France

Et si on parlait plus du sarkozysme et moins de Sarkozy?

Gaël Brustier, mis à jour le 23.08.2016 à 12 h 42

À l'heure où l'ancien président de la République lance officiellement une nouvelle candidature à l'Élysée, retour sur sa marque idéologique sur la droite française depuis vingt-cinq ans.

Nicolas Sarkozy à Jonage, le 12 mai 2016. JEFF PACHOUD / AFP.

Nicolas Sarkozy à Jonage, le 12 mai 2016. JEFF PACHOUD / AFP.

À la tête du pays ou dans l’opposition, en «retrait» de la vie politique ou président du principal parti de droite, et désormais officiellement candidat à son investiture pour la présidentielle 2017, Nicolas Sarkozy aura incontestablement marqué son temps. Le «sarkozysme» a d’abord été une réponse à la crise existentielle permanente de la droite française ces quinze dernières années, commencée sous la présidence de Jacques Chirac et qui pourrait trouver son paroxysme dans la prochaine élection primaire.

Si Jacques Chirac a bien écrasé Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002, la fusion des différentes familles de la droite parlementaire dans l’UMP (les «gaullistes», les libéraux et les centristes) ne parvient alors pas à donner à celle-ci une parfaite cohérence idéologique, d’autant que la situation internationale et européenne autant que l’évolution de la société française contribuent à rendre l’opération plus compliquée encore. Le contexte des années 2000 bouleverse nombre d’anciennes certitudes: les attentats du 11 septembre 2001, l’entrée de la Chine dans l’OMC, la nouvelle guerre en Irak (le positionnement de Jacques Chirac et les doutes d’une partie de la droite atlantiste, dont Nicolas Sarkozy, marquent le chant du cygne du gaullisme), les émeutes de novembre 2005, les débats internes à la Convention sur l’avenir de l’Union européenne (présidée par Valéry Giscard d’Estaing et destinée à produite le TECE) puis la victoire du «non» au référendum du 29 mai 205 contribuent à semer la confusion. Venu du giscardisme, du Parti républicain et de Démocratie libérale, Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre de Jacques Chirac de 2002 à 2005, y répond notamment par une accélération de la décentralisation, présentée comme le cœur de la philosophie du chef du gouvernement. Décentralisation, Europe: le cœur du «réacteur» de l’ancienne UDF semble être devenu celui de la droite française au gouvernement. Les cadres de Démocratie libérale sortent d’ailleurs plutôt renforcés de la fusion avec le RPR en 2002.

Désaveu cinglant pour le président Chirac mais également pour les directions politiques des grands partis de gouvernement, menés par Nicolas Sarkozy et François Hollande, le référendum du 29 mai 2005 va accélérer la recomposition idéologique du grand parti de droite. Alain Juppé, condamné par la justice, a cédé la direction de l’UMP à Sarkozy en 2004. Les résultats des élections régionales de 2004 ont été catastrophiques pour la droite parlementaire et le nouveau président du parti va tenter de tirer parti du fait que le second mandat de Jacques Chirac s’avère très vite tourner à la fin de règne.

Se nourrir de la crise idéologique de la droite comme de la gauche

Il a épousé toutes les thèses d’Edouard Balladur sur la domination culturelle de la gauche et les «effets ravageurs d’un catéchisme appliqué durant un demi-siècle», dont le programme du Conseil national de la résistance et le Front populaire sont des éléments essentiels.

Sarkozy, comme Edouard Balladur, est bien davantage «de droite» que gaulliste. Toutefois, l’orientation libérale ne permet pas, à elle seule, de l’emporter électoralement, encore moins de susciter le consentement des Français sur la durée. Et ce d'autant moins que la campagne référendaire de 2005 révèle l’émergence de clivages jusqu’alors non pris en compte et puissamment structurants en vue de la présidentielle de 2007 –des clivages sociaux, territoriaux, révélant aussi une déconnexion des grandes métropoles et d’une France plus périphérique. Mais cette campagne favorise et révèle aussi le rapprochement entre Nicolas Sarkozy et Patrick Buisson. Le président de l'UMP a fait campagne pour le «oui», pose avec François Hollande en une de Paris Match, mais constate que les prédictions de son conseiller officieux sont exactes: le «non» l’emporte par 55%.

