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Maintenir le prix du baril sous les 30 dollars, c’est lutter contre Daech

Puits de pétrole dans la province de Hassaké, en Syrie, le 15 juillet 2015 | YOUSSEF KARWASHAN/AFP

Puits de pétrole dans la province de Hassaké, en Syrie, le 15 juillet 2015 | YOUSSEF KARWASHAN/AFP

Pourquoi l’Opep ne s’engage-t-elle pas activement dans la lutte contre Daech?

Parmi les nombreux outils utilisés pour combattre l’État islamique (EI) –raids aériens intensifs, troupes sur le sol, etc.–, l’arme du pétrole pourrait être la plus décisive, si une politique coordonnée entre les principaux producteurs est mise en place pour maintenir les prix à leur niveau actuel, voire à un niveau encore plus bas.

L’or noir a déjà perdu 70% de sa valeur en dix-huit mois, atteignant récemment son niveau le plus faible depuis onze ans. Pour Daech, il s’agit d’un revers assez dur; l’organisation soutirait plus de la moitié de ses revenus de la manne pétrolière et gazière sur laquelle elle avait mis la main après ses multiples conquêtes.

Fin 2014, l’EI contrôlait, en effet, plus de 60% de la capacité de production pétrolière syrienne et près de 10% de cette même capacité en Irak, selon le rapport «Islamic Sate: the economy-based terrorist funding», et engrangeait ainsi des profits variant entre 2 et 4 millions de dollars par jour.

La donne a certes changé depuis l’intervention de Moscou et l’intensification des frappes militaires. Celles-ci ciblent davantage les raffineries, les oléoducs et les camions de transport, même si les puits contrôlés par Daech restent relativement à l’abri, pour des raisons dites «stratégiques» à long terme.

Recettes pétrolières en diminution

Les bombardements aériens de la coalition américaine, couplés à ceux de Moscou, se sont, par ailleurs, conjugués à cette chute inédite des cours mondiaux de pétrole; le prix du baril a enfoncé le seuil des 30 dollars en début d’année, contre plus de 100 dollars en juin 2014, date à laquelle la deuxième plus grande ville d’Irak tombait dans l’escarcelle du groupe terroriste.

Évolution du cours du pétrole WTI au cours des cinq dernières années | Source: Boursorama

De ce fait, alors que l’EI vendait son pétrole entre 25 et 50 dollars en 2014, contre un prix moyen de 100 dollars sur le marché international, il le bradait à 15 dollars fin 2015, selon les estimations de Jean-Charles Brisard, expert en financement du terrorisme cité par Le Figaro, même si le prix du baril provenant de certains sites, comme le champ pétrolier d’al-Omar, l’un des plus vastes en Syrie, évoluait toujours au-delà de 40 dollars, selon le Financial Times.

La marge de manœuvre de l’organisation a ainsi largement diminué, en matière de différentiel de prix entre marché conventionnel et marché noir. Celui-ci est passé d’un pic de 75 dollars à un minimum d’environ 5 dollars. La décision de l’EI de réduire le prix de son pétrole pour rester compétitif est à double tranchant: certes, le différentiel s’est de nouveau élargi (entre 15 et 20 dollars) mais cela a largement réduit la marge de profit, le prix de vente étant désormais très proche du coût de production.

Au niveau du marché du gaz naturel, il s’agit de la même tendance; le prix sur le marché mondial a fondu de plus de moitié, passant d’environ 4,4 dollars/millions d’unités thermiques britanniques (MMBtu) en juin 2014 à près de 2 dollars/MMBtu fin 2015. Cela a ainsi réduit de manière substantielle les recettes gazières de l’organisation, estimées néanmoins à 350 millions de dollars en 2015.

Cette chute spectaculaire des cours mondiaux de pétrole est-elle dirigée contre le groupe islamiste?

Selon le Centre pour l’analyse du terrorisme (CAT), environ 60% des recettes de l’EI en 2015 provenaient toutefois encore des ressources naturelles (pétrole, gaz, phosphate, blé, orge, coton, ciment) –dont 24% directement du pétrole, soit 600 millions d’euros–, tandis que près de 40% étaient d’origines fiscales ou criminelles.

