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Comment Mickey a adopté la nationalité franco-belge

Détail d'une planche extraite de «Mickey’s craziest adventures», de Trondheim et Keramidas (©2016 Disney et © 2016 Éditions Glénat)

Détail d'une planche extraite de «Mickey’s craziest adventures», de Trondheim et Keramidas (©2016 Disney et © 2016 Éditions Glénat)

Pour s'emparer, le temps d’un album, du personnage le plus mythique de la culture américaine, des auteurs de BD bien de chez nous ont dû respecter un code très précis.

Tout près de fêter ses 90 ans, Mickey vient chercher un coup de jeune sur le Vieux continent. Ce mois-ci sort une collection d’albums où la crème des artistes de la bande dessinée franco-belge s’attaque au mythe américain par excellence –une attaque pleine de respect et d’affection. Avec, pour commencer, deux petits bijoux signés Cosey d’une part et Trondheim-Keramidas d’autre part.

Donner carte blanche (ou presque) à des auteurs de BD reconnus pour qu’ils livrent leur vision personnelle de Mickey: cette idée saugrenue émane de Jacques Glénat, PDG des éditions éponymes. «Voici quelques années, raconte-t-il, j’ai été choisi par Disney pour publier des albums de Mickey. On a fait une belle collection mais quatre ans plus tard, on a déjà publié l’essentiel des grands auteurs de Mickey des origines aux années cinquante, la meilleure période. Je me suis dit qu’on allait manquer de matière et qu’il fallait en créer de la nouvelle. J’en ai parlé à Disney et leur première réaction a été: "C’est impossible, de la folie furieuse!’"». De fait, confier, le temps d’un album, un personnage hyper célèbre à des artistes réputés est une démarche peu fréquente: rien à voir avec la reprise d’Astérix ou de Blake et Mortimer par des équipes stables chargées de coller totalement à la BD d’origine. Le seul exemple similaire est sans doute celui de la collection «Le Spirou de…» où des auteurs de premier plan comme Emile Bravo, Yann, Olivier Schwartz et quelques autres ont donné de superbes variations sur le thème du petit groom.

Pas découragé pour autant, Jacques Glénat a parlé du projet à quelques auteurs qui ont réagi avec enthousiasme et fait des planches de test. Avec des résultats suffisamment encourageants pour permettre de relancer Disney et d’entamer… plusieurs années de négociations. Car on ne traite pas comme ça avec la World Company, qui a l’œil sur tout. «Tout est compliqué avec Disney, je reçois des contrats de quarante pages, je signe sans lire: que voulez-vous que Glénat puisse faire face à Disney?», lance l’éditeur grenoblois.

L’accord de principe trouvé avec Disney, les premiers auteurs ont été recrutés sans mal, tant l’opportunité de se frotter à l’un des personnages de BD et de dessin animé les plus célèbres du monde est apparue comme irrésistible. Nombre d’artistes de la BD européenne contemporaine se revendiquent en fait de la «génération Mickey». Cosey, par exemple, qui signe l’un des deux albums qui sortent début mars, explique que travailler sur Mickey «était un vieux rêve: je m’étais même présenté chez Disney en 1978 pour me faire embaucher!». Lewis Trondheim, scénariste du deuxième album, raconte comment, enfant, il «lisait et relisait sans arrêt les grands albums de Mickey des années trente et quarante» offerts par ses parents. Quant à son complice Keramidas, au dessin, il a effectivement travaillé aux studios Disney.

Mickey ne peut pas sortir de chez Minnie

Planche extraite de Mickey’s craziest adventures, de Trondheim et Keramidas (©2016 Disney et © 2016 Éditions Glénat).

Reprendre à sa façon un tel monument de la BD ne va toutefois pas de soi. D’un côté, les artistes sont libres de faire ce qu’ils veulent en termes de dessin ou de scénario, peuvent mélanger les personnages, etc. Mais à l’inverse, il leur faut respecter la charte Mickey –une charte qui présente la particularité d’être non écrite. En fait, explique Jacques Glénat, «le code Mickey, tout le monde l’a dans la tête».

