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La gauche plurielle s'épuise sur le burn-out

ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Socialistes frondeurs et écologistes veulent en faire une pathologie professionnelle. Pour l’Académie nationale de médecine, le «syndrome d’épuisement professionnel» n’est pas une maladie en tant que telle. Incapable de trancher le gouvernement va créer une commission. Pour approfondir la réflexion.

Non, il ne suffit pas de réunir quelques symptômes sous un nom évocateur pour donner naissance à une maladie. Au risque de décevoir (ou d’être mal comprise), c’est ce que vient de rappeler l’Académie nationale de médecine. Dans un rapport rédigé sous l’autorité des docteurs Jean-Pierre Olié et Patrick Légeron (commission «psychiatrie et santé mentale»), cette institution bicentenaire ne cède pas à la mode. Elle réfute les arguments plaidant en faveur de la création officielle de l’entité «burn-out».

On pourrait certes voir là une position idéologique «réactionnaire», un refus de prendre en compte une pathologie induite par le capitalisme, la quête du profit et la jungle de l’entreprise. On aurait tort: l’Académie nationale de médecine ne méconnaît ni ne sous-estime la souffrance mentale. «Il y a bien une réalité, qui se manifeste par de l'épuisement émotionnel, une dépersonnalisation, une réduction de l'accomplissement personnel, de la fatigue», observe Jean-Pierre Olié. Pour autant, la notion de burn-out s'est à ce point élargie qu'elle devient source de confusion, notamment entre détresse et pathologie émotionnelle. Elle est trop imprécise pour conduire à une réponse thérapeutique uniforme. Le burn-out ne figure pas dans les nosographies médicales. Et les classifications internationales des pathologies mentales ne prévoient pas, à court ou moyen terme, de reconnaître cette entité en tant que telle.

«Le mal de notre temps»

C’est pourtant bien le burn-out qu’une proposition de loi déposée le 16 février dernier sur le bureau de l’Assemblée entend faire reconnaître en tant que maladie professionnelle. Il s’agit ici d’une initiative d’un groupe de 80 députés emmenés par Benoît Hamon et Cécile Duflot réunissant notamment les frondeurs socialistes et les opposants de gauche à l’actuelle politique gouvernementale. Sur la base d’estimations parfois controversées formulées par le cabinet privé Technologia (1), les auteurs de cette proposition avance le chiffre de 3,2 millions de Français qui seraient aujourd’hui exposés à un risque élevé de burn-out:

«La souffrance au travail est le mal de notre temps, comme l’exploitation des femmes et des enfants ou les conditions d’hygiène et de sécurité des travailleurs ont été la face sombre de la révolution industrielle au XIXe siècle. [...] Ce syndrome d’épuisement professionnel frappe sans distinction, cadres et simples employés, salariés du public comme du privé.»

En cause: «une compétition désormais mondiale», «des évaluations de performance de plus en plus exigeantes», les nouvelles technologies qui maintiennent «le lien entre les individus et leur travail bien au-delà du temps réel passé dans l’entreprise».

Mieux garantir les droits des salariés

Les auteurs de cette proposition rappellent qu’aujourd’hui les pathologies issues d’un « burn-out» sont directement prises en charge par l’assurance maladie. Reconnues comme maladies professionnelles, elles seraient prises en charge par la branche «Accident du travail-maladie professionnelle» –une branche financée à 97 % par les cotisations des employeurs. Or, le montant des cotisations que paient les employeurs dépend directement de la sinistralité et des résultats propres à chaque entreprise quant aux accidents et aux maladies professionnelles comptabilisées en leur sein. Les entreprises seraient ainsi, selon les auteurs de cette proposition, financièrement incitées à intégrer l’impact de la souffrance au travail dans leur politique managériale et leur organisation du travail. 

Chacune des victimes du syndrome d’épuisement professionnel se heurte à l’impossibilité qui lui est faite de voir reconnaître la responsabilité directe de son travail

Reconnaître le burn-out comme une maladie professionnelle aurait aussi comme effet de garantir certains droits aux salariés: une fois reconnu le caractère professionnel de la maladie, les soins médicaux sont couverts et une indemnité journalière permet de compenser la perte de revenu entraînée par l’arrêt de travail. Le salarié est alors protégé, son contrat de travail est suspendu et il ne peut être licencié qu’en cas de faute grave.

Une reconnaissance difficile

Reste la réalité: inscrire le syndrome d’épuisement professionnel au tableau des maladies professionnelles suppose un accord des partenaires sociaux, accord irréalisable en l’état en raison du refus des organisations patronales. Une autre voie consisterait à faciliter l’instruction et la reconnaissance individuelle des cas de «burn-out» par les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles. Mais engager une telle procédure nécessite, pour un salarié, un taux minimum d’incapacité permanente partielle (IPP) de 25%. Un seuil qui élimine l’écrasante majorité des cas de burn-out.

«Cet obstacle à l’instruction des dossiers ne fait que renforcer le sentiment de solitude des victimes du syndrome d’épuisement professionnel, chacune d’entre elles se heurtant à l’impossibilité qui lui est faite de voir reconnaître la responsabilité directe de son travail dans la situation d’épuisement dont elle est victime, explique le groupe de Benoît Hamon. C’est la raison pour laquelle nous proposons que ce seuil soit supprimé, comme c’est aujourd’hui le cas en Suède, ouvrant la possibilité d’instruire tous les dossiers sans distinction.»

Quelle définition?

