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«L'artiste syrien est devenu un clown»

Souvenir, 180 × 180 cm, toile, 2015. Abdulkerim Majdal al-Beik.

Souvenir, 180 × 180 cm, toile, 2015. Abdulkerim Majdal al-Beik.

Cinq ans après le début du conflit, la violence est omniprésente dans l'art syrien et ne laisse aucune place à la représentation de la révolution populaire. La plupart du temps, les artistes ne sont d'ailleurs invités dans d'autres pays que pour évoquer le conflit.

Beyrouth (Liban)

La majeure partie des artistes syriens sont aujourd’hui réfugiés dans le monde entier. Cinq ans après le début de la guerre qui déchire leur pays, la violence est toujours présente dans leurs œuvres, mais certains artistes aimeraient s’en défaire.

Mohammad Omran vit en France depuis 2007. Il était à Lyon pour continuer ses études en histoire de l’art quand la révolution a commencé, en mars 2011. «Je passais mes journées sur internet à regarder la révolution sur YouTube. J’avais un sentiment mélangé entre la peur et l’espoir et j’ai commencé à dessiner tout ce que je voyais de façon directe, frontale.» Avant la révolution, Mohammad réalisait beaucoup de scupltures et peu de dessins. Il a ensuite remplacé temporairement les premières par le second. «J’avais besoin de nettoyer ma mémoire, c’était thérapeutique», raconte-il sur Skype.

«Il fallait que ça sorte»

Lorsque la révolution commence, la production syrienne se fait plus frontale qu’avant, soumise alors à la censure –et à l’autocensure. La répression sans limite du régime pousse les artistes à montrer le sang, la violence et la destruction. Les traits sont tourmentés. Beaucoup ont recours à des couleurs sombres ou, à l’inverse, très vives. «J’avais travaillé avec de l’encre il y a longtemps et les événements m’ont fait revenir à cette technique», raconte Abdulkerim Majdal al-Beik en montrant un tableau accroché dans son appartement qui lui sert aussi d’atelier, dans le centre de Beyrouth. Avant la révolution, l’artiste reportait sur ses tableaux des mots aléatoires ou des numéros de téléphone laissés comme un souvenir sur les murs des villes. Les mots qu’il trace aujourd’hui sont lourds de sens: «liberté», «rue», «peuple», quand ils ne sont pas liés aux armes ou à la mort. Les chiffres sont le 15 ou encore le 3, comme le 15 mars 2011, début de la révolution. La guerre l’a aussi influencé dans l’utilisation de nouveaux matériaux ou objets, comme le tissu militaire, les revolvers ou les couteaux. 

Des thèmes reviennent aussi: d’un côté, le peuple violenté; de l’autre, le monstre qui représente les chabiha, la milice du régime, ou les mukhabarat, les agents de renseignement. «J’ai toujours été passionné par le corps humain. Je travaillais principalement sur le corps souffrant, et le corps monstrueux est devenu après la révolution le dictateur», raconte Mohammad Omran. L’artiste représente aussi régulièrement la tête d’Hafez al-Assad. «C’est sorti comme ça spontanément et c’est resté. Pour moi, c’est lui la figure de la force et la dureté, pas Bachar. J’ai grandi dans la société syrienne sous un régime totalitaire, celui d’Hafez. Sa photo était partout, on avait peur de parler. J’avais tout accumulé et il fallait que ça sorte Et puis, petit à petit, je n’avais plus d’inspiration. La situation est devenu trop compliquée en Syrie, elle me dépassait.» Depuis, Mohammad s’est remis à la sculpture. Il travaille sur l’être humain en position assise et sur la notion d’attente.

La mort et le martyr sont aussi présents de façon récurrente dans la plupart des oeuvres. «Le thème du martyr n’est pas quelque chose de nouveau, continue l’artiste de 37 ans. Le parti Baas s’est toujours servi de la question palestinienne. On a grandi avec l’idée que le martyr, l’image du héros, c’était le Palestinien. En classe de dessin, à l’école primaire, on nous demandait de dessiner un martyr comme on dessinait une montagne. On devait dessiner la résistance palestinienne, alors on dessinait des martyrs.» Mais, après 2011, le martyr n’est plus palestinien. Il est syrien. 

