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Quarante ans après, le PS meurt de son ambiguïté fondatrice

François Mitterrand au Congrès d'Épinay, le 11 juin 1971, entouré de Georges Sarre, Pierre Mauroy et Pierre Joxe. PIERRE GUILLAUD / ARCHIVES / AFP.

François Mitterrand au Congrès d'Épinay, le 11 juin 1971, entouré de Georges Sarre, Pierre Mauroy et Pierre Joxe. PIERRE GUILLAUD / ARCHIVES / AFP.

À Epinay, François Mitterrand avait voulu en faire à la fois un parti de «pouvoir» et de «rupture». Un double jeu de plus en plus intenable, jusqu'à l'implosion.

Le Parti socialiste, refondé à Epinay par François Mitterrand en 1971, traverse actuellement la plus grave crise de son histoire. Il ne représente plus, pour beaucoup de socialistes, peut-être même pour la majorité d’entre eux, ni un instrument politique utile ni une communauté humaine attirante. La violence de la charge de Martine Aubry et de ses acolytes, lancée dans le texte publié le 24 février dernier, montre, au-delà des haines personnelles et des désaccords de fond, que, désormais, l’appartenance à ce parti n’implique plus aucune solidarité ni retenue dans les rapports que les socialistes entretiennent entre eux. Pire, les différents courants n’ont plus envie de militer sous le même toit car ils ne se supportent plus.

Lorsque Martine Aubry accuse le gouvernement, non seulement de faire du quinquennat un échec mais encore d’être responsable d’un affaiblissement durable du pays, elle adopte une position d’opposition radicale au pouvoir socialiste qui ignore volontairement les effets désastreux qu’il ne peut manquer de produire sur l’opinion publique; quand certains «frondeurs» menacent le gouvernement de déposer une motion de censure en cas d’utilisation de l’article 49.3, ils se comportent comme de véritables ennemis de leur propre gouvernement. Ainsi, les comportements individuels ou collectifs des socialistes font de plus en plus fi des conséquences dommageables qu’ils peuvent avoir sur leur parti. Comment expliquer autrement le contenu du texte signé par Martine Aubry, qui dénie totalement au pouvoir socialiste l’aptitude à gouverner alors qu’une telle position ne peut qu’affaiblir encore des chances électorales déjà minces?

Une réponse possible à ces questions est que nombre de socialistes ne voient plus dans ce Parti le cadre approprié pour mener leur action politique. Mais alors, qui défendra désormais ce parti dans l’opinion si ses principaux membres ont déjà fait une croix dessus? En condamnant violemment et publiquement l’action de l’exécutif, c’est la vocation gouvernementale du parti socialiste elle-même qui est ainsi gravement mise en cause. C’est alors le pari central du congrès d’Epinay qui risque fort d’être finalement perdu.

Ambitions contradictoires

Comment en est-on arrivé là? Il faut, pour le comprendre, repartir de l’ambiguïté sur laquelle François Mitterrand avait fondé son projet de reconstruire un grand parti socialiste capable de ramener la gauche au pouvoir après le déclin puis la disparition de la SFIO dans les années soixante. D’un côté, l’objectif principal de Mitterrand était de redonner au parti socialiste une vocation gouvernementale. Il déclarait ainsi à Epinay: «Maintenant que ce parti existe, je voudrais que sa mission soit d’abord de conquérir. En termes un peu techniques, on appelle ça la vocation majoritaire de ce parti. Je souhaite que ce parti prenne le pouvoir. […] Le péché d’électoralisme! je commence mal!»

De l’autre, dans le climat politique de l’époque, François Mitterrand ne pouvait réussir son entreprise qu’en adoptant une orientation idéologique clairement de gauche. Il déclarait ainsi à ce même congrès: «Celui qui n’accepte pas la rupture avec la société capitaliste ne peut pas être adhérent du parti socialiste.» Le problème initial était que ces deux engagements étaient totalement contradictoires. Le Parti socialiste était ainsi refondé sur une ambiguïté certes fonctionnelle à l’époque mais qui, une fois au pouvoir, allait se révéler lourde de conséquences.

Dans les quatre décennies qui suivirent, les socialistes ne voulurent pas lever cette ambiguïté originelle. Il se contentèrent de la gérer plus ou moins aisément et efficacement. Lorsque le parti était au pouvoir, il acceptait, bon gré mal gré, les compromis que les gouvernements socialistes passaient avec l’économie libérale, sans pour autant se sentir véritablement engagés par les politiques menées. Lionel Jospin, premier secrétaire du PS lors du premier septennat de François Mitterrand, pouvait alors décrire la situation du parti comme étant «aux côtés du pouvoir». Lorsqu’il revenait dans l’opposition, le parti s’empressait de renier ces compromis et de réactualiser un programme «vraiment de gauche», c’est-à-dire antilibéral. C’est ainsi que cahin-caha, et une relative prospérité aidant, le Parti socialiste demeura un parti de gouvernement.

Les croyances sont mortes, la machine aussi

Depuis quelques années, dans un contexte marqué par la profondeur de la crise économique et le retour du chômage de masse, l’ambiguïté originelle a cessé d’être politiquement gérable. Face à l’inefficacité du traditionnel «tax and spend» socialiste pour faire baisser le chômage et à la grave crise de compétitivité de l’économie française, le pouvoir socialiste, rétabli en 2012, a dû changer en cours de route son orientation économique. L’arrivée à Matignon de celui qui incarnait le mieux cette nouvelle politique a transformé chez ses adversaires au sein du parti le refus idéologique de cette politique en une opposition passionnelle à celui qui la portait et qui entendait l’appliquer. Du coup, pour la première fois dans une période où les socialistes exerçaient le pouvoir, une partie d’entre eux se sont comportés comme lorsqu’ils étaient dans l’opposition, attaquant leur propre gouvernement pour trahison des valeurs et des propositions «de gauche». Dès lors le système ne pouvait que se gripper. Le texte signé par Martine Aubry et plusieurs cadres du parti atteste la brutalité et la portée de la rupture intervenue entre une part importante du parti et son propre gouvernement, soulevant des doutes sur la possible survie de l’organisation. Les perspectives électorales très sombres ont achevé de pourrir le climat interne et encouragé les uns et les autres à s’inventer alors un avenir hors du Parti socialiste. Nous en sommes là.

Toutes les conditions sont donc réunies désormais pour que se produise une implosion du Parti socialiste. Quand cette implosion se produira-t-elle et dans quelles conditions? Ce peut être à l’occasion du vote du projet de loi dit El Khomri si les députés et le gouvernement ne trouvent pas un compromis acceptable pour les deux parties; ce peut être à l’occasion d’une éventuelle primaire socialiste si le président ne se représente pas; ce peut être enfin au lendemain d’une grave défaite électorale en 2017. Mais, quel que soit le moment de la rupture, le parti d’Epinay, tel qu’il est aujourd’hui, ne paraît plus constituer ni une organisation capable de rassembler largement sur la base de croyances et de convictions communes ni une machine politique capable de gagner des élections ni enfin l’inspirateur et le soutien d’un gouvernement efficace. Il semble parvenu au bout de sa course.

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