La France des ultra-conservateurs et le chômage de masse

Martine Aubry, lors de l'université d'été 2012 du PS à La Rochelle. REUTERS/Régis Duvignau.

Martine Aubry, lors de l'université d'été 2012 du PS à La Rochelle. REUTERS/Régis Duvignau.

Défendre le statu quo en matière de droit du travail, c’est défendre un modèle social qui a échoué. L’hyper-protection des salariés et le partage du travail n’empêchent pas le chômage de masse. Ils l’alimentent…

La virulence et l'ampleur des attaques contre le gouvernement et la réforme du code du travail présentée par la ministre Myriam El Khomri est une nouvelle illustration de l’incapacité d’une partie de la classe politique française, de la gauche du Parti Socialiste au Front National, à se confronter au réel. Ils auront réussi, une fois encore, à effrayer les Français qui sont maintenant majoritairement contre la réforme.

Il faut dire qu’elle est dénoncée comme un recul social, comme un renoncement aux idéaux de la gauche, comme une victoire de la précarité et du patronat et presque comme une entrave au sens de l’Histoire. Le problème, c’est que l’hyper-protection des salariés et le partage du travail n’ont pas réduit le chômage de masse en France. Ils l’ont au contraire alimenté depuis des décennies. Le vrai recul social c’est celui-là.

Le choix du chômage de masse

Protéger les salariés des licenciements en rendant ces derniers plus coûteux et difficiles et partager le travail existant, pour lutter contre le chômage, sont des mythes. Ils ne résistent pas deux minutes à l’examen des faits. Notre modèle social qu’il faudrait défendre à tout prix est destructeur: il freine à peine les licenciements et freine en revanche considérablement les créations d’emplois. Il suffit de regarder le monde autour de nous.

Les pays qui ont ouvert leur marché du travail, même récemment, comme l’Espagne et l’Italie, ont créé bien plus d’emplois que nous. Ce n’est pas seulement le cas de l’Allemagne et du Royaume-Uni dont les taux de chômage sont environ la moitié du notre. Cela fonctionne aussi au sud de l’Europe. Selon les chiffres d’Eurostat analysés par Standard & Poor’s, entre la mi 2013 et la mi 2015, la France a créé 57.000 emplois dans le secteur privé, l'Italie 288.000 et l'Espagne 651.000!

La France, ses dirigeants politiques et ses corps intermédiaires ont fait sciemment le choix depuis des décennies de privilégier les salariés intégrés dans le système au détriment de ceux qui en sont exclus. Les «in» plutôt que les «out» avec les conséquences que l’on connaît sur la destructuration sociale, sur l’injustice entre générations, sur la défiance vis-à-vis des élites, sur la fuite des talents et des capitaux. Les fameux «acquis sociaux» ne sont évidemment par pour les «out», ni pour les chômeurs ni pour les travailleurs indépendants dont le nombre ne cesse d’augmenter.

S'attaquer aux symptômes, pas au mal

Cela fait 40 ans que les gouvernements répètent, la main sur le cœur, que la lutte contre le chômage est leur priorité absolue. Cela n'a jamais été le cas. Ils se sont attaqués aux symptômes du mal, pas à ses causes. La France n'est pas malade du chômage, elle est malade de tout ce qui fait que le chômage est aussi élevé sur son territoire. C’est-à-dire de son manque de compétitivité faute de marges et d’investissements des entreprises, de dépenses publiques et d’une pression fiscale délirantes, d’un système éducatif défaillant, du poids de la bureaucratie et des réglementations… L’économie française alourdie, engoncée, ne crée pas assez de richesses, donc d'emplois. Depuis 1975, le revenu par habitant y a progressé chaque année en moyenne de 1,46%, contre 1,84% en Allemagne et 1,92% au Royaume-Uni. Dans le même temps, le volume d'heures travaillées en France a baissé de 20% alors qu'il est resté stable dans la plupart des autres pays… et cela n’a pas réduit le chômage.

On peut regretter à l’extrême gauche et à l’extrême droite, par conviction idéologique, que l’économie de marché et le capitalisme aient triomphé dans le monde. On peut regretter les «bienfaits» des économies administrées et fermées. On peut aussi dénoncer mécaniquement l’austérité et «l’ultra-libéralisme» dans un pays qui ne connaît ni l’une ni l’autre et où la dépense publique représente près de 58% de la richesse nationale, où la totalité des régimes sociaux enregistrent un déficit massif, tout comme l’Etat et les collectivités locales, et où le nombre de fonctionnaires continue à augmenter…

Admettre les mécanismes économiques

Alors le texte de Myriam El Khomri n’est pas une panacée. Il a en l’état deux grands mérites: assouplir les conditions de licenciement économique et faire un sort aux 35 heures de travail hebdomadaire avec encore plus de dérogations.

La création du «compte personnel d’activité» est une bonne chose si elle ne se transforme pas en une usine à gaz comme la bureaucratie française sait si bien en concocter. Le plafonnement des indemnités accordées par la justice à la suite d’un licenciement abusif a par ailleurs peu de chances de passer l’obstacle du Conseil constitutionnel.

Mais acter le fait que faciliter les licenciements encourage les embauches et que permettre aux salariés de travailler plus crée de la croissance et de l’emploi est une immense révolution idéologique. Il faut la saluer et la soutenir. La France et ses dirigeants commencent enfin à admettre la réalité de certains mécanismes économiques simples.

Restent les ultraconservateurs, le parti de la peur. Le parti le le plus bruyant de France. Il préfère le statu quo, c’est-à-dire la défense d’un système qui a conduit au chômage de masse, au déclin économique et industriel et à une société qui se délite. Ces partisans veulent empêcher par tous les moyens que «toute la construction des relations sociales de notre pays soit mise à bas» écrit, avec d’autres, dans une tribune, Martine Aubry, l’apôtre des 35 heures. Les auteurs de ce texte ne voient même pas que les relations sociales de notre pays ont déjà été mises à bas… par des décennies de chômage de masse.

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