La révolution, grande absente

«Il est de ma responsabilité et de mon devoir de transmettre ce qui se passe», énonce Farah Ali, 24 ans, réfugiée en Suède. Résultat: le sang et la violence se retrouvent dans la majorité des œuvres. «Les artistes syriens aiment le dramatique», constate Mohammad Omran. 

«C’est sûrement aussi parce que les artistes ont besoin de s’exprimer sur la guerre car c’est la seule chose qui nous entoure pour l’instant», poursuit Boushra Adi, dans un café du quartier de Hamra, à Beyrouth. Cette femme de 31 ans a été directrice de la galerie Tajalliyat, à Damas, puis de celle de Beyrouth jusqu’au mois d’octobre 2015. «Là, on est au cœur de cette guerre, on est tous touchés d’une manière ou d’une autre. Or, pour faire une bonne peinture, une vraie, sortir un tableau solide, il faut du temps pour méditer puis réaliser. Pour l’instant, les artistes et les graphistes travaillent à la hâte pour ne pas rater “l’occasion”», pense l’artiste Boutros Maari, actuellement à Amman, en Jordanie.

Mais ce qu’on ne voit pas dans les galeries, c’est une représentation de la révolution populaire. Les manifestations pacifiques, qui se sont multipliées à partir du 15 mars 2011 pour demander «liberté» et «dignité» jusqu’à la militarisation du conflit en 2012, sont absentes. «La majorité des artistes ou des jeunes graphistes sont des opposants au régime, ils n’ont qu’une idée en tête, c’est de le faire tomber, et cela se reflète dans leurs œuvres», explique Boutros Maari. «La question est très sensible, complète Boushra Adi. Les seuls artistes qui ne travaillent pas sur la guerre sont les proches du régime. Pour autant, ce constat est surtout vrai en Europe et un peu moins au Moyen-Orient. Lorsque l’on a ouvert la galerie Tajalliyat à Beyrouth, la première exposition, en avril 2015, était celle de Jamil Cacha: il y avait des sculptures de têtes, de poissons, d’animaux, pas de traces de guerre.»

«Parler d’autre chose»

Depuis cinq ans, les expositions sur l’art syrien se sont multipliées. «Aujourd’hui, même les artistes syriens médiocres participent aux expositions sur la Syrie, c’est devenu une marchandise», dénonce Mohammad Omran. Mais, en Europe, par exemple, les Syriens ne sont bien souvent invités que pour parler de la guerre. «L’artiste syrien est devenu un clown, tout le monde, galeries et associations, en veut un dans ses activités, activités qui n’ont rien à voir avec l’art parfois!» s’emporte Boutros Maari.

Mais les Syriens entretiennent aussi le phénomène. Lorsque la liberté totale de production leur est donnée, c’est encore la guerre que l’on représente. «J’ai participé à un projet de cartes postales pour la Croix-Rouge britannique, raconte Boutros Maari. On était libres, mais la plupart des cartes postales réalisées par les artistes syriens portaient sur la guerre. Je pense qu’une partie des jeunes artistes croient que, s’il ne font pas ça, ils ne sont pas révolutionnaires.»

J’ai besoin de passer du statut d’‘artiste syrienne’ à ‘artiste’

Bissane al-Charif, scénariste

Mémoire (s) de femmes, une installation documentaire multimédia -"La maison" from Bissane Al Charif on Vimeo.

«Des fois, j’ai envie de travailler sur des sujets différents du “sujet syrien”, mais de façon spontanée, on revient à ce qui nous touche, explique Bissane al-Charif, scénariste de 39 ans installée à Paris. Aujourd’hui, je vis en France, j’ai besoin de passer du statut d’“artiste syrienne” à “artiste” pour réussir au mieux mon intégration dans ce nouveau pays.» 

«Je ne veux pas reproduire des massacres toute ma vie. Je ne peux pas accepter que les artistes syriens reproduisent aujourd’hui la même chose qu’en 2011, insiste Mohammad Omran. J’ai maintenant besoin de faire autre chose que de la tragédie syrienne. J’ai besoin d’être un peu loin de la Syrie, même au niveau personnel. La Syrie que je connais n’existe plus.»

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