Des données corroborées par une enquête du Financial Times parue en octobre 2015, selon laquelle Daech produisait en moyenne entre 34.000 et 40.000 barils par jour au début de l’intervention russe, ce qui équivaut à des recettes annuelles de 550 millions de dollars.

Comparativement, la capacité de production de l’EI variait entre 80.000 et 120.000 barils par jour en 2014, tandis que les recettes oscillaient entre 730 millions et 1,46 milliard de dollars, selon le rapport «Islamic Sate: the economy-based terrorist funding». Les profits découlant de cette activité ont donc baissé de manière assez conséquente en un an, sachant que l’intervention russe a démarré en octobre.

Selon certains pronostics, un maintien des bombardements aériens en 2016, couplée à un niveau de prix autour de 30 dollars, pourrait réduire encore de moitié les revenus, à près de 250 millions de dollars…

Un simple mécanisme de marché ?

Cette chute spectaculaire des cours mondiaux de pétrole est-elle toutefois dirigée contre le groupe islamiste? S’agit-il d’une politique volontaire et secrètement coordonnée entre les principaux producteurs de pétrole pour affaiblir davantage l’EI, ou le simple résultat des règles du marché, d’enjeux géopolitiques ou encore d’une guerre intra-muros dans le cercle des principaux acteurs?

À en juger à l’aune des données disponibles, il ne s’agit aucunement d’une quelconque politique délibérée de la part de l’Opep ou d’autres producteurs, comme cela a été le cas durant le premier choc pétrolier de 1973 –lorsque les pays arabes membres du cartel ont décrété un embargo sur les livraisons de pétrole contre les États soutenant l’État hébreu. Contacté par Slate, l’Opep s’est refusée à tout commentaire à ce propos.

Ce qui est apparent en tout cas, c’est que le déséquilibre croissant entre l’offre et la demande, sur fond de guerres économiques et politiques, constitue la principale cause de cette dégringolade.

La demande mondiale a reculé sous l’effet d’une contraction de la croissance chinoise, qui devrait atteindre 6,3% en 2016 et 6% en 2017, selon les dernières prévisions du FMI, après avoir déjà reculé à 6,9% en 2015 –un plus bas depuis un quart de siècle. Or l’économie chinoise pèse dans une large mesure dans la balance. Sa consommation à elle seule s’élevait à 10,7 millions de barils par jour en 2014 (sur les 93 millions barils par jour produits à l’échelle planétaire) et représentait 43% de la croissance de la demande mondiale, selon la U.S. Energy Information Agency (EIA).

Cette baisse provient également de la stagnation ou de la contraction de la demande dans d’autres grands pays émergents, comme l’Inde et le Brésil. Ce dernier a vu sa croissance économique plonger dans le rouge en 2015 (-3,8%), une récession qui devrait se poursuivre cette année, selon le FMI (-3,5%).

Des pays développés comme le Japon, dont la croissance peine à décoller, malgré des plans de sauvetage assez agressifs (Abenomics), ont également contribué à la baisse de la demande mondiale; la consommation nippone de pétrole a reculé à 4,35 millions barils par jour en 2014, contre 4,7 millions barils par jour en 2012.

Du côté de l’offre, la tendance est diamétralement opposée; celle-ci n’a cessé de croître au cours des dernières années, essentiellement à la faveur des nouvelles découvertes et de la production du pétrole et du gaz de schiste aux États-Unis.

En parallèle, la décision prise par l’Opep en novembre 2014, et renouvelée jusqu’à nouvel ordre, de maintenir le plafond de son offre à 30 millions de barils par jour, en dépit du recul de la demande, a inondé davantage le marché et tiré le cours encore plus vers le bas.

 Cette forte chute des cours mondiaux n’a pas eu de retombées uniquement sur Daech, l’Iran ou la Russie. L’Arabie saoudite et d’autres pays producteurs sont eux aussi largement lésés

Les motifs de cette décision étaient multiples et complexes: refus de la part des pays membres de l’Opep de réduire leur part de marché face aux autres pays producteurs non-membres de l’organisation et de contrer la surabondance du schiste américain, dont le coût de production est relativement élevé par rapport aux sources conventionnelles. Mais il s’agissait aussi d’une guerre inter-Opep, liée notamment à une volonté de la part de Ryad de maintenir sa quote-part par rapport à d’autres pays et d’utiliser l’arme du prix contre l’Iran, autre pilier du cartel, dans le cadre du bras de fer géopolitique qui oppose les deux capitales. Enfin, l’Arabie saoudite, de concert avec Washington, «en guerre» sur un créneau, aurait conjointement orchestré cette baisse pour mettre à genoux l’économie russe, largement dépendante des exportations d’hydrocarbures et déjà affectée par les sanctions occidentales et la dégringolade du rouble (contractée de 3,8% en 2015).

