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Loi El Khomri: la gauche Piccoli et la gauche Volfoni

Michel Piccoli dans «Vincent, François, Paul et les autres» de Claude Sautet et Bernard Blier dans «Les Tontons flingueurs» de Georges Lautner.

Michel Piccoli dans «Vincent, François, Paul et les autres» de Claude Sautet et Bernard Blier dans «Les Tontons flingueurs» de Georges Lautner.

Le débat autour du texte n'est que pantomimes, celle d'une gauche qui menace le gouvernement d'un bourre-pif sans être prise de sérieux comme celle de sociaux-démocrates qui ne font pas de social-démocratie.

Une fois acté le respect qu’inspire une colère radicalement exprimée, la charge de Martine Aubry et compagnie inspire une sensation de déjà-vu, métisssée d’une déprimante envie de rire. Sa grandiloquence nous ressuscite un mythe français: ce Raoul Volfoni des Tontons flingueurs qui promettait mille morts à Lino Ventura avant de se faire immanquablement corriger. Il ne connaissent pas Martine, les soc-lib' au pouvoir qu’elle travaille en constance, sinon en férocité? Ils la connaissent, au contraire. Ils n’ont pas pris l’habitude d’en avoir peur.

Chère Martine, qui teniez jadis au bout du fusil le droitier Manuel Valls, qui menaciez de l’exclure du parti dont vous aviez la charge, avez-vous tiré? Chère Martine, qui aviez en ligne de mire le si plastique François Hollande, vous qui aviez si bien défini ses manques et son flou quand vous ironisiez sur son contrat de génération, vous qui aviez raison, avez-vous gagné? Éminente Martine, qui faisiez motion commune avec les hollandistes et tempérez votre hallali de considérations bienveillantes sur le succès de la COP21, allez-vous un jour partir en guerre autrement qu’en sabre de verbe? Ils vous connaissent, Martine.


On sait tout et tout a été dit. La gauche qui gouverne puise aux concepts de la droite et du patronat pour réformer le pays. Ici, des facilités pour licencier un peu moins cher et plus tranquillement, jadis les allègements de charge, et demain quoi d’autre, s’ils ont un lendemain? Ça fait quatre ans que ça dure. Pour Valls ou Hollande ou Macron, la droite avait raison et la gauche avait tort, avant. Quoi de neuf? Musique! Chacun gambille sur des pas sans surprise.

Valls a besoin de la vieille gauche pour être transgressif; Aubry désire la gauche traîtresse pour être authentique

Les amis d’Aubry ont une nouvelle preuve de la vilenie. Manuel Valls, en échange, une nouvelle démonstration de sa virile nouveauté. Chacun se sert. Valls a besoin de la vieille gauche pour être transgressif; Aubry désire la gauche traîtresse pour être authentique. Les mots sont usés. Entendre à nouveau Matine Aubry en avoir assez (en avoir marre, trop c’est trop) est aussi déprimant que réécouter Manuel Valls jurer qu’il ira jusqu’au bout (il sera déterminé, inflexible, il n’acceptera pas, dans l’intérêt du pays). Voir le Premier ministre mobiliser le XXIe siècle à son profit et assigner ses adversaires aux ringardises glorieuses du XIXe est tout aussi éculé que la pétition de ses adversaires le renvoyant au capitalisme de Zola. Ils l’ont déjà dit, depuis longtemps, parfois bien. Valls veut que la gauche s’assume libérale. Aubry refuse d’abandonner les sacrés. Qu’ils en finissent, alors, et puis se quittent?

Du pas-si-terrible au plus-grand-chose

Le verbe est une ligne de fuite et d’exaltation. Le réel est tellement gris. La loi El Khomri, dans ses principes, est impure idéologiquement et biaisée politiquement. Elle met un peu d’alouette social-démocrate (le compte personnel d’activité) dans son pâté patronal. Elle n’est pas une révolution; elle est pour les patrons, mais seulement un peu. Elle est injuste, un peu. Elle rogne les indeminités pour licenciement abusif, un peu. Trop. Une trahison, un peu. Elle pourrait être corrigée et retravaillée. Mais la réalité de l’objet n’a que peu d’importance en politique. Il faut que cette loi soit terrible pour justifier aussi bien les constructions vallsiennes que les déplorations aubrystes. Ils doivent nous faire croire qu’ils nous changent pour que nous les regardions.

