Monde

Le Nobel des bonnes intentions

John Dickerson, mis à jour le 10.10.2009 à 9 h 52

Le Président des Etats-Unis aurait mieux fait de refuser un cadeau empoisonné et de remporter ainsi le prix Nobel de modestie.

Avec une semaine de retard, Obama a quand même fini par remporter sa médaille d'or. Vendredi 2 octobre, le comité international olympique lui a fait faux-bond. Aujourd'hui, il a remporté le prix Nobel de la paix. Il ferait sans doute mieux de réserver son vendredi de la semaine prochaine, on ne sait jamais, tout peut arriver.

C'est la deuxième fois en trois ans que le Nobel de la paix est décerné à quelqu'un qui essaie de créer un nouveau climat international. En 2007, Al Gore a partagé ce prix, reçu pour récompenser ses efforts de lutte contre le réchauffement climatique. Pour justifier son choix, le comité Nobel a expliqué vouloir honorer Obama non pour ses œuvres concrètes mais pour l'ambiance qu'il a réussi à créer. «Il n'est arrivé que très rarement que quelqu'un ait captivé l'attention du monde au point où Obama l'a fait et qu'il ait donné à l'humanité l'espoir d'un avenir meilleur» a déclaré le comité. «Sa diplomatie est basée sur le concept que ceux dont le rôle est de diriger le monde doivent le faire en se basant sur des valeurs et des attitudes partagées par la majorité de la population mondiale.»

Étant donné que j'ai travaillé pour le magazine Time lorsqu'il lui arrivait de nommer «personne de l'année» quelqu'un qui suscitait le même «hein?» de surprise, ce langage m'est familier: ce sont des mots qui appellent de toutes leurs forces une justification. Le comité peut naturellement choisir qui bon lui semble. Cela dit, dans son testament laissé en 1895, Alfred Nobel stipulait que le Nobel de la paix devrait être décerné à «la personnalité ayant le mieux ou le plus contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes et à la formation et à la diffusion de congrès pour la paix.»

«Ayant contribué» semble une expression bien épineuse. Et elle a de quoi faire passer la déclaration du comité pour une liste de vœux pieux. Ce n'est pas qu'Obama n'ait rien fait. C'est que tant de choses autour de sa présidence n'en sont qu'aux préliminaires (je ne compte pas le «sommet de la bière»[organisé par Obama entre un policier et un universitaire noir victime d'une arrestation musclée et injustifiée]). D'autres lauréats -Nelson Mandela, Elie Wiesel et Lech Walesa- paraissent répondre davantage au critère de «contribution.» D'autres, moins connus sans doute, comme Muhammad Yunus, semblent qualifiés quand on y regarde de près.

D'un autre côté, il se peut qu'Obama réponde davantage aux critères requis que certains autres lauréats. Lui au moins ne s'est pas activement impliqué dans la guerre, comme ce fut le cas de précédents lauréats tels que Henry Kissinger et Yasser Arafat. Cela dit, Obama se demande s'il faut envoyer d'autres soldats en Afghanistan, où se déroule l'une des deux guerres américaines.

Obama est entré en fonction moins de dix jours avant le 1er février, date limite pour la nomination des prix Nobel. L'affaire n'était pas mince. Cette année, 205 noms avaient été proposés, un chiffre jamais atteint auparavant. Obama ne figurait pas parmi les favoris, qui s'orientaient plutôt vers des activistes des droits de l'homme en Chine et en Afghanistan, et vers des personnages politiques africains. Les activistes des droits de l'homme en Chine doivent être particulièrement contrariés, car l'administration Obama minimise le mauvais résultat de la Chine en termes de respect des droits de l'homme.

Le comité Nobel, composé de cinq Norvégiens, a des exigences plus souples que le Saturday Night Live, qui s'est récemment payé la tête d'Obama en critiquant son manque de résultats, et que l'Arizona State University, qui a refusé de lui attribuer un diplôme à titre honorifique en invoquant son manque d'expérience.

