmes sans aucun complexe. Certaines publicités pour tampons ont par exemple banni la figure de la fée des règles ou les inénarrables filles qui font le grand écart facial en rollers. En France, le site Passion menstrues, lancé par la journaliste Jack Parker, prouve qu’il est possible de parler des règles sans pouffer et démontre magistralement que les règles peuvent être parfaitement parfaitement fascinantes pour peu que l’on daigne s’y intéresser. Que les femmes osent, elles-mêmes, dire la phrase «j’ai mes règles», contribuerait à cette nécessaire dédramatisation des menstruations.

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