Ce que maîtrise Ai Weiwei, c’est (surtout) l’art de la communication

Ai Weiwei en 2015 | Michel Cizek/AFP

Ai Weiwei en 2015 | Michel Cizek/AFP

C'est le provocateur, l'activiste et l'opposant politique courageux qui ont fait d'Ai Weiwei un homme célèbre plus que son art.

Artiste, opposant, activiste? Difficile de réduire Ai Weiwei à une seule définition. L’artiste chinois est connu dans le monde entier pour avoir défié les autorités de son pays, mais que sait-on réellement de son art?

Rarement une biographie aura autant éclipsé une production artistique. En s’adressant directement au public via son blog, puis les réseaux sociaux, de Twitter à Facebook en passant par Instagram, il a su atteindre un large public, qui se reconnaît dans ses prises de positions, ses provocations, parfois dans ses performances artistiques. Il est sûrement un maître incontesté en communication, mais que représente le travail de l’artiste?

Révolte et provocation

Ai Weiwei est exposé depuis le début de l’année 2016 à Paris. Pour sa première exposition majeure en France, Er Xi (Un jeu d’enfant), il a répondu à la sollicitation d’une grande enseigne parisienne, le Bon Marché. Il revisite un classique de la littérature chinoise, Shan Hai Jing, le livre canonique des montagnes et des mers qui décrit une Chine mythique, hantée d’animaux fantastiques. L’exposition rassemble une vingtaine de cerfs-volants, des chimères blanches, que des dizaines d’artisans ont confectionnés en Chine de façon traditionnelle, en bambou et papier de soie. Un retour à la tradition qui tranche avec son image habituelle de révolté et de pourfendeur des ordres établis.

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Ai Weiwei aime défier, susciter la polémique. Depuis le milieu des années 1990, sa ligne est claire: «Une œuvre d’art incapable de mettre les gens mal à l’aise ou de se sentir au moins différent n’a aucune valeur.» Il a ainsi plongé des dizaines de vases néolithiques dans des seaux de peinture aux couleurs vives pour qu’il «puisse les montrer dans les musées contemporains, où il y a beaucoup plus d’éclairage». Il a brisé une urne de la dynastie Han, vieille de presque 2000 ans, sur un trottoir… juste pour en constater l’effet, alors qu’il en décorait une autre d’un logo Coca-Cola. Il aime troubler son spectateur, l’obliger à perdre pied… au nom de son droit à la liberté d’expression. La provocation pour la provocation? En tout cas, c’est ce qu’on retient de la série de photos réalisées entre 1995 et 2003 sur lesquelles on l’aperçoit faire un doigt d’honneur face à des bâtiments emblématiques, de la place Tienanmen à la Maison Blanche, en passant par la tour Eiffel.

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De l’exil intérieur à l’exil tout court

Ai Weiwei est né en 1957 à Pékin. Jusqu’en 1976, il suit son père le poète Ai Quing, en exil intérieur dans un camp de travail au milieu du désert de la province de Xinjiang, à l’extrême nord-est de la Chine. Même avant la Révolution culturelle, il était mal vu d’être un intellectuel. Ai Qing rentre à Pékin en 1978 et y vivra jusqu’à son décès, en 1996.

Rarement une biographie aura autant éclipsé une production artistique

En 1978, Ai Weiwei s’inscrit à l’Académie du Film de Pékin, où il étudie l’animation. Il rejoint le premier mouvement artistique d’avant-garde nommé Xing-Xing (les Stars), qui remet en cause tout autant l’esthétisme révolutionnaire et les icônes communistes qu’un style plus traditionnel chinois. Parmi ses membres les plus connus, on retrouve le peintre Huang Rui, les sculpteurs Wang Keping et Ma Desheng, et l’une des rares femmes du groupe, Li Shuang. Ces premiers artistes contemporains sont vite marginalisés. Le mouvement est dissous en 1983. La plupart partent en exil, certains s’installent à Paris, d’autres à Londres ou Tokyo.

Ai Weiwei choisit les États-Unis, Philadelphie, puis New York. Là, il suivra quelques cours à la Parson school et à l’Arts Students League, sans pour autant achever un cursus. Son séjour américain se résumera avant tout à fréquenter la diaspora chinoise, à la prise d’innombrables clichés cataloguant son quotidien et à de fréquents passages dans les casinos d’Atlantic City, la ville de jeux la plus proche de New York, où il s’adonnera avant tout au blackjack. Il n’a produit pendant cette période aucune œuvre majeure et n’a réalisé aucune exposition malgré l’intérêt d’une galerie de Soho, Ethan Cohen fine arts.

L’émergence d’une industrie

Son séjour américain lui permettra de connaître l’histoire de l’art du XXe siècle. Il se passionne pour Marcel Duchamp et le dadaïsme. Comme simple spectateur, il assiste à l’affirmation des multiples facettes de l’art contemporain, au triomphe d’Andy Warhol, de Basquiat ou à la montée d’un Julian Schnabel et aux toutes premières provocations de Jeff Koons. Il assimile l’utilisation du ready-made, de la photographie, de la vidéo, de la performance, du street-art, autant que l’architecture ou la sculpture, qui seront plus tard les multiples supports qu’il utilisera. Il voit l’émergence de cette nouvelle industrie qui s’affirme à New York: le foisonnement des galeries à SoHo, le triomphe de l’art conceptuel et des performances.

