La folle histoire du Dana Carvey Show

Dana Carvey lors d'une interview dans le Tonight Show le 19 février 2004 à Burbank, Californie | Kevin Winter / Getty Images North America / AFP

Dana Carvey lors d'une interview dans le Tonight Show le 19 février 2004 à Burbank, Californie | Kevin Winter / Getty Images North America / AFP

Comment une série qui comptait Steve Carell, Stephen Colbert, Louis C.K. et Charlie Kaufman a réussi à faire un four. Mais à influencer en profondeur l’humour américain dans lequel on retrouve encore ses traces aujourd'hui.

Comme dans toute bonne comédie, cette histoire commence comme un drame.

Ce mois de mars 1995, le journaliste Chris Smith révèle dans les New York Mag les coulisses du plus grand show comique de la télévision américaine: le Saturday Night Live. Dans cet article fleuve, on y découvre notamment une Janeane Garofalo dépressive décrivant «la plus misérable expérience de ma vie» (alors qu’elle était alors la comédienne la plus branchée de l’époque, fraîche du succès du film Génération 90). On y découvre aussi un Chris Farley, une de ses plus grosses stars, humilié par un des auteurs, et Lorne Michaels, son créateur et producteur, blasé, manipulateur et peu concerné par l’avenir de son show.

L’émission, passée en quelques années de révolution discordante à institution molle, est en pleine crise créative et artistique. D’ailleurs, ses nombreuses stars, qui lui avaient permis de se renouveler à la fin des années 80, viennent de quitter le bateau: Phil Hartman, Robert Smigel, Chris Rock, Rob Schneider et Dana Carvey. Le reste (Mike Myers, Kevin Nealon, Adam Sandler et Chris Farley) suivra à la fin de cette saison 95.

Beaucoup partent développer leur carrière au cinéma, en dehors du giron du SNL. D’autres se voient proposer des ponts d’or par la télé. C’est le cas de Dana Carvey. Ses talents pour incarner des personnages complètement dingues, tous sexes confondus (notamment la bigote Church Lady, Hans le bodybuilder autrichien et Garth, le fan de rock timide, autre moitié de Wayne’s World) en ont fait un des comédiens les plus populaires du show. Preuve en est: son refus de remplacer David Letterman à la tête du Late Night de NBC en 1993. Lui se verrait plutôt continuer à faire de sketchs, de préférence sur une chaîne du câble où il aurait une liberté totale, HBO par exemple.

Mais les sirènes de ABC sont les plus fortes. La chaîne est alors la deuxième du pays en termes d’audience. Surtout, elle propose à Carvey une diffusion en primetime le mardi soir, juste après Papa Bricole, une des séries la plus regardée d’Amérique. Difficile de dire non à la traction d’une sitcom qui fait 20 millions de téléspectateurs chaque semaine. La visibilité est énorme.

Robert Smigel, l'un des auteurs les plus adulés du SNL du début des années 90 grâce à son humour agressif et rentre-dedans (voir son sketch légendaire dans lequel William Shatner insulte des fans de Star Trek à une convention), en est convaincu: Dana Carvey a sa place en primetime, en face de l’Amérique grand public. C’est pour ça qu’il a préféré le suivre dans cette nouvelle aventure plutôt que d’accepter l’offre de Lorne Michaels de retourner au SNL comme producteur.

C’est donc décidé: The Dana Carvey Show sera un concurrent direct au Saturday Night Live, un vent de fraîcheur face à l’ogre fatigué du samedi soir. Les auditions pouvaient commencer.

Et là, même avec toute la bonne volonté du monde et des noms comme Carvey et Smigel, vous ne pouvez pas lutter contre un Saturday Night Live qui embauche à tour de bras pour renouveler la quasi-intégralité de son cast. Déroute créative ou non, l’émission a le prestige pour elle. Le Dana Carvey Show récupère donc les fonds de tiroirs des cassettes d’audition précédemment envoyées à l’émission de NBC. A GQ, Robert Smigel raconte par exemple la cassette envoyée par le comédien Bill Chott:

«Son audition, c’était Ralph Kramden [le personnage de Jackie Gleason dans la sitcom des années 50, The Honeymooners, NDLR] en train de chier avec un mélange de soulagement et de stress sur son visage. C’est probablement le truc qui m’a fait le plus rire parmi toutes les auditions. Ce qui m’a fait rire autant dans cette audition c’est d’imaginer à quel point elle a dû paraître répugnante aux gens du SNL. J’imagine tellement l’embarras de Lorne Michaels en regardant ce sketch.»

