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Personne ne sait vraiment comment combattre l'EI en Libye

Des combattants de l'armée du gouvernement de Tobrouk célèbrent une victoire contre des forces de Daech à Benghazi, le 23 février 2016. Crédit photo: ABDULLAH DOMA / AFP

Des combattants de l'armée du gouvernement de Tobrouk célèbrent une victoire contre des forces de Daech à Benghazi, le 23 février 2016. Crédit photo: ABDULLAH DOMA / AFP

Le groupe terroriste État islamique s'est établi depuis plusieurs mois autour de la ville de Syrte.

Ce n'est plus vraiment secret, la France mène une guerre –discrète mais pas invisible– sur le territoire libyen contre les positions du groupe terroriste État islamique (EI). C'est ce qu'a révélé le journal Le Monde ce mercredi 24 février. Comme les Américains qui bombardent régulièrement les positions de l'EI en Libye, et ont annoncé avoir tué plusieurs dizaines de combattants dont un responsable tunisien lié à l'attaque de Sousse dans la ville de Sabratha le 19 février, les autorités françaises veulent freiner l'expansion militaire de Daech dans le pays. 

Plusieurs sources ont indiqué au Monde que la lutte contre les terroristes pouvait couvrir des opérations clandestines, menées par le service action de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Ces actions commandos visent à préparer d'éventuels bombardements, mais aussi à éliminer des haut-responsables de l'organisation. 

Les efforts militaires des forces américaines et françaises sont motivés par l'expansion de l'EI en Libye, principalement dans la région de Syrte, qui est devenue le second fief du groupe terroriste qui depuis plusieurs mois tente de renforcer ses positions sur place, notamment pour anticiper un éventuel recul de ses positions dans la zone Syrie-Irak face à la coalition internationale. Selon le média britannique The Guardian, Daech peut compter sur environ 6.500 combattants. Un chiffre en constante augmentation mais qui reste bien inférieur aux forces de l'EI dans la zone Irako-Syrienne.

Dans son enquête, Le Monde indique que des sources militaires lui ont confié «préparer l’avenir» en Libye à travers leurs actions ciblées. Mais quelles solutions s'offrent à la France et à ses alliés pour vaincre Daech sur ce nouveau terrain?
 

1.Former une intervention internationale, pari très risqué

Les pays européens –Italie, Royaume-Uni et France en tête– regardent avec une inquiétude grandissante l'implantation de l'EI sur les côtes libyennes. Si une intervention internationale n'est pas encore à l'ordre du jour, The Guardian indiquait le 1er février que Londres hésite à s'engager alors que les autorités américaines et françaises ont appuyé l'idée d'une coalition contre Daech lors d'une rencontre à Paris fin janvier. L'Italie a, elle, autorisé des drones américains à décoller de Sicile pour mener des frappes en Libye, comme l'a annoncé l'AFP le 23 février.

Mais le chaos libyen entraîné par l'intervention internationale en 2011 et la difficulté d'obtenir un mandat de l'ONU sont deux freins à une opération militaire menée par les pays occidentaux. De plus, les autorités libyennes, divisées en deux gouvernements rivaux, l'un installé à Tobrouk et l'autre à Tripoli, rejettent l'idée d'une présence d'une coalition étrangère sur leur sol. Elles acceptent cependant l'idée d'actions ciblées contre les positions de l'EI. 

Autre limite à une intervention internationale selon Le Monde, le risque «en exerçant une pression nouvelle sur l'EI (...) de déplacer le problème vers la fragile Tunisie ou de rapprocher la menace du sud de l'Europe».

Ce n'est cependant pas l'avis de Kader Abderrahim, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste des questions sécuritaires en Afrique du Nord. «La Tunisie n'est pas comparable avec la Libye. Il s'agit d'un véritable État même s'il fait face à des troubles sécuritaires. L'État islamique ne pourra pas s'y implanter comme en Libye, même s'il est vrai que l'EI y a des cellules», nous confie-t-il.
 