Dans cette danse, le chef de l’Etat joue un personnage subtil et compliqué. Lui aussi doit nous faire croire que le projet El Khomri est majeur, pour qu’il puisse aussitôt l’adoucir et l’enrober de sucre. Il lui faut la dureté pour que naisse le compromis. Avant le lamento aubryste, la musique hollandaise parlait de débat parlementaire et de dialogues fructueux. Prendre du pas-si-terrible, et en faire du plus-grand-chose en somme, mais qui s’en plaindra?

A la fin d’une autre scène mythique d’un autre grand film français, Vincent, François, Paul et les autres, Michel Piccoli cesse de découper un gigot et se met à hurler contre les boxeurs qui ne veulent pas boxer, les écrivains qui n’écrivent pas, les femmes qui couchent avec n’importe qui, et au-delà, tous ceux qui font semblant d’être ou de faire. Comme Piccoli, dans le film, figure un ex-homme de gauche qui a accepté son temps et l’argent, on peut trouver quelques résonances avec notre époque. Mais c’est surtout sa colère contre l’illusion qui nous parle. Ces sociaux-démocrates qui ne font pas de social-démocratie, ces libéraux qui miment le libéralisme, ces dissidents qui ne quittent pas le parti, ce président qui fait mine de réformer pour mieux battre en retraite.


Gigot tiède

On imagine Piccoli regarder Hollande et abandonner le gigot. Comme nous n’avons pas ce choix, explorons encore l’histoire, un instant.

Que Valls et Aubry entretiennent une détestation de caractère et d’idéologie, c’est acquis. On se souvient moins que Hollande et Valls n’ont jamais été de la même espèce, et leurs arrangements n’enterrent pas la mésestime. Hollande, pour Valls, était l’archétype de l’évitement et du compromis mensonger. Valls, pour Hollande, une des déclinaisons de la brutalité aventuriste d’une génération qui soufflait sur sa nuque, celle des Montebourg et Peillon, impatients aujourd’hui déconfits.

C’était dans les années 2000, quand Hollande gouvernait Solférino et retardait le moment des clarifications idéologiques, ni vieille gauche, ni altermondialiste, ni social-libéral, social-démocrate de verbe dans un pays sans partenaires sociaux, en réalité gestionnaire des équilibres et des apparences de la machine. Hollande tenait le parti dans un souriant cynisme, accumulant les succès locaux, dénonçant les réformes qu’il reprendrait à son compte un jour, devenu raisonnable et élyséen. Valls percutait les lignes. Tantôt dans la majorité du PS, tantôt dissident, combattant la Constitution européenne dans le parti puis la défendant, passant pour un ludion mais en réalité constant sur un thème: la rénovation blairiste, moderne, social-libérale, sécuritaire, ou la mort.

Hollande doit nourrir l'illusion ancienne qu’une Aubry et un Valls sont de la même famille

Un jour, devenu président, en manque de force et de raisons, Hollande a eu besoin de Valls, pour un temps. Il a pris pour le servir l’homme politique qui lui ressemblait le moins, dans sa violence comme dans sa simplicité. Valls a fait du Valls, jusqu’à n’être plus que l’imitation de lui-même? Mais il ne change rien. Il a pris les clés du camion et accélère dans le verbe, pour précipiter cette rupture qu’il attend depuis vingt ans: rendre inéluctable la séparation des gauches, et en finir avec les faux-semblants.

Hollande refait du Hollande. Il édulcore. A un moment, ce qu’il a mis en place ruine son identité même. Valls veut dompter, casser, briser, discipliner un parti et une gauche que Hollande ne sait que caresser, et de cet art de la caresse dépend sa survie. Il lui faut nourrir l’illusion ancienne qu’une Aubry et un Valls sont de la même famille, et que rien ne changera jamais. Au fond, le texte de Myriam El Khomri vaut-il tant de violence? Est-ce une telle réforme qu’elle justifie la fin des gauches? Le voilà, François Hollande confronté à Aubry l’éplorée et à Valls le pousse-au-crime. Il est, président, forcé de mettre en doute l’importance de la politique qu’il mène. Tiédir le gigot, en somme, si quiconque veut encore le goûter.

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