On se souvient de la campagne de 2007, qui articula «rupture» et «ouverture», fusion des droites et captation d’environ un million de voix lepénistes. Tel Silvio Berlusconi, qui avait porté la destra italienne au pouvoir en Italie en 1994 en intégrant un grand nombre de cadre du Parti socialiste italien de Bettino Craxi à son parti Forza Italia et en ouvrant en même temps les portes du pouvoir à la Lega Nord de Bossi et au MSI de Fini, Nicolas Sarkozy se nourrit alors non seulement de la crise idéologique de la droite mais également de celle de la gauche. Habilement, il utilise une rhétorique «de gauche» dans le domaine économique et social, renonçant à adopter les refrains tapageurs des plus libéraux de son camp. Le sarkozysme consiste aussi en une utilisation accrue du thème de «l’identité nationale», mis en musique dès son accession à la tête de l’UMP, développé à l’envi dans les discours de Caen et Besançon de mars 2007 et dont la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale constitue le point d’orgue. En 2007, avant la crise, le sarkozysme peut se résumer à une équation assez simple: ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale + Bernard Kouchner, une des prises de guerre du nouveau pouvoir avec Fadela Amara.

Une vision du monde remise en cause en 2008

Plus qu’un style, le sarkozysme a été l’expression politique d’une vision du monde. Celle-ci s’est cristallisée dans la première partie des années 2000 mais a été partiellement remise en cause sitôt la crise de 2008 enclenchée. Dès celle-ci, Nicolas Sarkozy a tenté de s’adapter en s’alignant sur le consensus européen –imposant des politiques d’austérité au Sud de l’Europe, soutenant des gouvernements «techniques» en Italie et en Grèce, solution dont fit d'ailleurs les frais Berlusconi, et signant le TSCG, dit traité «Merkozy»– mais en affirmant vouloir «moraliser» le capitalisme. C’est l’époque du discours de Toulon de septembre 2008, dans lequel le président de la République d’alors déclarait notamment qu'«une certaine idée de la mondialisation s'achève avec la fin d'un capitalisme financier qui avait imposé sa logique à toute l'économie et avait contribué à la pervertir», et ajoutait que «la crise financière n'est pas la crise du capitalisme. C'est la crise d'un système qui s'est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a trahi l'esprit du capitalisme».

Le sarkozysme passa ensuite du discours de Toulon à celui de Grenoble. La moralisation du capitalisme étant plus difficile à atteindre que la déchéance de nationalité ne l’était à étendre, et la liberté de circulation des personnes plus facile à remettre en cause que celle des marchandises ou des capitaux, le chef de l'État déclara que la nationalité française devait «pouvoir être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un fonctionnaire de police ou d'un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique». Un discours qui contribua à accroître la porosité entre les électorats de droite et d’extrême droite: aux cantonales de 2011, le Front national releva la tête.

La «crise des migrants», la question du terrorisme et la crise croissante de la «gouvernance» européenne ont depuis rendu paroxystique une évolution idéologique que Nicolas Sarkozy a déjà tenté de capter en 2012. À partir de 2011, la droite s'est retrouvée sous la pression (en France mais aussi dans d’autres pays d’Europe) des nouvelles droites radicales. Ce qui change, c’est l’intensité et la rapidité de la crise idéologique de nos sociétés, et particulièrement de la société française.

