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Sur l’Europe, gauches radicales et droites nationalistes n’ont pas grand-chose en commun

Yanis Varoufakis au sommet du «plan B» à Madrid, le 20 février 2016. JAVIER SORIANO / AFP

Yanis Varoufakis au sommet du «plan B» à Madrid, le 20 février 2016. JAVIER SORIANO / AFP

Aux deux extrêmes du spectre politique, les partis cherchent à clarifier leur rapport à l’enjeu européen.

Le week-end des 20 et 21 février, un sommet du «plan B» se tenait à Madrid. Organisé par un collectif d’organisations de gauche alternative, dont Podemos (surtout son aile la plus critique), l’événement faisait suite à une première réunion finalement tenue les 23-24 janvier à Paris, après avoir été annulée en novembre en raison des attentats. Entre temps, Yannis Varoufakis, l’ex-ministre des Finances d’Alexis Tsipras, a lancé à Berlin le mouvement Diem25, dont l’objectif affiché consiste à démocratiser l’Union européenne (UE) d’ici une dizaine d’années. Et, de l’autre côté du spectre politique, dans l’indifférence générale, les dirigeants du groupe parlementaire européen de droite radicale se sont rencontrés à Milan pour une convention de deux jours.

Toutes ces initiatives, au contenu fort différent, témoignent de la prise de conscience de l’importance de l’enjeu européen par les partis oppositionnels. Une position clarifiée à ce sujet peut en effet les aider à crédibiliser leur prétention à gouverner, tout comme leur servir d’outil de distinction dans leurs paysages nationaux respectifs, en contribuant à produire une identité partisane spécifique. 

Orientation idéologique

Les trois réunions de la gauche radicale, organisées quelques mois après la défaite de Syriza face à ses créanciers, attestent au moins d’une chose: l’obsolescence du Parti de la gauche européenne (PGE), une fédération des partis de gauche alternative européens (dont en France le PC, le Parti de gauche et la Gauche unitaire), pour discuter de l’enjeu… européen! Ses instances ne sont certes pas écartées de ces processus mais elles ne les ont pas lancés ni ne les contrôlent. Pour les acteurs cherchant à triompher des biais antidémocratiques, antisociaux et anti-écologiques de l’intégration européenne existante, les contours du PGE apparaissent à la fois trop étroits sur le plan des organisations qu’il rassemble, et son identité politique paradoxalement trop fine pour définir une stratégie convaincante.

En effet, le périmètre des sommets tenus cet hiver s’avère d’un côté plus large que celui du PGE, dans la mesure où les participants se recrutent aussi du côté des écologistes (s’agissant des Français, Julien Bayou et Karima Delli, d’EELV, étaient respectivement à Berlin et à Madrid). C’est particulièrement le cas avec le mouvement DiEM25, où la volonté de rassembler au-delà de la gauche radicale stricto sensu est très claire. D’un autre côté, dans le cas des plans B, le périmètre semble idéologiquement plus resserré autour des partisans les plus résolus d’une confrontation avec la logique dominante de l’UE, ce qui n’empêche pas les débats internes sur la meilleure façon d’y parvenir.

Il est vrai que la gauche radicale est loin d’être la famille de partis la plus intégrée au niveau communautaire. Il n’est donc pas surprenant que, sur le rapport au cadre européen, qui a pour propriété de diviser quasiment toutes les familles politiques, les promoteurs de ces initiatives cherchent à s’adjoindre des forces marquées par une généalogie différente. On touche là au paradoxe et à la difficulté du niveau européen de gouvernement. Celui-ci pousse à la constitution de fédérations de partis tenant leurs origines de conflits exprimés et médiatisés d’abord nationalement, et dont les mêmes contenus économiques ou culturels peuvent être combinés avec des positions pro-, alter- ou anti-intégration[1].

