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Le texte de Kamel Daoud sur Cologne est devenu un «lieu de fantasmes»

La gare de Cologne en Allemagne où ont eu lieu des agressions le soir du 31 décembre 2015 | PATRIK STOLLARZ/AFP.

La gare de Cologne en Allemagne où ont eu lieu des agressions le soir du 31 décembre 2015 | PATRIK STOLLARZ/AFP.

Une tribune de l'écrivain publiée dans le Monde et abordant «la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman» et son «rapport malade à la femme» a déclenché un intense débat intellectuel entre les dénonciateurs de l'«islamophobie» et ceux de l'«angélisme» de la gauche.

La tribune de l’écrivain Kamel Daoud, «Cologne, lieu de fantasmes», parue dans Le Monde le 5 février, n’en finit pas de faire des vagues. Selon cet écrivain algérien, qui a touché le grand public avec la parution de son roman Meursault, contre-enquête, une réécriture de L'Etranger de Camus, les tabous liés à l’islam engendreraient une misère sexuelle et affective responsable des violences de Cologne. Il faudrait accompagner les réfugiés et migrants par une démarche culturelle, quitte «à partager, à imposer, à défendre, à faire comprendre» des valeurs.

Quantité d'intellectuels se sont exprimés depuis pour contester les propos de Kamel Daoud ou les défendre. L'écrivain est devenu le pivot de deux accusations qui se font face, celles «d'angélisme» et d'«islamophobie».

La critique la plus virulente est venue d’un collectif d’universitaires anthropologues, historiens, sociologues, accusant Kamel Daoud de «recycler les clichés orientalistes les plus éculés», plus tard suivis par la journaliste et militante Rokhaya Diallo. Puis les écrivains Fawzia Zouari et Mohamed Mbougar Sarr ont pris la défense de Kamel Daoud, tout comme le diplomate Hamidou Anne, membre du think-tank L’Afrique des idées et enfin, ce mercredi 2 mars, le Premier ministre Manuel Valls lui-même, dans un texte publié sur Facebook. Un texte d’un ami de Kamel Daoud très critique (mais bienveillant) a été publié, suivant la volonté de ce dernier. L’écrivain algérien lui-même a repris la parole plusieurs fois, dans le New York Times et dans Le Point

 


Résumons les principaux arguments du débat.

1.Les arguments en défense de Kamel Daoud

 

Les conditions socio-économiques n’expliquent pas entièrement les violences de Cologne

C'est le cœur de l'argumentation des pro-Kamel Daoud, un argument qu'il a lui-même longuement déroulé dans ses écrits. Pour l'écrivain, les conditions socio-économiques dans lesquelles ont vécu et continuent de vivre les migrants n’expliquent pas entièrement les violences de Cologne. La culture des agresseurs doit être prise en compte. «On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme», affirme l’auteur dans sa première tribune. Une culture dont il faut le «guérir», plaide-t-il, car elle entretient un rapport maladif aux femmes. 

Une approche défendue par le sociologue Hugues Lagrange, auteur du livre Le Déni des cultures, qui défend l'écrivain dans Le Monde en appuyant cette thèse dite «culturaliste»:

«La majorité des sociologues considèrent les gens étudiés comme des victimes d’un système économique. Ils font une sociologie des états sociaux, dans un climat dominant/dominé. Ils n’ont pas tort mais sont hémiplégiques au sens où ils ignorent la moitié du problème. [...] Comment, par exemple, ne pas voir avec Daoud que la religion a fait disparaître la mixité de l’espace public du monde arabe et que cela pose problème quand l’homme arabe se retrouve dans un espace public mixte européen? Ce discours de vérité est très difficile à imposer au motif qu’il ferait le jeu des populismes.»

