La jeunesse étudiante se mobilise pour les migrants

Terrain de basket du lycée parisien Guillaume-Budé, qui a servi d’abri pour des migrants, à l’été août 2015 | ALAIN JOCARD/AFP

Terrain de basket du lycée parisien Guillaume-Budé, qui a servi d’abri pour des migrants, à l’été août 2015 | ALAIN JOCARD/AFP

Des universités et grandes écoles affichent un discours accueillant et ouvrent leurs portes aux migrants, preuve de la prise de conscience par le monde académique des enjeux d’une crise mais aussi d’un besoin profondément humain: étudier et se projeter dans l’avenir.

Discrètement mais de manière continue depuis septembre 2015, le monde de l’enseignement supérieur affiche une volonté d’accueil des migrants en rupture avec la prudence de mise dans les prises de positions politiques (mis à part les partis les plus à gauche) ou dans les institutions, Éducation nationale compris. Ainsi, depuis le mois de septembre 2015, nous avons vu passer des tribunes d’universitaires appelant à l’accueil des étudiants migrants dans la presse, des communiqués des instances universitaires, comme celui de la Conférence des présidents d’universités (CPU), qui a, à plusieurs reprises, sollicité ses membres et partenaires afin d’accueillir dans les meilleures conditions possibles «les étudiants des pays victimes de conflits, notamment syriens».

Dernier communiqué en date, celui de Science-Po, dont le directeur, Frédéric Mion déclarait en ce mois de février 2016:

«Face à la crise migratoire qui touche l’Europe et la France, Sciences-Po souhaite contribuer à l’insertion des réfugiés. Le projet [...] consiste à accueillir une vingtaine de réfugiés âgés de 20 à 40 ans au sein de l’établissement pour leur permettre de suivre des cours de langue en français et en anglais. Ces réfugiés bénéficieront du statut d’auditeur libre et auront également accès aux ressources pédagogiques de Sciences-Po.»

Si l’administration communique, il faut surtout souligner le rôle moteur des étudiants. Sur le terrain, ce sont eux, en partenariat avec les directions des établissements, qui font en sortent que l’accueil fonctionne, prenne forme, ait du sens et soit efficace.

Difficile de dénombrer les initiatives, nombreuses, qui partent des différentes universités: à Strasbourg depuis septembre, à Paris-Panthéon-Sorbonne, avec des fonds du Qatar, à l’ESCP, à l’Essec, ou à Paris-Ouest-Nanterre, où étudie Lola Courcoux, très active, qui a une vision globale de l’accueil des migrants puisqu’elle s’occupe de recenser les étudiants et d’aller voir les établissements pour ouvrir des programmes.

«Ni bons ni mauvais migrants»

Car il ne s’agit en aucun cas d’accueillir les étudiants dans des cours au hasard: ils viennent de cursus de bien précis. Lola Courcoux a analysé leurs besoins: «Nous cherchons à ouvrir les universités plus scientifiques et les écoles d’ingénieurs car nous avons beaucoup de profils de ce type parmi les élèves recensés.» Il reste encore beaucoup à faire pour les étudiants mais certains projets sont déjà bien structurés.

C’est le cas de l’association Migrens, qui a vu le jour à l’École normale supérieure. Il s’agit d’accueillir des «étudiants invités» dans un programme spécifique. Une des étudiantes à l’initiative du projet, Laetitia Basselier, nous précise l’esprit du projet:

«Nous avons bien pesé chacun des mots utilisés: notre programme ne tient pas compte de classification entre demandeurs d’asile, migrants ou réfugiés. Ni bon ni mauvais migrants. Nous avons également choisi d’utiliser les désignations “binômes” pour les étudiants et “tuteurs” pour les professeurs plutôt que “parrains” ou “marraines” car ce sont des termes propres au monde académique. Nous parlons aussi de “tandem linguistique” car il s’agit de s’apprendre mutuellement les langues (et non de cours de français). Les étudiants ne se sentent pas assistés puisqu’eux-mêmes donnent des cours de conversation et de langues.»

Et on apprend au détour de cette conversation que certaines de ces langues (le farsi, le dari, le patchou) sont recherchées dans le cadre de projets d’étude et que certains de ces étudiants invités parlent six ou sept langues différentes! De quoi susciter l’admiration, même à Normale sup’.

Drame collatéral

En écoutant tous les étudiants engagés sur la question, on n’entend plus les mots migrants ni réfugiés car tous parlent d’élèves et d’étudiants. Tout est là. Étudier est une nécessité pour des individus dont la vie ne se résume pas à un parcours migratoire. Mais, pour le savoir, encore faudrait-il les écouter. C’est ce qu’a fait Alyette Tristch, étudiante à Science-Po:

Dépasser les frontières qui empêchent la pensée de se libérer, c’est d’abord rendre à celle et ceux qui sont sans cesse défini(e)s par leur seul statut administratif la possibilité d’exister comme personne et comme projet de vie

Association Migrens, à l’ENS

«J’avais passé du temps en Jordanie dans le cadre de mon cursus, j’étais donc déjà sensibilisée à la question des réfugiés. Quand je suis rentrée à Paris, en septembre, j’ai voulu aller à la rencontre des migrants. Je suis allée quai d’Austerlitz et à la mairie du XVIIIe arrondissement pour voir si je pouvais apporter de l’aide et discuter avec les personnes. Assez vite, je me suis aperçue que certaines personnes avaient envie de poursuivre leurs études.»

