Pédophilie: défendre l'Église contre un éventuel acharnement médiatique n'est plus tenable

Image tirée du film «Spotlight» de Tom McCarthy I Open Road Films

Image tirée du film «Spotlight» de Tom McCarthy I Open Road Films

Un mois après la sortie du film «Spotlight» de Tom McCarthy, confession d’un journaliste spécialisé –et catholique– qui suit depuis longtemps les affaires d’abus sexuels commis par des prêtres.

On ne sort pas indemne d’un film comme Spotlight sur les écrans depuis la fin janvier. Doublement quand, comme l’auteur de ces lignes, on est journaliste, et même spécialisé dans l’actualité des religions. Et quand, père de famille et catholique, on est bien sûr écoeuré par le scandale des prêtres coupables d’abus sexuels sur des enfants, mais aussi très choqué par les crachats médiatiques déversés sur des hommes d’Église –papes, évêques, prêtres engagés– injustement confondus avec les brebis galeuses et victimes d’un terrifiant soupçon.

Le thriller de Tom McCarthy, nommé six fois aux Oscars, décrit l’enquête haletante, remarquable de sensibilité et de précision, menée par une équipe du Boston Globe au début des années 2000, quand une affaire de prêtres pédophiles éclate dans ce grand diocèse conservateur des États-Unis. Leur investigation auprès des victimes et des élites de la ville de Boston est un modèle de compétence, d’exigence, de courage journalistique. Une forme de réhabilitation pour une profession méprisée, confondue avec la seule recherche de l’audience, la complaisance pour les pouvoirs, le goût du sensationnel et du scandale.


Mais ce film est aussi, et surtout, une formidable leçon pour ceux qui ont tardé, dans la hiérarchie catholique bien sûr, chez certaines élites responsables et dans les rangs des fidèles, mais aussi chez les journalistes proches de l’institution –comme celui qui écrit ces lignes–, à prendre une exacte mesure des abus sexuels dans le clergé, à ouvrir les yeux sur cette formidable trahison morale de clercs pédophiles.

Tous les milieux touchés

Il y avait alors bien des manières d’exprimer son dégoût face aux ricanements des ennemis de l’Église, ces «laïcards» de toujours prêts à régler leurs comptes, face au lynchage médiatique, au climat hargneux et haineux pesant sur une institution préceptrice en matière de mœurs, mais piégée par ses propres incohérences et déviations.

Comment imaginer qu’un pontificat aussi flamboyant que celui du pape Jean Paul II se termine dans la fange de récits d’abus commis par une poignée de prêtres dévoyés

Avouons-le, nous avons tardé à croire à tant de dissimulation dans un clergé hanté par la peur du scandale, d’un procès contre une Église qui a perdu son lustre d’antan, mais gardé un pouvoir d’influence considérable sur la société, les mœurs, la politique.

Nous avons crié au procès inique, pour la seule raison –et elle est indiscutable– que la pédophilie n’est pas seulement un fléau catholique, mais une réalité universelle qui trouve son terrain d’élection, si on peut dire, dans tous les milieux: familial, enseignant, religieux, ethnique, sportif, diplomatique.

Le célibat des prêtres, responsable? 

Nous avions raison de rappeler que toutes les institutions, plus ou moins gravement, ont été atteintes par ces dérives et que le célibat des prêtres n’y était strictement pour rien. De répéter que la majorité des crimes pédophiles était de nature incestueuse, que les prisons sont peuplées de délinquants sexuels qui sont mariés et pères de famille.

Nous avions raison de crier au délire quand certains ont fait remonter ces scandales au plus près d’un pape comme Jean Paul II, chantre et vainqueur de la lutte contre le communisme, puis de son successeur Benoît XVI, l’Allemand Joseph Ratzinger qu’aussitôt élu pape en 2005, une certaine presse avait déjà honteusement nazifié et qui s’acharnera sur lui jusqu’à sa stupéfiante démission en février 2013.

S’attaquer à Jean Paul II, c’était déboulonner une idole. Comment imaginer qu’un pontificat aussi flamboyant que celui du pape polonais (1978-2005), qui avait héroïquement contribué à ouvrir une ère de liberté et de démocratie en Europe, se termine dans la fange de récits d’abus commis par une poignée de prêtres dévoyés dans des pays modèles de chrétienté.

Affaires en cours

Pourquoi a-t-il donc fallu tant d’années pour retrouver ses esprits? Pour ouvrir les yeux sur une réalité que personne n’ignorait vraiment et remontait déjà à des dizaines d’années. Pourquoi même cette sortie, plus de quinze ans après les faits, d’un film comme Spotlight sur le scandale de Boston, la dissimulation de pièces accusatoires par des ecclésiastiques très propres sur eux, la complicité démontrée de l’archevêque alors en poste, le cardinal Bernard Law proche de Jean Paul II, démissionné tardivement en 2002, mais promu à une fonction honorifique à Rome?