La gauche radicale est divisée entre ceux qui veulent transformer les structures de l’UE... et ceux qui veulent en sortir

Dès lors, une orientation idéologique commune peut donner lieu à des choix stratégiques divers, qui peuvent néanmoins traduire ou aboutir à des divergences doctrinales plus au fond. C’est typiquement le cas avec l’enjeu européen au sein de la gauche radicale, où le débat risque en permanence d’être caricaturé entre ceux que l’on soupçonne de délaisser l’internationalisme au profit illusoire du «socialisme dans un seul pays», et ceux que l’on redoute au contraire de voir sacrifier la transformation sociale au nom de l’indiscutable intégration supranationale.

Du côté de Varoufakis et de ses alliés les plus proches, le projet de la démocratisation de l’UE suppose que le combat «alter-européen» reste celui de la transformation de ses structures, depuis l’introduction de davantage de transparence jusqu’à la réécriture des traités et leur soumission aux citoyens européens. Certains participants au lancement de DiEM25 ont fait entendre une musique un peu différente à Berlin, comme Christophe Ventura avec son idée que l’UE ne survivrait de toute façon pas à sa propre démocratisation[2]. Mais ce point de vue y est nettement minoritaire, au contraire de la ligne exprimée par Julien Bayou, selon qui «la solution ne peut être qu’européenne» face à la crise.

Dans un entretien à Mediapart, la coprésidente du parti de la gauche alternative allemande Die Linke Katja Kipping, très proche de Varoufakis, exprime parfaitement la crainte dominante d’un repli national face à la logique austéritaire de l’UE, et considère que l’euro est d’abord «une question technique». D’après elle, cette monnaie pourrait aussi être utilisée pour faire «du keynésianisme». Une position qui apparaît naïve au vu des nombreux travaux critiques ayant montré que la monnaie est une institution qui cristallise des rapports sociaux, et qu’une monnaie unique dans un espace aussi hétérogène que la Zone euro peut très difficilement convenir à tous les États membres.

Champ de bataille ou prison?

Réunir les conditions pour une telle transformation de l’euro s’avèrerait aussi peu probable que de connaître une conjoncture propice pour changer les traités: avènement simultané de plusieurs gouvernements eurocritiques, mobilisations populaires à échelle transnationale, capitulation des institutions communautaires «indépendantes» (Commission, BCE, Cour de justice) détentrices d’un mandat supranational et supra-électoral…  Une perspective jugée profondément irréaliste, en tout cas improbable, par certaines franges (encore minoritaires) des partis participant aux réunions du «plan B», et en particulier par plusieurs économistes compagnons de route de la gauche radicale.

C’est le point de vue qu’a notamment développé l’économiste français Cédric Durand à Madrid. Dans son intervention, il a expliqué que la Zone euro n’était pas un champ de bataille où les forces populaires pourraient progresser point d’appui par point d’appui, mais plutôt une «prison» dont il faudrait selon lui s’échapper. Frédéric Lordon, qui a récemment éreinté sur son blog l’initiative de Varoufakis, délivre une analyse proche.

La présence de nombreux Français parmi les tenants de cette ligne stratégique s’explique par des facteurs géopolitiques et historiques. Pour les plus petits pays, une rupture avec l’UE serait plus coûteuse et aurait moins de conséquences que celle d’un grand pays au cœur de cette construction. Par ailleurs, il existe de longue date une méfiance française envers la domination allemande de l’Europe et l’alignement de l’économie française sur des normes de compétitivité fixées outre-Rhin. L’avertissement contre les dangers de la «zone mark» figurait déjà dans les analyses du CERES (à l’aile gauche du PS) des années 1970.

L’Europe n’a pas la centralité suffisante et la nation ne l’a plus

Roger Martelli, membre d’Ensemble!, une des trois composantes du Front de Gauche

Les partisans de la désobéissance et surtout de la préparation active d’une sortie de l’euro qui surviendrait inévitablement, doivent cependant constamment rappeler qu’ils ne sont pas hostiles au principe de l’intégration européenne, mais à l’architecture institutionnelle et aux politiques publiques qui en ont découlé. S’il y a repli sur le terrain national, celui-ci ne serait que tactique, dans la mesure où les points d’appui y resteraient plus forts qu’à l’échelle européenne pour défaire «l’internationalisme du capital» et reconstruire un authentique «internationalisme des subalternes». De fait, même les moins naïfs devant les possibilités objectives de démocratisation sont taraudés par les risques objectifs de défaite et de dilution de l’idéal de solidarité supranationale en cas de rupture franche avec le cadre existant.