 

L’argument du terrain

«Contents, les intellectuels de Paris, vous qui observez nos sociétés de vos balcons et les jugez à l’aune de vos théories? Je vous défie de démontrer le contraire de ce qu’affirme Kamel Daoud, qui, lui, vit sur le terrain [à Oran, en Algérie, NDLR], observe quotidiennement un monde où les femmes doivent arriver vierges chez leurs maris et où les célibataires sont rendus fous par la misère sexuelle, subit cette loi qui ne permet ni à l’homme ni à la femme d’avoir des relations physiques hors mariage. De quel droit lui déniez-vous la liberté de dénoncer un puritanisme réel et le courage de souligner les travers des siens?» C’est en ces termes que s’est exprimée Fawzia Zouari, écrivaine et journaliste tunisienne, dans Jeune Afrique. Dans le même ordre d'idée, l'éditorialiste de Libération Alexandra Schwartzbrod explique que comme son compatriote Boualem Sansal, «lui aussi a le courage de rester vivre dans son pays» et que «les propos de Daoud et Sansal sont d’autant plus importants qu’ils viennent de l’intérieur, ils savent tous deux de quoi ils parlent».

Cet argument a tout de même une limite: que répondra-t-on à la personne qui vit dans un pays à majorité musulmane et prétend avoir une vision différente?

Le refus de l’angélisme

«Kamel Daoud dérange le confortable angélisme sur l’islam et les musulmans», écrit Fawzia Zouari. «Le problème, Mesdames et Messieurs appartenant à ce collectif, c'est que votre angélisme à vous TUE. Non, quand je vois une jeune fille mineure voilée mariée à son oncle comme j'en ai vu de mes propres yeux dans le monde arabe, ça n'est pas un folklore. Non l'excision, ça n'est pas un folklore. Non les coupeurs de tête, ça n'est pas un folklore», s'écrie quant à elle la journaliste Sophie Bélaïch.

L’argument du refus de l’angélisme rejoint celui de l'éloignement du terrain. «Je trouve illégitime sinon scandaleux que certains me prononcent coupable d’islamophobie depuis des capitales occidentales et leurs terrasses de café où règnent le confort et la sécurité», s’est justifié Kamel Daoud, dans un email à son ami Adam Shatz publié dans Le Monde.

De quel droit lui déniez-vous la liberté de dénoncer un puritanisme réel et le courage de souligner les travers des siens?

Fawzia Zouari, écrivaine et journaliste tunisienne, dans Jeune Afrique

Cependant, il faut noter qu'aucune sorte d’étude n’est aujourd’hui mise en avant dans le débat public qui démontre que les violences sexistes sont plus nombreuses chez les migrants et/ou réfugiés musulmans récemment arrivés, ni qu'il existe des violences spécifiques des migrants de pays musulmans par rapport aux autres migrants. 

Les universitaires n’expliquent pas les violences

«Face à l’ampleur de violences inédites, il faut sans aucun doute se pencher sur les faits», écrit lui-même le collectif d’universitaires qui signe la tribune très critique à l’égard de Kamel Daoud dans Le Monde. Pourtant, les universitaires n’examinent pas ce qu’il s’est passé à Cologne, ils n’expliquent pas les causes de ces violences, se contentant de fournir des pistes (en mettant en avant les conditions socio-économiques des réfugiés, notamment leurs conditions d’accueil, voir plus bas). 

L’accusation d’islamophobie, sorte de point Godwin

«C’est un vieux tour de la rhétorique et de la polémique que de dénier à un discours sa légitimité pour ne pas avoir à l’examiner, l’excluant ainsi ipso facto du champ du débat», regrette l'écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr dans Courrier international.

«Il est inacceptable d’exposer l’auteur à la vindicte populaire, à l’inquisition de la meute intégriste sous le prétexte fallacieux d’islamophobie. [...] Pis, accuser Kamel Daoud de faire le jeu de l’islamophobie est injuste mais surtout cruel pour l’homme qui, faut-il le rappeler, a été victime d’une fatwa, un mufti algérien appelant à son exécution. [...] Critiquer les écrits de Kamel Daoud est un droit. Mais défendre l’écrivain contre une cabale injuste est un devoir. Car nos croyances religieuses, relevant de l’intime, doivent pouvoir faire l’objet d’interrogations, de critiques voire de remises en question», estime Hamidou Anne dans une tribune pour Le Monde Afrique.

«Il existe, en France, une élite de gauche qui entend fixer les critères de la bonne analyse et qui veut faire de nous les otages d’un contexte français traumatisé par la peur de l’accusation d’islamophobie», martèle elle aussi Fawzia Zouari, cette fois dans Libération. Une formule qui rappelle quelque peu la phrase (polémique) d’Elizabeth Badinter tenue sur France Inter«Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe.» Par cette phrase, la militante féministe avait voulu répliquer aux attaques des militants antiracistes, estimant qu’on «ferme le bec de toute discussion» sur l’islam avec ce terme d’islamophobe, un peu comme une sorte de nouveau point Godwin

La critique des universitaires est arrogante

C’est là une critique qui a pu être émise par des intellectuels et politiques qui partagent les idées de Kamel Daoud comme par ceux qui ne les partagent pas. Sur Facebook, Manuel Valls pointe un «réquisitoire» d'une «hargne inouïe» envers un écrivain qui «se risque à tracer la voie à suivre entre l’angélisme béat et le repli compulsif, entre la dangereuse naïveté des uns –dont une partie à gauche– et la vraie intolérance des autres –de l’extrême droite aux antimusulmans de toutes sortes». «Le ton de la lettre m’a dérangé. Je n’aimais pas le style de dénonciation publique, un style qui me rappelait un peu le style gauche-soviétique-puritain»écrit de son côté Adam Shatz dans un email à son ami Kamel Daoud, dans lequel il critique par ailleurs fortement ses positions. 

«Le mépris du discours, lorsqu’il est professé par les sciences sociales, n’est plus seulement une stratégie rhétorique: il devient de l’arrogance. [...] L’arrogance est la grande tentation dont doivent se méfier les sciences humaines et sociales. C’est en effet un piège et une erreur, surtout en ce temps, de croire que les sciences sociales seules sont en mesure de délivrer un discours clair sur une situation», complète Mohamed Mbougar Sarr, écrivain sénégalais, dans Courrier international.

2.Les arguments contre les propos de Kamel Daoud

Une analyse culturaliste et essentialiste

C'est sans doute l’argument de fond le plus pertinent à l’encontre de Kamel Daoud, parce qu’il remet en question la véracité et la justesse de son présupposé selon lequel il y aurait quelque chose comme un monde arabo-musulman souffrant de «misère sexuelle» et d’un «rapport malade à la femme, au corps et au désir». Pour le collectif d’universitaires qui critique sa tribune, son texte est «typique d’une approche culturaliste que de nombreux chercheurs critiquent depuis quarante ans». Un reproche qu'ils explicitent un peu plus loin:

«Daoud réduit dans ce texte un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène, définie par son seul rapport à la religion, “le monde d’Allah”.»

Daoud réduit dans ce texte un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène, définie par son seul rapport à la religion, “le monde d’Allah”

Tribune signé par un collectif composé d'historiens, d'anthropologues ou de sociologues dans Le Monde du 11 février

Le culturalisme est l’idée que le milieu culturel est un facteur déterminant pour expliquer les comportements humains. Il émane au départ d’anthropologues progressistes vivant dans les années 1930, désireux de contrer l’interprétation selon laquelle il y aurait des «races» biologiques. Plus décisive leur semble l’idée de culture. Mais cette idée de cultures différentes, présentées chacune un bloc uniforme, a été depuis reprise par l’extrême droite et figée par elle pour les opposer entre elles, les déclarer incompatibles. «Dans ce nouveau contexte historique, le racisme tend à se réapproprier le terme de culture en l’essentialisant, c’est-à-dire en confondant les “cultures” avec des “natures”», expliquent les auteurs du Dictionnaire des dominations.

L’argument selon lequel la tribune de Kamel Daoud ferait preuve d’un culturalisme trop englobant est aussi avancé par Rokhaya Diallo dans Libération: «N’était-il pas hâtif d’essentialiser un “monde arabo-musulman” monolithique comme s’il n’était peuplé que d’êtres mus par un sexisme spécifique sans lien avec celui qui opprime toutes les femmes du monde?» Adam Shatz formule une critique similaire, dans laquelle il rappelle à l’écrivain la complexité du monde arabe:

«Après avoir lu ta tribune, j’ai déjeuné avec une auteure égyptienne, une amie que tu aimerais bien, et elle me disait que ses jeunes amis au Caire sont tous bisexuels. [...] Il n’y a pas d’espace pour cette réalité dans les articles que tu as publiés. Il n’y a que la “misère” –et la menace que représentent ces misérables qui sont actuellement réfugiés en Europe.»

Les violences sexistes sont liées à des facteurs socio-économiques

Pour le collectif d’universitaires opposé à Kamel Daoud, le facteur culturel n’est pas prédominant pour expliquer les violences sexistes. Ce qui domine, au contraire, ce sont les «conditions sociales, politiques et économiques qui favorisent ces actes». Les auteurs citent notamment «l’hébergement des réfugiés» (certains vivent dans la rue, or on sait que la vie dans la rue et la grande précarité sont corrélées avec une plus grande absorption d’alcool ou avec des violences). Les violences sexistes n’ont pas de culture à proprement parler, avancent-ils. De nombreuses féministes avaient rappelé, juste après Cologne, qu'elles existent partout en Europe et qu’elles ne sont pas l’apanage des étrangers. «Comment peut-on décemment affirmer que l’égalité femmes-hommes est une valeur structurante de notre société quand on sait que, chaque année, en France, 216.000 femmes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire? [...] La violence contre les femmes n’est pas l’apanage d’un groupe», martèle Rokhaya Diallo.

«Je te rappelle qu’on a vu, il y a quelques années, des événements similaires, certes pas de la même ampleur, mais quand même, lors de la parade du Puerto Rican Day à New York. Les Portoricains qui ont alors molesté des femmes dans la rue n’étaient pas sous l’influence de l’islam mais de l’alcool… Sans preuve que l’islam agissait sur les esprits de ces hommes à Cologne, il me semble curieux de faire de telles propositions, et de suggérer que cette “maladie” menace l’Europe…», fait lui aussi remarquer Adam Shatz.

La tribune de Kamel Daoud sert l’extrême droite

Pour certains opposants à Kamel Daoud, l'argument culturel a pour conséquence majeure de renforcer l’extrême droite. «Comme si ces dizaines de femmes meurtries n’étaient que les instruments désincarnés d’une propagande dont le but réel avait, en réalité, bien peu à voir avec leurs droits de femmes», fustige Rokhaya Diallo dans Libération.

Cette critique était déjà formulée à demi-mots par le collectif d’universitaires qui a signé la tribune dans Le Monde, lui reprochant d’«alimenter les fantasmes islamophobes d’une partie croissante du public européen» et de «renforcer l’idée d’une irréductible altérité» des réfugiés, une idée utilisée par l’extrême droite.

***

Tous ces arguments permettent d’avancer dans la réflexion avec nuance. «Sans doute la vérité de la sociologie se situe dans l’addition des deux approches», l’approche culturaliste et l’approche socio-économique, estime dans Le Monde le journaliste Michel Guerrin. Mais il ne faut pas oublier et il faudrait sans cesse rappeler, que seule une enquête sérieuse et rigoureuse permettra d'apporter la vérité sur Cologne. Une enquête menée par la police d’une part puis plus tard, il faut l’espérer, par des sociologues, en interrogeant les témoins, les victimes, les agresseurs. Côté police, le procureur à Cologne a d’ores et déjà prévenu, mi-février, que l'enquête «va encore prendre des mois ». Du côté de la recherche, il faudra sans doute des années.

Cet article a été actualisé le mercredi 2 mars à 21h avec la publication de la tribune de Manuel Valls et les citations de l'éditorial d'Alexandra Schwartzbrod.

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