Nicolas Sarkozy poursuit sa «parade vers la droite», encore attestée par le contenu de son livre-programme (dont le titre, Tout pour la France, rappelle étrangement celui du livre de Charles Pasqua quand celui-ci l’avait sévèrement battu aux élections européennes de 1999, Tous pour la France, lui-même étant une réponse à La France pour tous de Jacques Chirac), on retrouve l’essentiel du viatique des droites françaises et souvent européennes: Identité, Compétitivité, Autorité, Liberté. En filigrane, comme en 2007, l’adversaire est désigné, la gauche issue de Mai 68 coupable de tous les maux… Il lui reste désormais à démontrer que, malgré presque tous et malgré tout, il demeure pour le peuple de droite celui qui est le seul à pouvoir mettre en œuvre concrètement au pouvoir ce qui relève pour l’heure d’une vision du monde diffuse et puissante, ancrée dans notre société, mais que Marine Le Pen aura des difficultés, encore quelques temps, à prétendre pouvoir incarner au pouvoir.

Au fil de l'eau

Tous trois candidats à la primaire, Alain Juppé, François Fillon et Nicolas Sarkozy ont accompli le début de leur parcours au sein d’une famille politique –le gaullisme– qui a cessé d’existé. Le paradoxe aujourd'hui étant que sans Juppé, le sarkozysme n'aurait pas pu exister, la lutte qui les opposait dans les années 1990 portant sur la conquête du pouvoir, derrière leurs leaders Jacques Chirac et Edouard Balladur, davantage que sur l'idéologie, les deux hommes se retrouvant sur leur vision d'un RPR de droite, par opposition à un gaullisme «ni gauche ni droite».

Le maire de Bordeaux, en tant que très puissant secrétaire général du RPR de 1988 à 1995 puis président de 1995 à 1997, incarnait, avec Edouard Balladur en intellectuel organique du néolibéralisme et Nicolas Sarkozy, une ligne radicalement opposée à celle promue en 1990 par Philippe Séguin et Charles Pasqua. Sa ligne, fondée sur les thèses libérales et européennes, était plus proche de la nouvelle sociologie militante du parti, avec des adhérents plus bourgeois que dans les générations antérieures, plus acquis aux idées économiques libérales et frontalement opposés à la gauche au pouvoir. La stratégie impulsée par la direction du parti, par conviction idéologique et intérêt électoral (discutable), allait consister en un rapprochement continuel avec les thèses et les responsables de l’UDF, allant jusqu’à la présentation de candidats uniques dans la plupart des scrutins puis, logiquement, à la fusion des appareils politiques de droite en 2002. Elle a eu aussi pour conséquence un exode électoral assez rapide des milieux populaires (ouvriers et employés) RPR vers le FN.

De l’effacement et de la fusion des familles politiques de la droite parlementaire française post-1945 est née une crise idéologique et politique permanente, autant présente en 2016 qu'elle l'était en 2004 quand Nicolas Sarkozy a repris l'UMP des mains de son rival. La tentative de reconfiguration effectuée par les équipes de Nicolas Sarkozy entre 2004 et 2007 a été balayée dès 2008 par la crise. Si David Cameron s’était doté de la Big Society, la droite française peine encore à se doter d’un projet cohérent. Pour l’essentiel, il ne reste du sarkozysme qu’une mise en avant des thèmes identitaires, une adhésion au consensus économique européen et une adoption selon les circonstances des thématiques en vogue: conservatisme de type «Manif pour Tous», interventionnisme étatique de circonstance ou de façade, remise en cause de Schengen...

Stratège par vocation et idéologue par nécessité, l’ancien président de la République n'est parvenu à reconfigurer que partiellement, selon les besoins du moment et au fil de l’eau, une droite française peu idéologique mais qui doit néanmoins délivrer une vision du monde dans une France en crise. Le sarkozysme a opéré sur la droite comme un euphorisant et il n'est pas certain que cette potion idéologique trouve substitut plus efficace de la part des autres candidats à la primaire de droite. Et même si Nicolas Sarkozy n’était pas désigné par la primaire, le sarkozysme serait encore un stimulant assez tentant pour une droite en quête d’elle-même…

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
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