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La France a-t-elle vraiment besoin de routes solaires?

Panneaux photovoltaïques à la centrale solaire de Cestas, qui a ouvert le 1er décembre 2015 | MEHDI FEDOUACH/AFP

Panneaux photovoltaïques à la centrale solaire de Cestas, qui a ouvert le 1er décembre 2015 | MEHDI FEDOUACH/AFP

Le ministère de l’Environnement a décidé de lancer 1.000 kilomètres de routes solaires. Un projet de soutien à la filière photovoltaïque?

Si le développement du solaire photovoltaïque en France a été tardif, on assiste en ce moment à un rattrapage. Des politiques publiques restent nécessaires pour développer et renforcer ce secteur qui n’a pas encore atteint sa maturité. Mais entre effets d’annonce d’un côté, confusion entre intérêts industriels et intérêt public de l’autre, ces politiques ne sont pas toujours bien conçues. La décision, fin janvier 2016, de lancer 1.000 kilomètres de routes solaires en est un cas d’école.

Commençons par une question naïve: l’espace est-il si rare qu’il faille utiliser celui des routes? Quelques calculs permettent de s’en faire une idée.

Espace disponible

La France s’enorgueillit d’avoir sur son sol la plus grande centrale solaire photovoltaïque d’Europe, à Cestas, en région bordelaise. D’une puissance de 300 MW, elle occupe une surface continue de 2,6 km2 et produira chaque année environ 0,34 TWh. La demande électrique française annuelle est d’environ 500 TWh. Si, dans une démarche très ambitieuse, nous voulions couvrir le quart de notre demande électrique avec le photovoltaïque, le calcul est simple: moins de 1.000 km2 suffiraient.

Ce chiffre est à comparer à l’espace disponible: en 2004, dans notre pays, 9.620 km2 étaient occupés par les jachères agricoles, 4.950 par les friches, 670 par les terrains vagues, 3.590 par les parkings nus, 8.270  par les bâtiments et 470 par les hangars. La surface agricole utile (SAU) française, par ailleurs, est de 290.000 km2. Il faut enfin penser aux plans d’eau.

Des fermes photovoltaïques peuvent non seulement être installées dans certains de ces espaces, mais encore contribuer à résoudre certains problèmes. Prenons trois exemples.

  • Les terres agricoles. Le grand solaire est parfaitement compatible avec l’élevage d’animaux (moutons, poules, abeilles, etc.) et le maraîchage. Les panneaux solaires protègent en outre les animaux de la pluie, du vent et du soleil. Certaines plantes, les laitues par exemple, poussent très bien en dessous des panneaux. Enfin, l’empreinte surfacique réelle du solaire photovoltaïque est ainsi marginale. Cette approche «Solar Sharing» est actuellement en déploiement sur l’île d’Ukushima, au Japon. La location des terres pour cette exploitation photovoltaïque permet d’assurer un revenu complémentaire aux agriculteurs.
  • Les plans d’eau. La PME Ciel & Terre a développé une technologie de solaire photovoltaïque flottant particulièrement efficiente et pertinente car permettant de réduire l’évaporation des réserves d’eau douce ainsi que la prolifération des algues vertes. Les brevets sont français. Le coût du kWh est de seulement 8 centimes d’euro.
  • Les parkings. Placer des ombrières photovoltaïques sur les parkings nus, comme on l’a fait en novembre 2015 à l’aéroport de Montpellier, permet d’améliorer le confort des usagers tout en contribuant à réduire l’effet d’îlot de chaleur urbain.

L’espace disponible n’est donc pas la question.

Coûts technologiques

La technologie du projet Wattway soutenu par le ministère de l’Environnement fait-elle la différence?

Raisonnons d’abord en matière de coûts. Les ombrières, par exemple, ont le leur. «Une structure porteuse coûte 50 à 80 centimes d’euros par watt», précise Richard Loyen, délégué général d’Enerplan, le syndicat des professionnels de l’énergie solaire. Contre 7,5 centimes d’euros pour les structures standards des grandes centrales photovoltaïques au sol, selon l’institut Fraunhofer en Allemagne. Les ombrières conduisent à augmenter le Capex (dépenses d’investissement de capital) d’un facteur environ 1,5, mais restent quatre fois moins onéreuses aujourd’hui que les routes solaires de technologie Wattway, dont le Capex est de 6 euros par watt.

Cet argument des coûts a ses limites, certes, et il fut longtemps utilisé contre le solaire. De fait, il y a vingt ans, un système photovoltaïque au sol complet coûtait justement 6 euros par watt environ. Mais il ne coûte plus qu’entre 0,80 et 1 euro aujourd’hui.

On pourrait alors considérer que les coûts de cette technologie émergente sont amenés à baisser et qu’un passage à l’échelle industrielle, tel que la construction de 1.000 km de routes, est précisément ce qu’il faut pour accélérer la baisse des coûts.

Politique industrielle

C’est raisonner un peu vite, et extrapoler bien légèrement. Car pour que le Capex du photovoltaïque standard baisse d’un facteur 6 en vingt ans, il a fallu injecter des milliards et des milliards de dollars en Allemagne, Chine, Japon, Corée du Sud, Taïwan, États-Unis, etc. Et cela a pris vingt ans.

Ajoutons que le solaire routier a intrinsèquement un rendement et une durée de vie écrasés, pour des raisons physiques qu’un collégien peut facilement comprendre. Et cela se traduit par un coût du kilowatt-heure et un impact environnemental sensiblement plus élevés.

Le média financier Equities.com comprend mal, dans ce contexte, pourquoi la ministre de l’Écologie veut absolument faire rouler des camions et des voitures sur des cellules photovoltaïques. Et le Electronics Engineering Video Blog y a consacré une vidéo furibonde et hilarante (en anglais), dénonçant une «engineering folly».

Dès lors, la question peut être posée. Si l’on admet que, dans le contexte de la transition énergétique française le recours à la solution Wattway n’a pas de pertinence économique face aux autres solutions disponibles, alors de deux choses l’une: soit nous sommes face à un «coup de com’» aussi irresponsable que coûteux, soit nous sommes dans une forme de soutien à la production, dans l’espoir de développer une spécialité française.

De la politique industrielle, en somme. Cela n’est pas en soi illégitime. Mais il faut le dire clairement et faire les choses sérieusement. Accepter, par exemple, de soumettre ce projet à des experts qui en évolueront la pertinence, en mesurant les retombées attendues (en chiffre d’affaire à l’export, en emplois, etc.) au regard des investissements consentis. Envisager, aussi, la possibilité ou non pour d’autres pays d’imiter cette technologie au cas où, dans dix ou vingt ans, elle se révèle compétitive. Et s’interroger, enfin, sur la différence entre soutenir une filière et subventionner une grande entreprise.

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