2.Limiter l'accès de l'EI à la Méditerranée

La présence de Daech en Libye fait peser un danger nouveau par rapport à la guerre menée contre l'organisation dans son fief historique en Syrie et en Irak: pour la première fois les combattants du groupe terroriste contrôlent des zones côtières. «Nous nous préparons sur des scénarios durs en mer», a confié l'état-major de la marine française à Le Monde.

Les États européens craignent en premier lieu l'infiltration de combattants de l'EI sur le sol européen parmi le flot de réfugiés et migrants qui cherchent à gagner la Grèce ou l'Italie par voie maritime. Depuis l'écroulement des autorités étatiques en Libye, une part importante de réfugiés venus d'Afrique subsaharienne mais aussi du monde arabe embarquent en effet des côtes libyennes pour gagner l'île italienne de Lampedusa puis l'Europe. 

Les réfugiés «quittent leurs pays en Afrique pour le Soudan, d'où ils rejoignent d'abord Sebha, ville libyenne située à 800 km au sud de Tripoli, puis la côte», expliquait le capitaine Oussama Mohamad el-Chibli, un enquêteur de l’Organisme de lutte contre l’immigration clandestine (OLCIC), dépendant des autorités de Tripoli, à La Croix en novembre 2015.

L'une des solutions pour empêcher un accès à la Méditerranée à l'EI serait d'imposer un blocus maritime, selon Kader Abderrahim, chercheur à l'Iris. «La question que l'on peut poser est pourquoi la France et l'Union européenne n'ont pas déposé une motion auprès de l'ONU pour mettre en place un embargo pour empêcher l'État islamique d'exporter du pétrole en dehors de Libye, mais aussi de s'infiltrer parmi les migrants», dit-il. 

Mais un embargo est difficile à mettre en place en raison du morcellement de la côte libyenne qui est à la fois tenue par l'EI autour de la ville de Syrte, mais aussi par les milices de Farj Libya dans l'ouest autour de Tripoli et par l'armée nationale du gouvernement de Tobrouk à l'est où les combattants de l'EI sont aussi signalés près de Benghazi et Derna, comme le montre cette carte de l'AFP qui date de janvier.

 

3.Pousser à la formation d'un gouvernement libyen unifié

Le plus grand obstacle à une issue victorieuse à la bataille menée contre Daech est l'absence d'un pouvoir central en Libye où deux gouvernements rivaux se font face. Des négociations poussées sont actuellement en cours pour parvenir à un accord entre les différentes parties pour parvenir à la création d'un gouvernement d'union nationale. «Nous espérons que cela sera le début de la fin du conflit en Libye», a affirmé dimanche 14 février Fathi al-Mejebri le porte-parole du Conseil présidentiel libyen, une institution exécutive créée en Libye par un accord politique signé sous l'égide de l'ONU le 17 décembre 2015. 

«Les deux pouvoirs rivaux en Libye, l'un à Tobrouk et l'autre à Tripoli lequel est sous le contrôle des milices islamistes de l'Aube libyenne, sont maintenant sous la pression de la communauté internationale pour accepter un gouvernement d'unité nationale qui permettrait au pays de combattre l'EI sous un front uni», analyse le média américain The Daily Beast.

Un gouvernement d'union nationale faciliterait aussi la mise en place de frappes ciblées d'une coalition internationale. «La majorité des Libyens n'accepte pas la présence de l'EI (...) Une armée régulière libyenne est capable de vaincre Daech directement au sol», a confié le général Idris Madi, l'un de haut-responsables de l'armée de Tobrouk à The Daily Beast. Ce haut-gradé demande une aide des pays occidentaux notamment dans le domaine du renseignement.

Mais l'obtention d'un accord pour un gouvernement national n'est pas encore garantie. 

«Il y a deux scénarios qui se dessinent en Libye, note Kader Abderrahim de l'Iris. Si un gouvernement d'union nationale est mis en place d'ici cet été, on peut supposer que Daech va perdre du terrain sur le plan militaire. Mais si aucun accord n'est trouvé d'ici le mois de juin, l'EI va continuer à se développer en Libye et il sera de plus en plus difficile de l'en expulser.»

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