La pompe à vide de «The Revenant»

Leonardo DiCaprio dans The Revenant I Twentieth Century Fox France

Leonardo DiCaprio dans The Revenant I Twentieth Century Fox France

Après l'oscarisé «Birdman», Alejandro Gonzales Iñarritu livre un nouveau film monstre où se disputent la surenchère de la mise en scène et l'abstraction du scénario. Leonardo DiCaprio y offre une des performances les moins fines de sa carrière.

Réglons tout de suite l’aspect le moins intéressant de The Revenant, la «performance» de Leonardo DiCaprio destinée à lui faire obtenir un Oscar. Elle est entièrement conforme à ce qui est prévu dans ce cas de figure, succession de grimaces et de contorsions, dans la boue, dans la neige, dans les fleuves glacés, même dans un cheval mort. C’est une idée bien misérable du travail des acteurs, et bien méprisante des acteurs eux-mêmes, a fortiori des très bons acteurs comme Leonardo DiCaprio, que d’être sommés de se livrer à pareil numéro pour mériter une consécration.


Pour le reste, The Revenant est un film aussi antipathique qu’intéressant. Antipathique est la manière dont tout, absolument tout –les actions, les sentiments, les idées, les paysages, les sons– est asséné comme coup de massue au spectateur. L’insistance, la triple dose, la surenchère d’effets est l’idée même que se fait Iñarritu (Birdman…) de la mise en scène –en quoi il est parfaitement en phase avec une époque où règne le quantitatif, où le «toujours plus» reste la loi dominante telle que le marché l’a établi pour toutes les relations humaines, où l’emprise sur le cerveau des autres demeure le but ultime de la production, sous influence écrasante de la publicité.

Deshumanisation

The Revenant raconte une histoire en elle-même très intéressante, et inspirée d’un fait réel, mais le raconte stupidement –pas par bêtise, mais par volonté délibérée d’être stupide. C’est-à-dire d’être du côté du surjeu, du passage en force, du «coup», de la mise raflée. C’est ici que le film commence à devenir quand même intéressant, pour ce qu’il n’est pas.

Contrairement à ce qu’on répète ici et là (y compris sur Wikipedia), il n’est en aucun cas un western. Le western a raconté, exalté, mythologisé la construction des États-Unis. Il en a donné une version entièrement fausse historiquement, mais juste et efficace comme témoignage et vecteur de l’élan conquérant d’une communauté se bâtissant comme nation. À partir des années 1960, les westerns crépusculaires ont commencé de raconter l’envers de cette légende héroïque, à rappeler que ce modèle de démocratie s’est construit sur le génocide et l’esclavage, et au prix de violences inouïes contre la plupart de ses propres artisans.

Twentieth Century Fox France

Immense et complexe affaire prise en charge de mille manières par un genre cinématographique ancré dans l’histoire d’un pays, et qui a fasciné le monde entier –des enfants (mâles) ont joué aux cowboys partout sur cette planète durant la majeure partie du XXe siècle.

The Revenant n’a rien à voir avec cette histoire-là, qui est profondément une histoire humaine, et politique. Le film se passe nulle part et jamais, ou plutôt pas dans la société des humains. Tout l’effort, considérable, compliqué, consiste à éradiquer tout ce qui pourrait relever d’une construction humaine, pour produire un rapport au monde bestial, la bestialité ici ne se définissant pas du tout par ce qui caractérise les animaux, mais seulement par ce qui déshumanise les humains.

L’usage des plans de vaste nature sauvage, de visions oniriques, de grognements et borborygmes divers semble participer à la version lourdaude d’un mysticisme New Age comme nous en inflige depuis une décennie le révérend Terrence Malick. Mais s’il capitalise au passage sur ces clichés, Iñarritu ne s’en soucie en fait pas davantage que du reste. Ces plans, y compris ceux impressionnants d’humains minuscules perdus dans une immensité filmée en plans ultralarges, ne cherchent pas à réinterroger la place de l’homme dans l’univers ou quoique ce soit de comparable. Ils cherchent à fabriquer le pur vertige d’un vide bien plus absolu que celui de Gravity, qui restait très rempli par les petits soucis familiaux de la cosmonaute en perdition.

