Césars: quelle diversité veut-on?

Zita Hanrot, primée pour son rôle dans «Fatima» avec le réalisateur du film, Philippe Faucon à Paris le 26 février 2016. AFP PHOTO / PATRICK KOVARIK

Zita Hanrot, primée pour son rôle dans «Fatima» avec le réalisateur du film, Philippe Faucon à Paris le 26 février 2016. AFP PHOTO / PATRICK KOVARIK

Entre la cérémonie des César, qui a primé «Fatima» de Philippe Faucon et celle des Oscars, incriminés pour n'avoir sélectionné cette année aucun acteur ni actrice noirs, il faudrait rappeler que la revendication de diversité est celle de l’apport d’êtres différents, et dont il ne s’agit pas de réduire les différences, au risque d’un appauvrissement généralisé.

Un peu parce que la question est, à juste titre, devenue omniprésente, un peu comme effet secondaire de la controverse récurrente sur les sélections trop dépourvues de réalisatrices à Cannes; beaucoup par symétrie avec la polémique déclenchée aux Oscars par l’absence de Noirs parmi les nommés, l’enjeu «diversité» a accompagné la cérémonie des Césars qui a eu lieu le 26 février.

Elle l’a accompagnée mezzo voce, la présence de quelques films et de quelques artistes (comédiens et réalisateurs) présentant une image… disons pas trop uniforme: il y a des femmes parmi les candidats aux titre de meilleur réalisateur, il y a des «minorités visibles» parmi les éligibles aux prix d’interprétation. Même si pas assez.

C’est que tout cela n’est formulé qu’en termes statistiques, que le problème n’est posé que sur le mode quantitatif. De quels films s’agit-il, quelles décisions artistiques mais aussi politiques et éthiques sont en jeu? Tout le monde s’en fiche, du moment qu’un quota est si possible atteint.

Au point qu’on peut se demander si, en fait de diversité, ce n’est pas plutôt d’uniformisation qu’il s’agit, les meilleures sentiments poussant à faire autant que possible rentrer tout le monde dans le même moule, fut-il celui du mâle blanc occidental hétérosexuel, intériorisé par tous ceux (l’immense majorité des êtres humains) qui ne relèvent pas de cette catégorie.

Le jour où James Bond sera interprété par une Noire lesbienne, mais en respectant les codes narratifs et spectaculaires de la franchise, diversité où sera ta victoire?

Le besoin de différences

Il faudrait rappeler que la revendication de diversité est celle de l’apport d’êtres différents

A contrario, il faudrait rappeler que la revendication de diversité est celle de l’apport d’êtres différents, et dont il ne s’agit pas de réduire les différences, au risque d’un appauvrissement généralisé, d’une uniformisation mortifère –cette rencontre entre différence étant, ne pouvant être que problématique. Et ce quand bien même les dominés, les «autres» n’aspirent qu’à rejoindre le groupe dominant –un certain Frantz Fanon nous a très bien expliqué tout cela il y a déjà plus d’un demi-siècle.

Bien sûr, la revendication quantitative de diversité a une bonne raison, une raison syndicale: oui, il faut du travail dans le cinéma et les industries du spectacle, toutes les industries, pour les femmes, les arabes, les Noirs.

Mais disons que ce n’est pas exactement le même problème que celui de la diversité comme projet de société, comme idée du monde dans lequel on a envie de vivre. Cet enjeu autrement libérateur, celui de la rencontre des autres comme autres, et pas comme réduction au même, était admirablement décrite par Jean-Luc Nancy dans le bref film de Claire Denis Vers Nancy, en forme d’hommage à Jean-Luc Godard.

 

Fatima

Pour en revenir aux Césars, la question est reformulée dans les mêmes termes que la sélection avec le palmarès. Mais disons alors, une fois n’est pas coutume, que le résultat est plutôt réjouissant cette année, mais selon deux angles d’approche distincts. Il l’est grâce aux lauréats des deux principales récompenses de ce concours, celles attribuées au meilleur film et au meilleur réalisateur.

Fatima de Philippe Faucon est bien sûr exemplaire, qui est entièrement construit autour des trois magnifiques personnages de femmes arabes, filmées avec une attention, une écoute, un sens de la nuance et de leurs différences (entre elles) qui fait honneur à un artiste qui, tout mâle, blanc et occidental même si né au Maroc soit-il, fait travailler le cinéma au plus juste. Comme il le fait, le plus souvent dans l’ombre, depuis 10 films et 25 ans.

Trois Souvenirs de ma jeunesse

Tout le cinéma de Desplechin, y compris Trois Souvenirs de ma jeunesse, fait jouer les singularités, des personnes, des cultures, des codes

A côté, le pauvre Desplechin serait bien en peine d’aligner les traces visibles de diversité qu’on réclame à grands cris. Et pourtant. Et pourtant voilà un cinéaste qui depuis autant d’années et autant de films, travaille sans cesse cette question des tensions entre ce dont on hérite et ce qu’on construit, avec et contre des familles subies, choisies, imaginées, reniées, rebâties. Aux antipodes de l’atroce familialisme américain, donc mondial, noyau du communautarisme borné, tout le cinéma de Desplechin, y compris de manière formidable Trois Souvenirs de ma jeunesse, fait jouer les singularités, des personnes, des cultures, des codes.

On se souvient de la mine abasourdie du cinéaste lorsqu’un interviewer lui demandait, il y a quelques années, le sens de la présence d’un arabe, Sami Bouajila, dans le rôle principal de Léo, en jouant dans la compagnie des hommes, et d’un noir, Bakary Sangaré, dans un autre rôle important. Desplechin, honteux pour son interlocuteur autant que se sentant insulté, répondait qu’il avait eu la chance de pouvoir travailler avec des interprètes exceptionnels et au diapason de ce qu’il comprenait des personnages, et qu’il ne voyait pas bien en quels autres termes la question pouvait se poser. Cela ne faisait pas Bouajila moins arabe ni Sangaré moins noir. Simplement, cela les désincarcérait de leur seule définition par l’appartenance ethnique.

Et bien sûr, comme il advient parfois, les Césars ont aussi, d’abord, récompensé deux des meilleurs films français de l’année, et ont peu espérer que ces films en bénéficieront. Cela aussi, il convient de le saluer, d’autant plus qu’à lire la presse au lendemain de la cérémonie, on ne peut pas dire que ce soit ce qui intéresse le plus les médias.    

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