Obama n'est pas le premier président, en fonction ou passé, à remporter ce prix. En 1906, Theodore Roosevelt y a eu droit. En 1919, c'était Woodrow Wilson. En 2002, Jimmy Carter se l'est vu décerner. L'annonce d'aujourd'hui va sans doute mettre à rude épreuve la capacité d'empathie de Bill Clinton, qui consacre son temps depuis sa présidence à des initiatives de promotion de la paix et de la santé mondiales.

La nouvelle a été un choc tel que le porte-parole de la Maison-Blanche, Robert Gibbs, n'a eu qu'un mot pour répondre au correspondant de la Maison-Blanche de CBS News, Peter Maer : «Wow.» Gibbs a appelé le président à six heures du matin pour lui annoncer la nouvelle.

Ce prix récompense principalement les capacités oratoires du président, ce qui signifie que ses conseillers politiques ont pris la bonne décision en l'envoyant à Berlin pendant la campagne électorale de l'année dernière. Le prix met en évidence la différence entre le 44éme et le 43éme président ; entre un dirigeant verbalement improbable qui semblait parfois se complaire à mépriser l'opinion mondiale et un orfèvre oratoire, qui a accédé au pouvoir en promettant d'étreindre la planète entière.

Le Nobel va alimenter le mécanisme de tri automatique du monde politique. Les conservateurs qui ont qualifié avec dédain la défaite olympique d'Obama de perte de prestige devraient en toute logique glorifier cet événement et le considérer comme une occasion bien plus juteuse de redorer son blason. Ils ne le feront pas, parce que la cohérence ne mène pas à la gloire.

Autres bénéficiaires de la récompense : les producteurs de Fox News, qui savent maintenant de quoi ils vont parler ce week-end. Les pontifes raflent la mise car le comité du Nobel vient de valider l'idée que les discours et l'ambiance générale sont vraiment d'une grande importance. Ce prix nous donne aussi l'occasion à nous autres, les élites, de faire ce à quoi nous excellons, c'est-à-dire passer à côté de la probable réaction des gens normaux. Alors que nous sommes en train de disserter sur le déclin des critères qualitatifs du choix du comité Nobel, certaines personnes apprécieront sans doute qu'un président qu'elles ont en partie élu pour améliorer l'image de l'Amérique dans le monde ait été récompensé justement pour cela.

Naturellement, l'un des débats portera sur la question de savoir si Obama doit refuser le Nobel, comme le suggère Mickey Kaus dans Slate. Voilà qui serait une gifle pour le comité Nobel, mais puisque les prix récompensent un contexte, voyons quelle ambiance créerait un tel geste. Obama n'aurait pas de mal à le justifier: c'est un honneur et une leçon d'humilité, mais il n'a fait qu'articuler les aspirations communes de la race humaine. Étant donné qu'il s'agit d'un défi mondial concernant toute l'humanité, aucun homme ne peut revendiquer le droit à une récompense alors qu'il reste encore tant de travail à faire. Notre devoir est plutôt de nous consacrer à l'immense tâche qu'il reste à accomplir (Ben Rhodes et Jon Favreau [auteurs des discours d'Obama] n'auraient sans doute aucun mal à trouver les mots justes).

Dans les milieux qui louent ses talents oratoires et sa perspicacité de diplomate, une telle démarche ne ferait que rehausser l'éclat de sa réputation. Et ses détracteurs n'en reviendraient pas. Les soupçons d'arrogance qui pèsent sur lui s'effaceraient. Obama deviendrait immédiatement le favori pour le prochain Prix Nobel de la Modestie.

John Dickerson, chef du service politique de Slate.com

Traduit par Bérengère Viennot

Lire également: Comment sont nominés les prix Nobel?, Et si Obama refusait le prix? et Ils ont reçu le prix nobel de la paix.

Image de Une: Barack Obama au siège des Nations Unies Kevin Lamarque / Reuters

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