Autre facteur affectant l’offre à la hausse: l’accord international sur le nucléaire iranien conclu en juillet 2015 et la levée progressive des sanctions occidentales contre Téhéran, qui devrait se traduire par une hausse de la production du pays dans les mois à venir.

Une balle dans le pied 

Quoi qu’il en soit, cette forte chute des cours mondiaux n’a pas eu de retombées uniquement sur Daech, l’Iran ou la Russie. L’Arabie saoudite et d’autres pays producteurs sont eux aussi largement lésés.

Ryad, dont 90% des recettes proviennent du pétrole, a présenté un budget déficitaire pour la troisième année consécutive. Son déficit public devrait atteindre 19% du PIB en 2016, soit 87 milliards de dollars, contre 21% du PIB ou 98 milliards de dollars en 2015.

Sur ce graphique, élaboré par le Fonds monétaire international (FMI) début 2015, seuls deux pays seraient en situation d’équilibre budgétaire, sur la base d’un baril à 57 dollars (ligne noire). Désormais, avec un baril à moins de 35 dollars (ligne rouge), tous les pays qui y figurent sont en situation de déficit, dont certains comme l’Iran, la Libye ou le Yémen, en état de très fort déficit.

Face à cette situation, le royaume wahhabite s’est vu astreint d’adopter une série de mesures impopulaires, qui risquent de provoquer le mécontentement de la population, voire de renflouer indirectement les rangs des organisations terroristes: baisse des subventions à la consommation, hausse de 40% du prix de l’essence et éventuelle introduction de la TVA…

De son côté, l’EI cherche à contourner cette donne en diversifiant davantage ses sources de financement, déjà assez variées: taxes usurières, trafic d’armes, de drogues, d’organes, esclavage humain, confiscations, vols, etc., l’organisation fait feu de tout bois pour continuer d’huiler sa machine de guerre. Les prélèvements fiscaux représentaient à eux seuls 32% des recettes globales en 2015, selon le CAT, soit 800 millions de dollars, suivie des rançons du kidnapping (4% ou 100 millions de dollars), des donations (2%), et du trafic d’art (1,2%). Les revenus de ce dernier poste, estimés en 2015 à eux seuls à 30 millions de dollars, découlent du contrôle par l’organisation d’environ 4.000 sites archéologiques sur «son» territoire, qu’elle exploite à des fins commerciales.

Les produits agricoles constituent également une source de revenu non négligeable, ayant avoisiné 200 millions de dollars en 2015, soit près de 10% des recettes totales; si une grande partie du territoire occupé est de nature désertique ou semi-désertique (en particulier la province syrienne de Deir Ezzor) les provinces irakiennes sous le contrôle de Daech, notamment celles de Ninive et de Salaheddine, sont des plus fertiles d’Irak, pesant à hauteur de 40% de la production nationale de blé et à plus de la moitié de la celle d’orge (53%), selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
L’exploitation du secteur agricole, à l’instar d’autres sources de revenus, pourrait être fructifiée davantage, en cas de repli supplémentaire des ressources pétrolières, pour combler les éventuelles pertes.

Mais, pour l’instant, la tendance semble orientée vers une hausse des cours dans les mois à venir, même si ce sera dans une faible mesure.

Le 16 février à Doha, la Russie, l’Arabie saoudite, le Qatar et le Venezuela se sont accordés pour geler leur production de brut mais à condition d’être suivis par d’autres grands exportateurs. Si l’accord est appliqué par tous les grands producteurs, l’excédent d’offre sur le marché sera réduit d’au moins 1,3 million de barils par jour. L’objectif: un baril à 50 dollars, qui contenterait consommateurs et producteurs… et profiterait indirectement à l’organisation terroriste la plus riche de l’histoire du djihadisme musulman.

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