Evidemment, Chott a été recruté. Tout comme son acolyte de la troupe de théâtre d’improvisation The Second City, Jon Glazer. La troupe de Chicago (la plus ancienne des Etats-Unis) va d’ailleurs fournir une grande partie du reste du cast. Après tout, c’était déjà d’elle que venaient les principaux membres fondateurs du Saturday Night Live en 1975, Dan Akroyd, John Belushi ou Gilda Radner (et Bill Murray deux ans plus tard). C’est de là également qu’arrivent Steve Carell et Stephen Colbert.

Dans le même temps, Smigel fait appel à Louis C.K. (un autre recalé du SNL, avec qui il avait travaillé sur le Late Night with Conan O’Brien sur NBC) pour gérer l’ensemble du processus d’écriture. C’est lui qui choisira dans son équipe le tout jeune Robert Carlock, dont c’est le tout premier job, et le presque quadra Charlie Kaufman, un auteur qui n’a jamais réussi à vraiment trouvé sa voix dans la jungle des sitcom et des talk-shows à cause d’un humour méta très particulier et d’une personnalité très introvertie.

Bref... «Bienvenue sur l’île des jouets défectueux», comme disait Emma Watson dans Le Monde de Charlie. Mais tout était en place pour le premier épisode du Dana Carvey Show prévu début mars 1996.

Le début de la fin, en fait.

Les mamelles de Bill Clinton 

A quoi peut-on s’attendre quand on laisse une liberté quasi-totale à une équipe faite d’outsiders de la comédie?

A quoi peut-on s’attendre quand on laisse une liberté quasi-totale à une équipe faite d’outsiders de la comédie, de jeunes auteurs débutants, d’une star en quête de reconnaissance personnelle et d’un producteur qui veut révolutionner l’humour en primetime?

La réponse tient dans un seul sketch et, malheureusement pour eux, ils ont choisi d’en faire le tout premier. Le 12 mars 1996, voici comment s’ouvre The Dana Carvey Show, selon les mots de Robert Smigel:

«Louis a l’idée de Bill Clinton qui dit: "Je suis le président-nourricier et je peux désormais donner le sein!". Et moi, là-dessus, je rebondis: "Ouais, c’est génial! Et ensuite il ouvre sa chemise, il a huit seins et il allaite des chiens et des chats."»

Voilà. Voilà. Le Dana Carvey Show s’est ouvert avec le Président (en poste) des Etats-Unis qui donne le sein à des chiots et des chatons!

«ABC avait payé Nielsen un bonus pour avoir les audiences minute par minute. A peu près à la deuxième minute, quand les seins apparaissent, à peu près six millions de personnes ont changé de chaîne. Je ne connaissais pas grand chose à la télévision mais je savais que c’était mauvais», raconte Robert Carlock à GQ.

Aussi inconcevable que cela puisse paraître, Smigel, C.K. et Carvey n’avaient clairement pas réalisé que Papa Bricole était aux années 90 ce que Madame est servie et le Cosby Show étaient aux années 80: un programme regardé par toute la famille avant que les enfants aillent se coucher. Ils n’avaient pas non plus réalisé que leur émission n’était pas programmée à minuit comme le SNL mais à 21h30. Surtout, il n’avait pas réalisé que ABC, un mois plus tôt, venait d’être absorbé par The Walt Disney Company.

Avec son mélange d’inconscience et de provocation, la petite bande s’est bien plantée– même si, dès le départ, la chaîne a très mal évalué le pouvoir corrosif de l’humour de Carvey, préférant ne retenir que le sympathique imitateur au visage d’enfant.

Reste que, malgré la position désormais très incertaine qu’ils occupent sur ABC, l’émission attire l’attention grâce à des sketchs réellement hilarants et (en un sens) vraiment révolutionnaires. Spike Feresten et Steve O’Donnell, des auteurs très respectés pour leur travail sur le Late Night with David Letterman et sur Seinfeld, insistent même auprès de Smigel et C.K. pour rejoindre l’équipe, impressionnés par la liberté de ton.

Les sketchs «Grandma the clown», par exemple, sont une merveille d’humour noir. «Les serveurs avec la nausée» (avec Colbert et Carell) est une pépite d’humour slapstick. Les «stupid pranksters» (avec Carvey et Carell) étaient eux délicieusement absurdes, tout comme les géniales «versions chiens des Premières dames» avec Heather Morgan (la seule fille de l’équipe). Et dans le registre peu politiquement correct, les «Skinheads from Maine» (avec Carvey et Colbert) vont très loin.

Et il y a cette invention légendaire de Robert Smigel: «The Ambiguously Gay Duo», un sketch animé avec les voix de Steve Carell et Stephen Colbert dans le rôle d’un duo de super-héros, Ace et Gary, qui s’aiment beaucoup mais n’ont pas vraiment l’air de réaliser à quel point.