Roger Martelli, membre d’Ensemble!, le troisième pôle du Front de gauche à côté du Parti de gauche et du PC, préfère que la souveraineté populaire soit défendue à toutes les échelles, en prenant acte que «l’Europe n’a pas la centralité suffisante et la nation ne l’a plus». Son analyse, guidée par une lucidité (que certains verront comme un fatalisme) sur la situation de défaite de la gauche radicale, suppose de jouer le «long game», à l’instar de l’inscription de DiEM25 dans un horizon à dix ans. Zoi Konstantopoulou, l’ex-présidente de l’assemblée grecque, qui a pourtant rompu avec Syriza, préfère quant à elle affirmer que «la monnaie n’est pas la question, [juste] un instrument», au risque de retomber sur les mêmes apories que la coprésidente de Die Linke, mais par souci d’insister sur l’essentiel: le triomphe des principes démocratiques et sociaux.

«Nationalistes exclusivistes de toute l’Europe, unissez-vous!»

De fait, les sommets de la gauche radicale n’ont pas abordé que la question monétaire mais se sont aussi attelés à la définition de réponses humanistes et égalitaires face à la crise des réfugiés et à celle du changement climatique. Le contraste du contenu des discussions ne saurait être plus fort avec celles qui se sont tenues à Milan, où plusieurs leaders de la droite radicale européenne se sont réunis fin janvier. Décidément, même sur un sujet censé les réunir (l’UE), les soi-disant populistes de tous bords n’ont en fait pas grand-chose en commun.

Cela dit, de la même façon que le carcan du système politique européen conduit certains membres de la gauche radicale à envisager, de façon contre-intuitive, un recul (au moins temporaire) de l’intégration européenne, les évolutions idéologiques de la droite radicale incitent ses responsables à une attitude plus ouverte qu’attendu envers le niveau européen. Au moins comme terrain de coopération en tout cas, ce qui n’est pas anodin pour cette famille politique. Comme l’a souligné la politiste Marta Lorimer, la simple existence de la convention du groupe «Europe des nations et des libertés» constitue en effet un événement.

La substance de ce qui s’y est dit est moins surprenante, contre l’immigration, le multiculturalisme, la crise économique et l’impéritie de la classe dirigeante européenne. Toutes ces critiques étaient cependant subsumées sous le slogan et l’idée qu’une «autre Europe» serait possible, qui laisserait place à la diversité nationale et régionale en son sein. Il ne s’agit pas que de rhétorique. La focalisation croissante et commune sur l’islam s’accompagne d’un cadrage idéologique articulé, qui la présente comme une menace pour une Europe aux racines chrétiennes. Dans cette perspective, «l’union des patriotes» serait à réaliser contre l’envahissement de la «communauté musulmane».

Le sommet de Milan confirme donc une évolution déjà soulignée par Gaël Brustier dans une note à la Fondation Jean Jaurès, ou par le chercheur José Pedro Zúquete, qui a signalé la nouveauté de la thématique chrétienne pour plusieurs partis, dont la Ligue du Nord italienne ou le BNP britannique[3].

À un nationalisme exclusiviste ou «nativiste» est donc en train de se greffer un européanisme de même nature, qui peut rendre plus redoutable le discours de la droite radicale.

1 — Stefano Bartolini, «La structure des clivages nationaux et la question de l’intégration dans l’Union européenne.», Politique européenne 3/2001 (n° 4), pp. 15-45. Retourner à l’article

2 — Disclaimer: l’auteur de cet article tient une chronique régulière sur le site Mémoire des Luttes, animé par Christophe Ventura. Retourner à l’article

3 — José Pedro Zúquete, “The European extreme-right and Islam: New directions?”, Journal of Political Ideologies, 3/2008, n°13, pp. 321-344. Retourner à l’article

 

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