Ai Weiwei découvre le pouvoir de la communication agressive et transgressive. Un domaine dans lequel il excelle rapidement. Il comprend très vite les possibilités infinies d’internet, l’impact des relations directes et immédiates et un peu plus tard la puissance des réseaux sociaux. Il devient l’objet de son travail dans des mises en scènes audacieuses qu’il rend accessibles au plus grand nombre. Mais il ne s’implique pas dans la vie politique. En 1989, le mouvement démocratique, les protestations et la répression sur la place Tienanmen ne sont pour lui que des images sur les chaînes de télévision américaines. Ce n’est que quelques années plus tard, en 1993, qu’il repart en Chine; son père est tombé malade. Jusqu’en 2008, ses relations avec les autorités ne sont pas conflictuelles.

Le nid d’oiseau

Il noue des liens avec une nouvelle génération d’artistes. Il produit avec eux, Xu Bing et Zeng Xiaojun, The Black Cover Book (1994) qui résume l’histoire de l’art du XXe siècle. Suivront deux autres volumes qui poursuivront la même démarche en intégrant des artistes chinois: en 1995, The White Cover Book et, une année plus tard, The Grey Cover Book.

Le travail de Ai Weiwei commence à être montré à l’étranger aux États-Unis, en Belgique, en Allemagne, en France à Montpellier, en Corée et au Japon. En 1999, il participe à la 48e Biennale de Venise, en Italie, sur le pavillon chinois. Il participe aussi à la première Triennale de Guangzhou, en Chine (2002).

Il ouvre un cabinet d’architecture, Fake Design, en 1999 à Pékin. Son grand projet sera la réalisation du parc Jinhua, pour lequel il fait appel à des architectes étrangers pour la création des dix-sept pavillons. Ce projet lui permet d’être engagé comme consultant des architectes suisses Herzog et de Meuron, pour concevoir le stade olympique des Jeux olympiques de Beijing, le fameux nid d’oiseau. En 2003, les autorités chinoises choisissent ce projet.

Chouchou des médias et des curateurs

Mais c’est son engagement politique et son courage qui vont en faire l’un des artistes les plus connus dans le monde. Une idole des médias et des curateurs. En lançant des «J’accuse» médiatiques, il devient l’un des chefs de file de l’opposition à la dictature communiste, un symbole de la lutte pour les droits de l’homme et la liberté d’expression en Chine. Et il se sert de tout ce qu’il a appris à New York. Il immortalise ses prises de positions par des tweets ou des selfies. Ces derniers sont même devenus une œuvre en progression, son Selfie Wall.

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Il comprend très vite les possibilités infinies d’internet, l’impact des relations directes et immédiates et un peu plus tard la puissance des réseaux sociaux

Les relations avec les autorités se dégradent à partir de 2008 après le tremblement de terre du Sichuan, et son très lourd bilan, de plus de 70.000 morts. Comme beaucoup d’autres, Ai Weiwei accuse en bloc la corruption des différents pouvoirs, de l’État, des fonctionnaires, des entreprises de construction. Il lance les recherches pour réunir les noms des 5.212 enfants victimes du tremblement de terre et en publie la liste sur son blog. En août 2009, il est passé à tabac par la police. Quelques semaines plus tard, en Allemagne pour une rétrospective, il subira une opération du cerveau d’urgence pour une hémorragie interne à la suite de l’agression.

En 2010, Ai Weiwei est arrêté en Chine comme «dissident politique» pour «crimes économiques présumés». Il est accusé de fraude fiscale et… d’adultère. Des accusations fantaisistes qui le conduisent en prison pendant quatre-vingt-un jours sans inculpation, puis en résidence surveillée. Après avoir été relâché, il est condamné à une amende de 15 millions de yuans, soit 2 millions d’euros. Libéré sous caution, il ne peut quitter la Chine, ni y montrer son travail.

Une marque

Depuis juin 2015, date à laquelle les autorités chinoises lui ont rendu son passeport, il parcourt l’Europe. Il multiplie les expositions de Londres à Berlin, en passant par Paris, mais annule Copenhague à la dernière minute, pour cause de désaccord avec une nouvelle loi votée par les députés danois qui permet la confiscation des biens des refugiés.

Il y a quelques jours, il était de retour à Berlin pour un projet où ses assistants ont placé des gilets de sauvetage oranges sur les colonnes néoclassiques du Konzerthaus. Une fois encore, il dénonçait les conditions d’accueil des migrants en Europe. Son nouveau combat depuis l’été 2015. Entre temps, à l’automne, il a lancé sa première collection pour un collectif de créateurs de bijoux en Angleterre!

Ai Weiwei est devenu aujourd’hui une marque internationale comme Jeff Koons et Takashi Murakami. Mais il a réussi à le faire sans même créer un univers artistique qui lui soit propre. Uniquement grâce à sa personnalité et à son histoire. Et il le revendique. Il se considère comme «une marque qui défend la pensée libérale et l’individualisme», explique-t-il dans un documentaire qui lui a été consacré, Never Sorry, en 2012.

Les autorités chinoises ont bien conscience de la reconnaissance qu’il a obtenue aujourd’hui. Et elles semblent jouer un jeu encore plus ambigü que par le passé avec lui. Toutes les expositions qu’il a réalisées en Europe ont été préparées depuis son studio de Pékin. Ai Weiwei expose de nouveau en Chine… Mais Pékin semble clairement préférer qu’il joue à l’activiste et au provocateur... à des milliers de kilomètres du territoire chinois.

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