L'effet papillon

Le premier épisode de leurs aventures, diffusé le 16 mars 1996, ne sera pourtant pas suivi d’un second comme promis à la fin. The Dana Carvey Show est, sans surprise, annulé après son septième épisode, un mois et demi plus tard. Le huitième épisode n’est même pas diffusé.

Mais toute bonne comédie a besoin d’un happy-end.

En deux mois, le Dana Carvey Show a eu l’effet du battement d’aile d’un papillon. Il a provoqué une tornade encore bien vivace, vingt ans tout juste après l’arrêt de l’émission.

Jon Hamm et Jimmy Fallon

Prenez «The Ambiguously Gay Duo»: dès le mois de septembre 1996, ils étaient de retour à l’antenne, cette fois dans le Saturday Night Live qui ne pouvait pas passer à côté des deux héros. Pas moins de douze épisodes seront diffusés dans l’émission de NBC jusqu’en 2011. Le 15 mai 2011, pour conclure la saga en beauté, Jon Hamm et Jimmy Fallon les incarnent même en chair et en os dans un sketch monumental de sept minutes à mourir de rire.

Quant au cast et aux auteurs, The Dana Carvey Show est loin d’avoir ruiné leur carrière. Bien au contraire.

Steve Carell a rebondi au Daily Show de Jon Stewart avant de devenir l’hilarant boss de The Office pendant sept saisons et, bien sûr, une star de cinéma grâce à des films comme 40 ans toujours puceau et Crazy Stupid Love.

Son comparse Stephen Colbert a aussi officié au Daily Show avant de décrocher sa propre émission The Colbert Report et, aboutissement ultime, de remplacer la légende Letterman à la tête du Late Show de CBS où il pratique toujours son célèbre segment de la nausée inventé pendant le Dana Carvey Show.

Robert Carlock, le tout jeune auteur de 23 ans, lui, a rebondi au Saturday Night Live où il s’est illustré pendant cinq ans avec des sketchs parmi les plus cultes de toute l’histoire du show, à l’image de ce monumental Schweddy Balls avec Alec Baldwin. Il a ensuite écrit pour Friends et est devenu l’acolyte d’écriture de Tina Fey avec qui il a écrit 30 Rock et Unbreakable Kimmy Schmidt.

Charlie Kaufman, lui, n’a pas tardé à vendre les deux scénarios sur lesquels il travaillait en parallèle du show, en particulier le plus méta d’entre tous, l’histoire d’un marionnettiste qui découvre une petite porte permettant d’entrer directement dans l’esprit d’un célèbre acteur. Dans la peau de John Malkovich sera le premier de ses scénarios nommés aux Oscars, avant celui d’Adaptation et de Eternal Sunshine of the Spotless Mind.

Quant à Robert Smigel, il est revenu au Saturday Night Live, a écrit avec Judd Apatow le génial Rien que pour vos cheveux et a inventé Triumph The Insult Comic Dog, le chien au cigare qui n’est pas du tout là pour faire de compliments –une des stars les plus emblématiques du Late Night with Conan O’Brien sur NBC que l’on aperçoit encore régulièrement dans Conan sur TBS ou sur Funny Or Die.

Et bien sûr, Louis C.K.. Le comédien, déjà bien établi sur les scènes new-yorkaises, a rejoint son ami Chris Rock sur sa propre émission de sketchs, The Chris Rock Show. Avec lui, il a aussi écrit les deux films Les Pieds sur Terre et Je crois que j’aime ma femme avant de se voir offrir sa propre série par FX en 2010, la très autobiographique et essentielle Louie qu’il écrit, produit, réalise, monte et interprète.

Même le plus célèbre des recalés de l’émission (de l’aveu de Louis C.K., parce qu’il était trop beau), Jimmy Fallon, sera recruté par le SNL quatre ans plus tard avant de devenir l’animateur du saint-graal de la télé américaine, le Tonight Show, le plus ancien talk-show du monde.

En fait, vous voudriez faire un portrait de l’humour américain dans les années 2000-2010, il vous suffirait presque de faire un trombinoscope des gens du Dana Carvey Show en 1996.

Reste Dana Carvey lui-même. Le comique star des années 90 était en première ligne et il n’a jamais réussi à capitaliser sur son visage protéiforme tout droit sorti d’un cartoon, ce visage objet de tous les malentendus, ce visage qu'ABC affichait, photoshoppé sur un corps qui n’était pas le sien, au côté de Kermit des Muppets dans une pleine page de pub annonçant les programmes phares de la rentrée 1996. C'est sa malédiction: n’avoir jamais réussi convaincre que son humour n’était pas «pour toute la famille», le condamnant lui et son show à devenir une sorte de mythe, une histoire dont les protagonistes viennent raconter les anecdotes les plus savoureuses sur les plateaux de talk-shows.

Ils étaient pourtant si mignons ces bébés chiens et ces bébés chats qu’on allaite.

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