Et attention, toutes les associations, tous les individus engagés se gardent de discours humanitaires. Voici comment Migrens résume son programme à l’ENS:

«Assumer une mission de lutte pour l’égalité universitaire. Or dépasser les frontières qui empêchent la pensée de se libérer, c’est d’abord rendre à celle et ceux qui sont sans cesse défini(e)s par leur seul statut administratif la possibilité d’exister comme personne et comme projet de vie.»

Un étudiant, pour qui les études ont une importance capitale, se rend bien (et même mieux) compte du drame collatéral que signifie l’arrêt de celles-ci pour celui ou celle qui doit fuir son pays. C’est le cas d’Alyette, qui reprend cette idée de «projet de vie»«Les études c’est ce qui compte le plus dans ma vie aujourd’hui et, quand je vois des gens qui doivent tout arrêter, je suis très sensible à leur problème. Je m’identifie à eux.»

Solidarité diplômante

Il serait fastidieux de faire le tour de toutes les initiatives universitaires françaises –elles sont nombreuses. Mais il est indéniable que, en dehors des ONG, c’est bien du côté du monde de l’enseignement supérieur qu’on est, en France, le plus mobilisé et actif sur la question de l’accueil des migrants et de la reconnaissance de ceux-ci en tant qu’individus.

À Paris 8, où l’UFR Textes et sociétés a organisé une conférence des migrants, pour leur donner la parole, Vincent Message, organisateur de cet événement, écrit:

«La Conférence des réfugiés a pour but de créer un cadre où des migrants –auxquels la parole est trop rarement accordée dans les médias traditionnels– puissent exposer par eux-mêmes la situation géopolitique de leur pays d’origine, les raisons de leur départ ou les conditions de leur arrivée en Europe, mais aussi leur analyse critique de la situation, affinée par le cursus universitaire qu’ils ont suivi dans leur pays d’origine. Les intervenants qui s’y exprimeront ont quitté l’Afghanistan en guerre, la Syrie dévastée, la dictature d’Omar el-Béchir au Soudan.»

Bref, c’est dit de façons différentes mais la conclusion est la même: il ne s’agit pas d’assistance mais de solidarité.

Et pour que cela ait encore plus de sens, il faut que cela aboutisse à un résultat concret, un diplôme par exemple. Alyette Tritsch avait monté un collectif à Science-Po, chose facile en soi mais pas forcément efficace. La rencontre avec deux étudiantes allemandes sur le projet collectif a pris une forme plus opératoire:

«Au départ, j’avais tout simplement l’idée, un peu naïve, d’ouvrir l’enseignement supérieur aux migrants et, avec d’autres étudiants nous avons monté un collectif sans nom un peu informel et nous avons contacté l’administration. C’est à ce moment que deux étudiantes allemandes du collectif ont pris contact avec l’ONG allemande Kiron, dont l’objectif est justement de permettre à des migrants de suivre des cours en ligne et de pouvoir être intégrés dans une université partenaire lors d’une troisième année et d’obtenir un diplôme.»

Le format en ligne évite les difficultés administratives ou financières pour avoir accès à des cours. Il permet aussi d’étudier sur des supports divers: ordinateurs classiques mais aussi tablettes ou téléphones portables. Aujourd’hui, les initiatives qui permettant à des étudiants migrants, déplacés et pauvres d’avoir accès à des cursus en ligne se multiplient. Ainsi, Shai Reshef, le fondateur de University of the people, qui fournit des cours en ligne et certifie des diplômes, vient d’obtenir un prix pour la Philanthropie innovante décerné
par la principauté de Monaco et soutenue par l’Institut de France à travers la fondation Toqueville… Une philanthropie au goût de l’entreprise qui montre une chose: les migrants, réfugiés ou des individus en simple situation de précarité, ont aussi besoin de se former et de suivre des études. Et les propositions à but lucratif ou non destinées à remplir ce besoin vont se multiplier.

Tradition d’accueil universitaire

Comment expliquer cette prise de conscience? Il faut se représenter le monde de l’enseignement supérieur comme un espace de plus en plus globalisé. À ceci s’ajoute le fait que la France a une tradition d’accueil universitaire, ainsi que nous le rappelle notre consœur Marie-Caroline Missir, directrice de la rédaction du magazine L’Étudiant:

«La France, rappelons-le, est le troisième pays d’accueil des étudiants internationaux. En 2015, nous avons accueilli près de 300.000 étudiants étrangers et, pour une large majorité (71%), ils ont choisi l’université. La forte internationalisation de l’enseignement supérieur encourage cette tradition d’accueil de l’université française et peut expliquer la mobilisation de la communauté universitaire pour les migrants.»

Jean-Michel Blanquer, spécialiste de l’Amérique latine, ex-directeur général de l’enseignement scolaire à l’Éducation nationale, aujourd’hui à la tête de l’Essec (grande école de commerce), le confirme:

«Oui, c’est une tradition, ça a toujours été comme ça. Il y a eu la même chose par exemple avec les étudiants chiliens qui fuyaient la dictature dans les années 1970. On peut faire remonter cette tradition d’accueil aux racines cléricales de l’université.»

C’est aussi une vision qu’on peut retrouver dans les plaquettes des facs et des écoles au XXIe siècle. Qui, parmi elles, aujourd’hui, ne s’afficherait pas autrement que comme «ouverte sur le monde»? Dans l’enseignement supérieur, c’est tout simplement une évidence. Comme pour la jeune «sciencepiste» Alyette Tristch: «Un étudiant syrien ici? On ne va même pas le remarquer!»

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