Qu’allait répondre le gouvernement? On attendait Myriam El Khomri, ministre du Travail. Ce fut Marisol Touraine qui commenta l’initiative du groupe emmené par Benoît Hamon. Invitée le 21 février au «Grand Jury» RTL-Le Figaro-LCI, la ministre de la Santé déclara qu’il était temps «de regarder les choses en face».

«La souffrance au travail, c’est une réalité que l’on ne peut plus escamoter, a-t-elle déclaré. Benoît Hamon a raison d’alerter sur ce sujet, mais avant d’en faire une maladie professionnelle. Il faut définir ce que c’est que cette maladie car médicalement, nous n'avons pas de définition  et pas de réponse sur la manière de la soigner.»

Et la ministre de la Santé d’annoncer la mise en place «dans les prochaines semaines» d’un «groupe de travail pour définir ce qu'est médicalement le burn-out et la manière de le traiter». «Après la ministre du Travail verra», a-t-elle indiqué.

Causes personnelles, causes professionnelles

Ne plus escamoter ? En juin 2015 Marisol Touraine avait déjà annoncé son souhait que cette entité soit «introduite» dans la loi via le projet sur le dialogue social. Le Sénat venait alors de le retirer après son adoption via un amendement des députés socialiste disposant que «les pathologies psychiques peuvent être reconnues comme maladies d’origine professionnelle» –et ce aux mêmes conditions que les autres affections. La prise en compte de ces pathologies devait alors se faire via le système complémentaire de reconnaissance des maladies professionnelles –l’inscription dans le tableau des maladies professionnelles n’est pas adaptée à la spécificité et à la complexité de ces pathologies.

En juillet, François Rebsamen, alors ministre du Travail, concluait brutalement l’affaire: la loi sur le dialogue social comprendrait «un début de reconnaissance» du burn-out. Pour autant, le «syndrome d’épuisement professionnel» ne figurerait pas «au tableau des maladies professionnelles»:

«Ce n’est pas une maladie qui peut figurer au tableau des maladies professionnelles, parce qu’elle n’est pas uniquement liée au poste de travail, expliquait-il sur Europe 1. On ne peut pas faire comme si cela était uniquement dû au travail. Des fois, c’est dû au travail, des fois il y a des causes personnelles.»

Un management impossible à réformer?

En août, cette loi était promulguée. Six mois plus tard voici donc, à nouveau, l’ouvrage médical et psychiatrique remis sur le métier politique. La coïncidence avec le rapport de l’Académie de médecine permet d’éclairer d’un jour nouveau cette entité problématique. Les conclusions académiques sont en phase avec celle de Philippe Zawieja (Centre de recherche sur les risques et les crises des Mines Paris Tech). 

Si le burn-out est considéré comme une maladie, voire une maladie professionnelle, cela remettrait en cause certaines méthodes de management, y compris dans les hôpitaux

Bernard Granger

«Si quelques mesures simples de prévention pourraient être rapidement mises en œuvre, comme inciter les salariés à couper leur téléphone portable ou leur messagerie électronique professionnelle en dehors du temps de travail, réformer en profondeur les modes de management restera sans doute un vœu pieux si l'on veut ne pas nuire à la compétitivité des entreprises privées»souligne ce spécialiste.

Pour lui la reconnaissance officielle de l’épuisement professionnel en tant que tel aurait pour conséquence une double stigmatisation: stigmatisation des salariés «malades» d'une part, posant immanquablement la question du retour au travail après un arrêt-maladie de quelques semaines, stigmatisation de l'entreprise d'autre part. Il ajoute qu’en limitant le burn-out à une origine professionnelle, cette reconnaissance exclurait des processus d'indemnisation d'autres groupes de personnes, chez qui le burn-out a été scientifiquement mis en évidence: les demandeurs d'emploi, les femmes au foyer, les étudiants, et même les lycéens!

«Pour véritablement atteindre son objectif de justice sociale, la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle doit donc aller bien au-delà du périmètre esquissé, en intéressant l'ensemble des régimes de sécurité sociale, ajoute Philippe Zawieka. L'État, en tant qu'employeur, devra nécessairement mettre la main à la poche. Nos déficits publics nous le permettent-ils réellement? Il faudra à nos décideurs assurément beaucoup de courage politique...»

Indemnisations énormes

Au-delà de considérations politiques, le psychiatre Bernard Granger estime que l’Académie de médecine est probablement restée prudente en raison des enjeux politiques et financiers sous-jacents. «Si le burn-out est considéré comme une maladie, voire une maladie professionnelle, étant donné sa fréquence, la quantité d’indemnisations à payer serait énorme, a-t-il déclaré au site MedscapeEn outre, cela remettrait en cause certaines méthodes de management, y compris dans les hôpitaux.»

Pour ce psychiatre, le burn-out est un concept validé, l’ambiguïté tenant au fait que l’on veut en faire un trouble psychiatrique alors même qu’il est associé à certaines méthodes de management, à une organisation du travail qui, en elle-même, est maltraitante. Dans un tel contexte, seules ses complications (conduites addictives, syndromes dépressifs…) peuvent être d’ordre psychiatrique. De ce point de vue, le rôle du politique ne doit pas être de transformer en maladie professionnelle le burn-out; il devrait en revanche impérativement agir en amont et imposer les conditions permettant de prévenir l’émergence de souffrances dans le monde du travail comme dans celui du chômage. Inversion de la courbe ou pas: voilà bien un sujet qui serait plébiscité lors des débats qui alimenteront les campagnes précédant l’élection présidentielle.

1 — En janvier 2014, cette société avait lancé un appel pour la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelleRetourner à l'article

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