Une pure abstraction

Ce qui est intéressant dans le nouveau film est au contraire le parti pris du rien, et le pari de la séduction que ce rien peut exercer sur les spectateurs –pari en passe d’être gagné, toujours au nom de la «performance», ce qui n’est pas spécialement rassurant. Ce rien n’est pas la sauvagerie qui, avec les peaux de bêtes et les actes brutaux, en semble le motif évident. De Peckinpah (La Horde sauvage) à Cimino (La Porte du paradis), le cinéma américain a beaucoup conté la sauvagerie de l’histoire américaine –et DiCaprio lui-même en a incarné plusieurs épisodes devant la caméra de Martin Scorsese, de Gangs of New York au Loup de Wall Street.

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On n’en retrouve rien ici, pas plus que du rapport à la sauvagerie de la nature, également beaucoup traitée, et fort bien, de Jeremiah Johnson à Un homme parmi les loups. C’est qu’en fait, il n’y a pas de nature, pas d’animaux, pas de neige ni de montagne dans The Revenant, de même qu’il n’y a pas de pensée ni de langage. Végétation, indiens, ours, rivière, chasseurs sont dissous dans une sorte de magma abstrait et dépourvu de sens, souterrainement travaillé de pulsions (l’avidité, l’appartenance clanique, la vengeance) sans source ni but, purs artefacts essentialisés, ne renvoyant ni à une espèce, ni à des individus.

C’est aussi la fonction de la neige, personnage important de tant de westerns et autres films des grands espaces, avec son contrepoint comme outil d’abstraction réelle, le désert. Mais ici, la neige n’est ni une épreuve ni une épure, elle participe seulement du grand nettoyage par le vide auquel procède le film –en quoi elle se différencie de cet autre non-western du début de l’année, l’ennuyeux Huit Salopards de Tarantino, qui l’utilisait pour mieux surdessiner et surinvestir ses personnages, de manière bien peu intéressante mais avec encore une visée.

Survival game

Ce qui précède disqualifie aussi une autre hypothèse, suggérée par le titre: pas plus qu’un western, The Revenant n’est un film de fantôme. Ce type laissé pour mort par les trappeurs dans la forêt nord-américaine et qui revient n’est le fantôme de personne, puisqu’il est personne. Puisque jamais il ne lui a été donné de disposer des attributs d’un individu, qui pourrait comme tant de films, dont certains des plus beaux qui soient, revenir d’entre les morts. Être «personne» n’est pas ici un rôle, une construction pour agir, comme dans L’Odyssée ou chez Sergio Leone, c’est un déni de l’idée même de rôle.

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Le fin mot de tout cela est finalement assez simple. Malgré ses 2h35, sa vedette et ses énormes moyens, The Revenant n’est pas un film. C’est la transposition pour grand écran d’un survival game, un jeu vidéo où n’existe nulle part ce qu’il est légitime d’appeler un personnage. En cela, il est l’exact contraire de Gerry de Gus van Sant, film qui partait de l’apparente abstraction d’un jeu vidéo, avec ses deux personnages perdus dans le désert, pour déployer les profondeurs de leur existence dans un monde lui aussi d’autant plus réel que dépouillé.

Alors que dans ce cas, c’est finalement le jeu Leo’s Red Carpet Rampage qui dit la vérité de The Revenant, où un acteur talentueux est transformé en figurine virtuelle. Mais s’il n’a pas de personnage, le jeu vidéo The Revenant a un créateur, pardon, un Créateur. Celui-ci vient en guise de signature se désigner lui-même lors de la dernière séquence: il s’agit de monsieur Iñarritu lui-même. Seul au milieu du néant de sens et d’affect qu’il a patiemment fabriqué, Deus ex-machina d’un dénouement tout aussi dépourvu de sens que ce qui a précédé, il vient donc en toute modestie se fait appeler Dieu.

The Revenant 

d’Alejandro Gonzales Iñarritu, avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Will Poulter. Durée: 2h35. En salle

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