Partager cet article

En Iran, «je vote donc je suis»

À Qom, au sud de Téhéran, le 26 février 2016. BEHROUZ MEHRI / AFP.

À Qom, au sud de Téhéran, le 26 février 2016. BEHROUZ MEHRI / AFP.

La forte participation à un scrutin marqué par une poussée réformiste montre que les Iraniens ont voulu consolider la composante républicaine de la République islamique.

Dixièmes du genre depuis la révolution islamique de 1979, les élections législatives du 26 février en Iran, qui se sont traduites par une poussée des candidats réformateurs, notamment dans la province de Téhéran, ont fortement mobilisé les électrices et les électeurs. Cette participation élevée (plus de 60% des 55 millions d'électeurs inscrits, dont 3 millions sont des primo-votants) montre que le vote fait partie intégrante de la culture politique des Iraniens. Depuis la révolution, le taux de participation aux législatives a oscillé entre 52% en 1980, lors des premières élections, et 71% en 1996.

A Téhéran, le taux de participation est de quinze points plus élevé que lors des deux précédentes législatives. Même au Kurdistan, qui élit six membres du Parlement et deux de l'Assemblée des experts, l'organe chargé de désigner le Guide de la Révolution, le taux de participation s'élève à 53% en dépit de l'appel au boycottage lancé par le Parti démocratique du Kurdistan iranien et le Komaleh.

Les moyens de communication modernes ont joué un rôle important pendant la campagne électorale. Les réformateurs et modérés, y compris le président Hassan Rohani, et des personnalités politiques et artistiques avaient utilisé des réseaux sociaux pour appeler la population à se rendre aux urnes. Des dizaines d'artistes, cinéastes, acteurs et actrices très populaires du puissant cinéma iranien, dont Raskhshan Banietemad, la cinéaste la plus en vue du pays, Dariush Mehrjouyi, Ezzatollah Entezami, Taraneh Alidousti, Mahnaz Afshar, Baran Kosari ou encore Reza Kiyanian, avaient déclaré voter pour les candidats réformistes et modérés. «Je vote donc je suis, a déclaré Rakhshan Banietemad. Nous participons aux élections pour entraver l'accès au Parlement de ceux qui ne représentent pas le peuple et ses aspirations. Chaque vote symbolise les revendications non satisfaites de la nation.»

Ce taux de participation élevé s'explique aussi par le fait que ces élections ont eu lieu à un moment décisif où le pays commence à réintégrer la communauté internationale suite à la signature de l'accord sur le nucléaire, le 14 juillet 2015, et à la levée des sanctions internationales en janvier 2016. L'intensification des guerres dans la région, l'effondrement des Etats, la destruction des infrastructures, la violence quotidienne associée à la présence du groupe Etat islamique près des frontières iraniennes et l'animosité de l'Arabie saoudite vis-à-vis du pays ont aussi poussé les électeurs vers les urnes pour consolider l'Etat et la politique modérée du président Hassan Rohani à travers leur vote.

Factionnel, institutionnalisé et plébiscitaire

Le mouvement de modération qui s’est esquissé à partir de juin 2013 avec l’élection de Rohani a pris une ampleur sans précédent. Les deux pôles traditionnels, les conservateurs d’un côté et les réformistes de l’autre, ont alimenté chacun à leur tour le centre, lui fournissant des personnalités et des idées. Partisans de la pacification du champ politique, les réformateurs se sont posés la question de la faisabilité des réformes radicales et se sont laissés convaincre que la société ne soutient pas un affrontement direct avec des institutions conservatrices susceptible de conduire à la violence politique, comme cela a été le cas en 2009.

Cette pacification s'inscrit dans le cadre du dualisme du système politique iranien, à la fois islamique et républicain, qui prend sa source dans les origines divines et humaines de la souveraineté. Le 26 février, les électeurs ont donc pu voter pour consolider sa composante républicaine, qui prône l'universalité et l'égalité des citoyens, rappelant que la République iranienne est islamique et souvent verrouillée, mais est aussi un régime factionnel, institutionnalisé et plébiscitaire.

L'existence, depuis la Révolution, d'un large éventail de mouvances au sein du régime, avec des idéologies et des intérêts différents voire divergents, a laissé présager la possibilité d'une alternance politique et la viabilité d'une démocratisation du système. Cette situation a largement réduit l'attrait d'une opposition au sein d’une diaspora désunie et souvent coupée de la réalité d'une société en mutation. Malgré le filtrage des candidats, certains échappent aux mailles du filet et créent parfois des surprises: l'élection en 1997 du candidat réformiste Mohammad Khatami, qui n'était pas celui du système, en est une illustration. 

L'ordre politique de la République islamique est institutionnalisé. Cette institutionnalisation a été consolidée par le ralliement à l’espace politique des islamistes partisans du gouvernement d’un jurisconsulte velayat-e faqih, ceux pour qui il ne saurait exister d’autre parti que le parti de Dieu mais qui ont toutefois utilisé la sphère politique comme mode de légitimation. Ceci illustre leur acceptation d’une autre souveraineté (populaire) que celle de Dieu.

Enfin, la République islamique est un régime plébiscitaire. En effet, selon le sixième principe de sa Constitution, «les affaires du pays doivent être conduites avec l'appui de l'opinion publique, par la voie d'élections: l'élection du président de la République, des membres de l'Assemblée islamique (Parlement), des conseils (municipaux et locaux), et/ou par la voie de référendum». Le vote est donc le garant de la légitimité de l'ensemble du système. A travers leur participation, les électeurs ont montré leur volonté de renforcer les institutions électives qui tirent leur légitimité du vote. 

«Mettre fin au Parlement masculin»

Le système politique iranien laisse cependant sous-représenté une moitié des électeurs: les électrices. Seulement neuf femmes députées (en majorité conservatrices) siégeaient au neuvième Parlement, représentant 3% des élus –au fil des élections, ce taux a oscillé entre 1,6% et 5,5%. Visant une meilleure représentation politique des femmes, Shahindokht Molaverdi, vice-présidente aux affaires des femmes et militante féministe, avait proposé une proposition de loi pour instaurer un quota de 30% de députées, qui a été rejetée. Mais les militantes des droits des femmes, séculières comme religieuses, se sont mobilisées, lançant une campagne intitulée «Pour mettre fin au Parlement masculin» et invitant leurs consœurs à voter pour une des 500 candidates. Grâce à leur mobilisation, 13 candidates, en majorité réformistes, se sont fait élire selon les résultats partiels et plusieurs autres sont en ballottage en province.

L'enjeu sera désormais de proposer des lois pour mettre fin aux discriminations touchant les femmes: ces dernières continuent à subir un Code civil qui institutionnalise les inégalités dans la sphère domestique, une discrimination à l'embauche ou encore des disparités salariales. Seules 15% travaillent dans le secteur formel de l'économie, dont 40% dans le secteur public, alors que 70% des étudiants sont des étudiantes (3 millions environ).

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte