L’intersyndicale des activistes en ligne peut-elle mobiliser la France?

Montage réalisé par V.M. pour Slate.fr à partir d’une photo d’une manifestation contre les mesures du gouvernement à Marseille le 6 février 2014 (BORIS HORVAT/AFP)

Montage réalisé par V.M. pour Slate.fr à partir d’une photo d’une manifestation contre les mesures du gouvernement à Marseille le 6 février 2014 (BORIS HORVAT/AFP)

Face à des syndicats peu influents, des militants misent sur l'activisme en ligne des youtubeurs et autres personnalités influentes du web pour porter la riposte au projet de loi El Khomri. Ce qui repose la question de la portée d'une mobilisation menée par –et pour– les réseaux sociaux.

Alors que la plupart des syndicats, réunis en intersyndicale, travaillent à une riposte au projet de loi El Khomri et que l’éventualité d’une grève générale n’est pas exclue, c’est une autre forme de mobilisation qui a attiré l’attention des médias. Un collectif d’éditorialistes d’un nouveau genre, jeunes vidéastes qui se sont fait connaître sur la plateforme YouTube, a lancé une vidéo pour alerter sur les mesures les plus controversées du texte et encourager les internautes à partager leurs frustrations au travail.

Les grosses têtes d’affiche de YouTube (les Norman, Cyprien, EnjoyPhoenix, etc.), très populaires chez les ados, ne font pas partie de l’aventure. La population à la manœuvre se recrute plutôt parmi la frange du «YouTube conscient», composé de commentateurs de l’actualité ou d’humoristes engagés. Leurs vidéos sont parsemées de références culturelles liées aux mouvements sociaux. Le casting varié représente les innombrables courants de la critique sociale contemporaine, de la gauche alternative au féminisme en passant par la nouvelle «dissidence» (Bourdieu meets Judith Butler meets le «Tous pourris», pour faire court).

 

À cette affiche d’éditorialistes alternatifs s’ajoute la contribution de la militante féministe Caroline de Haas, qui a lancé une pétition en ligne contre les dispositions de la loi El Khomri, soutenue par plus de 500.000 internautes en quelques jours. Mobilisation relayée sur Twitter, avalanche d’articles dans les médias, la méthode emprunte les mêmes canaux que l’intersyndicale des youtubeurs et joue à plein sur le potentiel démultiplicateur des réseaux, qui permet de monter une mobilisation avec une structure hyper-légère et de faire beaucoup de bruit avec une dépense rationnée d’énergie militante et des efforts logistiques réduits au minimum.

Armé de ses hashtags, ce petit monde peut-il se substituer à des syndicats qui, de toute manière, ne représentent plus grand monde (8% de taux de syndicalisation en moyenne en France, moins dans les PME) et auxquels les Français font de moins en moins confiance pour défendre leurs intérêts?

Colère des internautes

Le gouvernement prend cette mobilisation au sérieux puisque, après un contre-argumentaire publié sur son site, c’est un compte Twitter pour «La Loi Travail» adoptant les codes gentiment décalés propres à la plateforme qui a été lancé, dans l’espoir de redorer l’image de l’avant-projet de loi dont les premiers pas sur internet se sont révélés catastrophiques.

Difficile de prévoir pour autant quelle issue politique aura la colère des internautes. Le slacktivisme, comme on appelle parfois et de manière péjorative cet activisme «fainéant» sur les réseaux sociaux numériques, exige rarement de ses participants un engagement supérieur à un clic, un like ou un RT éphémère. Ces occupations de terrain du cyberespace, pour impressionnantes qu’elles paraissent, ne sont pas toujours suivies d’effet: leur intérêt est surtout d’attirer l’attention du grand public sur une cause (comme ce fut le cas du #BringBackOurGirls à propos des adolescentes nigérianes enlevées par Boko Haram), pas de la faire triompher. D’autant que la temporalité du web est courte et qu’une mobilisation a tôt fait d’en chasser une autre. Et nul hashtag ne «perturbe la vie économique des centres-villes» comme peut le faire un mouvement social plus traditionnel, note Numerama, qui consacre un article à ce possible futur de la révolte sociale mais aussi à ses limites...

Mercredi 24 février, le dispositif anti-loi El Khomri s’est enrichi d’une page Facebook appelant à manifester le 9 mars, jour de la présentation en conseil des ministres du texte. 20.000 participants annoncent vouloir s’y rendre un jour après le lancement de l’appel. Une initiative de trois militants encartés dans des organisations syndicales, «pour pousser nos centrales à agir», explique l’un d’eux à Libération.

L’alliance autant attendue que redoutée du web et de la rue?

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