Ni violence ni sexe, on s’en doute, mais les interdits vont très loin: Mickey et Minnie ont beau être fiancés, il est hors de question de montrer le premier sortant de chez la deuxième en début de matinée. Trop shocking! Plus surprenant: impossible de représenter un pistolet ou un cigare, alors même que de tels accessoires étaient monnaie courante dans les Mickey d’il y a trente ou quarante ans. Le politiquement correct version années 2000 est passé par là…

Encore plus surprenant: de nombreux mots sont interdits. Dans l’album de Trondheim et Keramidas, Donald apparaît en train de manger une cuisse de poulet, mais il ne peut pas le dire, la mention d’un animal mort étant exclue. Dans celui de Cosey, Minnie peut se livrer à des envolées féministes, dénonçant les «clichés dépassés du héros mâle valeureux qui sauve en se sacrifiant la pauvre créature femelle faible et sans cervelle», mais l’auteur helvétique n’a pas eu le droit d’écrire le mot «féminisme»… Autant de règles parfois déroutantes mais pas exagérément perturbantes: «Quand on me donne des contraintes, je les utilise, je joue avec», affirme Lewis Trondheim.

Résultat de cet exercice peu banal: deux premiers albums superbes complètement différents l’un de l’autre. Dans Une mystérieuse mélodie, ou comment Mickey rencontra Minnie, Cosey, l’auteur de la célèbre série Jonathan, livre un récit tendre et poétique. Mickey y part à la recherche d’une inconnue qui, lors d'un trajet en chemin de fer effectué dans le noir en raison d’une panne d’éclairage, s’est endormie appuyée sur son épaule en fredonnant une mélodie… Situé avant la première apparition du Mickey de Walt Disney (puisque dans celle-ci, Minnie est déjà présente en tant que fiancée du souriceau), l’histoire tourne autour de cette présence féminine invisible et obsédante, qui ne se révèle que dans les toutes dernières pages. «J’ai raconté l’histoire que j’aurais aimé lire, explique Cosey. Je me suis demandé comment Mickey et Minnie s’étaient rencontrés, j’ai voulu montrer la maison de Mickey, comment il se nourrit (quiche au gruyère, sandwich au stilton…). Et je n’ai pas pu m’empêcher de faire une petite mise en abyme en faisant de Mickey un scénariste de cinéma.»

Approche radicalement autre chez Trondheim et Keramidas, dont le Mickey’s craziest adventures est un album survolté. Leur but, raconte le scénariste, «c’était de mettre tous les personnages, plein de scènes, de décors, d’action». Pour pouvoir empiler un maximum de scènes emblématiques des aventures de Mickey, de la cité maya perdue dans la jungle au voyage sur la Lune en passant par le monde préhistorique préservé, la cité sous-marine et les raids des frères Rapetou sur le coffre-fort de Picsou, Trondheim a eu une idée: présenter son album comme un recueil de pages éparses d’un vieux magazine oublié de Mickey. «Ca permettait de ne dessiner que les scènes intéressantes, en livrant une quintessence des Mickey des soixante-dix dernières années», explique-t-il. Il en résulte un récit «à trous», échevelé et jubilatoire.

Un aller-retour depuis les États-Unis?

Planche extraite de Une mystérieuse mélodie, ou comment Mickey rencontra Minnie, de Cosey (©2016 Disney et © 2016 Éditions Glénat).

Le concept fonctionne d’autant mieux que le livre est superbement réalisé: papier épais, «tramé» pour rappeler les pages de magazine d’il y a cinquante ans, avec fausses taches et déchirures reproduites… L’album de Cosey bénéficie lui aussi d’une belle fabrication: format légèrement carré, papier épais, dos toilé, coins arrondis pour donner un aspect vieillot, etc. «Les auteurs peuvent faire l’objet qu’ils veulent, raconte Jacques Glénat. L’album fait par Loisel qui sortira à l’automne sera sur un format italien géant qui va être compliqué à imprimer…» Deux nouveaux albums sont en effet programmés pour septembre, par Loisel, donc (célèbre notamment pour les séries La quête de l’oiseau du temps et Magasin général) et par Tebo (les séries Samson et Néon, Captain Biceps…), et deux autres dans un an.

Reste à savoir quel accueil sera réservé à ces albums, davantage destinés à un public adulte, nostalgique et sophistiqué qu’aux enfants lecteurs des Mickey «de base». Mais des perspectives importantes s’ouvrent déjà à l’international. «Potentiellement, nos histoires peuvent se vendre dans les éditions du Journal de Mickey de toute la planète, se félicite Jacques Glénat. Aux Etats-Unis, les deux éditeurs qui sont agréés par Disney veulent les publier.» Nos Mickey européens vendus aux Américains? «J’en rêve, s’exclame Cosey, qui a tellement aimé l’expérience qu’il a déjà écrit un deuxième scénario à tout hasard. Que j’aie pu faire un album de Mickey, c’est déjà génial. S’il peut être traduit et vendu là bas, ce serait doublement génial!»

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