Le «like» Facebook nous a quittés

Montage photo réalisé par Slate.fr à partir de la réaction «Triste».

Montage photo réalisé par Slate.fr à partir de la réaction «Triste».

S’il reste toujours présent sur le réseau social, le pouce en l’air ne sera plus jamais le même...

Aux alentours de 14 heures GMT (15 heures à Paris) le mercredi 24 février, le like du réseau social Facebook a été victime d’une attaque en bande organisée. L’affaire a été officialisée par le géant américain et très vite relayée dans les médias anglo-saxons. Alors qu’il régnait en maître depuis le mois de février 2009 sur le réseau social, quatre malfrats prénommés «Haha», «Waoh», «Triste» et «Grrr», ainsi qu’un cœur «J’adore», ont surgi sur la page d’accueil pour prendre en otage le pouce en l’air.

 

Les émojis "réactions" arrivent sur Facebook, qu’en pensez-vous ?

Posted by Slate.fr on Wednesday, February 24, 2016

 

Désormais, en plus du like, les utilisateurs du réseau social pourront donc exprimer une foule d’émotions, telles que le rire, la surprise, la tristesse, la colère et l’amour. Cette nouvelle, bouleversante pour une grande partie du milliard et demi d’utilisateurs réguliers du site, n’est pourtant pas une surprise.

Assaut préparé

Depuis un an environ, les commanditaires de l’attaque (et son leader à claquettes Mark Zuckerberg) préparaient l’assaut. Mi-septembre 2015, lors d’une séance de questions-réponses avec le public, Zuckerberg confirmait la tenue de ce terrible projet:

«Les gens demandent ce bouton “dislike” depuis des années. Aujourd’hui est un jour spécial, car c’est le jour où je peux dire que nous travaillons dessus. […] Nous allons livrer quelque chose qui correspond aux besoins du plus grand nombre.»

Pourtant, il n’a jamais été question d’envoyer le «pouce en bas» venir partager le dur labeur de son alter ego. Trop négatif, trop sombre, source de conflits potentiels, le dislike n’a jamais été à l’ordre du jour et ne le sera probablement jamais chez Facebook, qui met en avant des valeurs positives et compassionnelles.

Après une analyse poussée des commentaires Facebook et la consultation de sociologues spécialisés dans l’émotion, une équipe appelée «Reactions» et composée de cinq emojis, a été mise en place. Ces derniers mois, l’équipe commando a été envoyée pour des tests en Espagne, en Irlande, au Chili, aux Philippines, au Portugal, en Colombie puis au Japon. Désormais, les cinq emojis sont répartis dans le monde entier, affirmant un peu plus la domination de ces petits dessins jaunes, déjà utilisés 6 milliards de fois par jour.

En multipliant par six le nombre de réactions possible, on nous encourage à classer nos émotions avec certitude

 

Leur arrivée peut sembler idéale et naturelle pour qui veut mieux exprimer ses sentiments. Cette vidéo de chatons mérite plus qu’un pouce? Le «J’adore» est là pour ça. Comment justifier un pouce en l’air sur une publication mentionnant une catastrophe naturelle? Désormais, «Triste» remplira parfaitement le rôle.

De l’ambiguïté à la dictature

Et pourtant, en commettant ce coup d’état contre le symbole qui l’a fait roi, Facebook met fin à ce que nous décrivions comme une «étrange et belle ambiguïté». Jusqu’à aujourd’hui, le sens du like était si flou que les utilisateurs précisaient parfois leurs pensées en commentaires. On pouvait donc «mettre un like» et ajouter en dessous: «Vraiment super content pour toi, tu méritais tellement ce stage sous-payé.» Ou, à l’inverse, un simple pouce apposé sur une publication, sans commentaire pour l’accompagner, ouvrait un champ d’interprétations incroyable, allant de l’ironie pure au contentement presque malsain pour les malheurs d’un autre. L’un des journalistes de Slate.fr l’a avoué haut et fort dans la salle de rédaction: «Le like est ma bibliothèque de Babel de l’internet.»

Plus grave encore, l’arrivée des Reactions relève finalement plus de la dictature que d’une ouverture émotionnelle, comme le prétendaient les dirigeants de Facebook. En multipliant par six le nombre de réactions possible, on nous encourage à classer nos émotions avec certitude. Vous choisissez de mettre un «J’adore»? Vous ne pourrez pas mettre un «Waoh» à côté. Vous éprouvez de la tristesse et de la colère face un statut évoquant l’agression d’un proche? Il faudra choisir entre les deux. Rien n’empêche de rajouter un commentaire en dessous mais la possibilité de faire état de son émotion en un emoji encouragera certainement un bon nombre d’internautes à se passer de messages écrits pour expliquer plus précisément ce qu’ils ressentent. Votre statut émotionnel devra être catégorisé avec précision. Facebook tente donc un entre-deux étrange, éloigné de la neutralité du like, mais encore trop distant de l’éventail d’émojis proposés dans les claviers de smartphones

Un constat qui va à l’encontre des leçons véhiculées par Vice-Versa, très joli film d’animation des studios Pixar, qui nous rappelle que, pour être heureux, le mélange émotionnel (notamment de joie et de tristesse) est indispensable.

Face à cette mort si redoutée de ce like que l’on aimait tant, nos sentiments se bousculent donc, entre désarroi, impuissance, rage, mélancolie, chagrin… Mais comme Facebook nous impose un sentiment et un seul, nous nous contenterons donc de dire que ce 24 février 2016 est un jour bien «Triste» et nous accompagnerons cette fin d’article d’un outil merveilleux pour exprimer ses émotions: le gif. 

 

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