Sans doute parce qu’il faut du temps pour prendre la mesure de ce qui s’est passé. Parce que, depuis, les langues se sont déliées. Parce qu’il y a toujours des affaires en cours, comme celle qui affecte aujourd’hui en France le diocèse de Lyon, son archevêque et cardinal Philippe Barbarin, accusé par des victimes de n’avoir pas sanctionné et exclu à temps un prêtre notoirement pédophile.

Oui, on a pu douter, être révolté par le fracas médiatique. Mais le film Spotlight montre qu’une affaire qui éclate, un abus, un crime, c’est toujours une affaire, un abus, un crime de trop. Qu’il y a eu des affaires fausses, des affaires connues et étouffées, mais il y en a eu aussi de scandaleusement vraies. Et trop de vies abîmées, brisées parfois, trop de confiance et d’innocence trahie, trop d’indulgence protectrice.

Défaillance collective

Il reste donc largement le temps d’en parler. Parce que si d’amples efforts ont été faits pour améliorer la protection des enfants contre les religieux prédateurs, pour filtrer l’entrée dans les séminaires, pour indemniser les victimes, l’Église n’en a pas fini avec son acte de contrition. Elle a été par exemple plus zélée pour punir ses théologiens contestataires (Hans Küng, Charles Curran, Eugen Drewermann, Leonardo Boff, etc.) au nom de l’orthodoxie catholique que pour traquer ses prêtres pervers, les sanctionner, les exclure au lieu de les muter, les traîner devant la justice civile, décréter une «tolérance zéro».

Ce scandale n’est pas seulement la conséquence de pratiques laxistes ou dilatoires, mais d’une vaste culture du secret, de dénégation, de repli

Parce qu’on est certain désormais que ce scandale ne se résume pas à la faute d’individus clivés et immatures, introduits par effraction dans une structure comme celle de l’Église, mais qu’il est le fruit d’une défaillance collective, d’une culture cléricale, d’un système d’autorité qui croit pouvoir échapper à la justice des hommes, aux règles élémentaires de transparence et de démocratie. Ce scandale n’est pas seulement la conséquence de pratiques laxistes ou dilatoires, mais d’une vaste culture du secret, de dénégation, de repli sur des réflexes d’autodéfense institutionnel, d’une antique volonté de régenter les consciences.

Parce que si l’inceste ne condamne pas plus la famille en général que des pratiques pédophiles ne condamnent toute l’Église, l’institution doit être d’autant plus dénoncée qu’elle défend un niveau élevé d’idéal moral et un discours culpabilisant sur la sexualité. Comment croire au discours sur la solidarité avec les pauvres, les vulnérables de la société, tous les exclus de la terre, et au discours sur une sexualité responsable et épanouissante, quand cette parole est bafouée par des prêtres dont la première mission est de la relayer? Parce que le gouvernement romain ne peut plus être absous.

L'heure de la réflexion

Pour revenir à ce pape, l’entourage de Jean Paul II, déjà très âgé, malade, au bout du rouleau, lui a trop longtemps caché l’ampleur du scandale. Oui, sa défense du prêtre mexicain Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, dont le passé criminel –pédophilie, maltraitance sexuelle, toxicomanie– était déjà avéré, a témoigné d’une passivité coupable et indulgente. Oui, les enquêtes judiciaires qui ont suivi et l’attitude plus ferme de Benoît XVI ont souligné par défaut son aveuglement. Mais Karol Wojtyla, issu d’un monde totalitaire, était hanté par les campagnes visant à nuire à son Église. On ne peut comprendre son blocage sur la pédophilie sans remonter aux souvenirs de persécution du clergé polonais quand les services secrets communistes lançaient des accusations d’abus sexuels pour noircir l’image des prêtres et fragiliser l’Église ennemie du régime.

Il faudra encore beaucoup de temps, d’écoute et d’humilité pour sortir de ce séisme. En visite aux États-Unis en 2004, l’auteur de ces lignes interrogeait le jésuite Tom Reese, ancien patron de la célèbre revue America, sur les conséquences du scandale de Boston et s’entendait répondre: 

«C’est l’histoire d’un mari qui a trompé sa femme, assure qu’il est désolé et ne recommencera plus jamais, mais ce n’est pas suffisant pour recréer la confiance du couple.»

Bien des prêtres et des fidèles ont résisté à cette entreprise de démolition. Ils continuent tant bien que mal, malgré le douloureux climat de suspicion, de vivre, avec fidélité et équilibre, leur engagement. Mais cela ne devrait pas empêcher l’institution catholique de réfléchir à son enseignement sur la sexualité reçu comme une série d’interdits et n’est plus guère écouté, à son exaltation excessive du célibat sacerdotal et à la très grande solitude affective de beaucoup de ses prêtres.

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