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Chère Marisol Touraine, il vous reste un an pour découvrir la cigarette électronique

Ça vapote I Andrew Burton / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Ça vapote I Andrew Burton / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

En tant que ministre de la Santé, allez-vous laisser filer une chance de laisser votre nom dans l’histoire de la politique française de réduction des risques?

Les médias spécialisés ont calculé: si rien ne change, vous allez battre un record de durée au ministère de la Santé. «Il faut remonter à Simone Veil (1974-1978) pour trouver pareille longévité à ce portefeuille exposé»observait ainsi le Quotidien du médecin à l’occasion du dernier remaniement qui ne vous amputa que des «Droits des femmes». La publication rappelait alors le parcours de la «fille d’Alain Touraine», ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée de sciences économiques et sociales, diplômée de l’Institut d’études politique de Paris, souvent classée «gauche caviar», ayant fait ses classes politiques au secrétariat général de la Défense nationale et auprès de Michel Rocard à Matignon. Sans oublier, il y a vingt ans, «un livre de quatre cents pages sur la géopolitique au XXIe siècle».

Le temps passe et les portraits que la presse médicale dresse de vous évoluent. Ce qui a longtemps été perçu comme de la morgue est désormais, parfois, qualifié d’assurance. Vos innombrables adversaires médicaux en viennent à vous qualifier d’inoxydable. Et le «vaillant petit soldat» jadis décrit par vos proches camarades socialistes a pris, au fil des batailles, du galon politique. Restera, dans un an, à faire le bilan de votre long passage dans les froids bâtiments soviétiques de l’avenue de Ségur, siège du ministère de la Santé. Que restera-t-il des innombrables dossiers sanitaires et sociaux que vous êtes amenée à traiter? Votée dans la plus grande des douleurs, pour partie amputée de la clef de voûte du tiers payant généralisé, organisant le détricotage de la loi Evin dans sa partie alcoolique, vous avez contre vents et marées obtenu la promulgation, fin janvier, de la loi de modernisation de notre système de santé. Portera-t-elle un jour votre nom comme Roselyne Bachelot peut se targuer d’avoir donné le sien à l’improbable loi portant réforme de l'hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires?

Objectif: une génération de non-fumeurs

Restons, pour l’heure, sur le chapitre santé et, plus précisément sur celui des addictions et de la politique de réduction des risques. C’est un sujet à haut risque mais à forte valeur ajoutée. Il a été inauguré il y a près de trente ans avec l’une de celles qui vous a précédé à votre poste: Michèle Barzach. Face à la montée du risque contagieux du VIH associé à la toxicomanie intraveineuse, elle est parvenue, dans un gouvernement de droite (cohabitation François Mitterrand-Jacques Chirac), à prendre une mesure simple et controversée (un décret autorisant la vente libre des seringues en pharmacie) dont les bénéfices sanitaires ont été considérables.

Pour la première fois depuis 2010, les ventes de tabac en France métropolitaine dans le réseau des buralistes sont en hausse

Bloquée de tous côtés sur les impasses inhérentes, en France, au dossier des «salles de shoot», vous vous êtes attaquée au fléau du tabagisme. Vous rappelez dès que possible que la consommation de tabac constitue la première cause de mortalité prématurée évitable. Mais vous savez dans le même temps que cette consommation est une source en rien négligeable de recettes fiscales. Nonobstant les difficultés consubstantielles à cette schizophrénie étatique, vous êtes montée en ligne. 

En février 2014, vous avez obtenu du président de la République qu’il vous confie l’élaboration, en urgence, d’un Programme national de réduction du tabagisme. Après avoir un peu tardé vous avez fixé, en septembre de la même année, trois objectifs plus qu’ambitieux. Rappelons-les:

1) Baisse de 10% du nombre des fumeurs en 2019;

2) Passage sous la barre des «20% de fumeurs dans la population» en 2024 (contre près de 35% aujourd’hui);

3) Arriver à ce qu'«avant 2034» les enfants qui naissent aujourd’hui en France constituent «la première génération de non-fumeurs» depuis l’instauration du monopole de la fabrication et de la commercialisation du tabac, substance hautement addictive, par l’État.

Le tabagisme repart à la hausse

Ne pouvant peser sur l’augmentation des prix (seule arme véritablement dissuasive quand elle s’inscrit dans une politique cohérente et déterminée), vous avez tout misé sur le «paquet neutre». Intégrée la loi que vous portiez la mesure a été vivement contestée par les députés de votre parti et n’a été votée qu’in extremis. Depuis les mauvaises nouvelles n’ont pas cessé.

La Cour des comptes a livré quelques observations d’une extrême sévérité. Elles figurent dans son rapport public annuel 2016. La Cour constate «la menace pour la santé publique n’a pas diminué et a même tendance à augmenter. [...] Dans ce contexte, les pouvoirs publics ne peuvent se priver, pour atteindre dans les délais prévus les objectifs qu’ils se sont fixés, de recourir à tous les leviers disponibles, y compris celui de la fiscalité.»

Comme désabusée, vous avez répondu aux magistrats de la rue Cambon (page 354 du rapport):

«Vos observations s’inscrivent pleinement en soutien de la lutte que j’ai engagée avec le programme national de réduction du tabagisme. Elles contribueront à soutenir cette démarche.»

Il y a eu aussi les derniers chiffres de l’Observatoire français de drogues et des toxicomanies. Ils figurent dans son «tableau de bord mensuel tabac»:

« Pour la première fois depuis 2010, les ventes de tabac en France métropolitaine dans le réseau des buralistes sont en hausse. Elles s’établissent à 56.323 tonnes contre 55.415 tonnes, soit +1,6% (+ 1% pour les cigarettes, qui représentent 80 % du marché, et +6,3 % pour le tabac à rouler). Cette hausse intervient alors que la dernière revalorisation des prix remonte à janvier 2014. [...] Ces observations sont probablement à mettre en regard d’un tassement de l’usage de la cigarette électronique, dont le marché recule (…).»

Dernière mauvaise nouvelle: les propos de Michel Sapin. Répondant le 16 février à Jean-Jacques Bourdin (RMC-BFMTV), le ministre des Finances a radicalement exclu toute hausse des prix du tabac en 2016 et, de facto, avant l’élection présidentielle de 2017: 

«Le choix qu’a fait le gouvernement, ce n’est pas la même année et le paquet neutre et une augmentation.»

Une révolution en marche

Face à Michel Sapin vous êtes remontée, une nouvelle fois, au combat. C’était le 21 février sur RTL où vous étiez l’invitée du «Grand Jury». Vous avez déclaré «souhaiter toujours qu’il y ait une augmentation forte et significative du prix du tabac avant la fin du quinquennat». Puis vous avez osé avancer que vous aimeriez voir, plus tard, un paquet de cigarettes «à 10 euros».

La cigarette électronique est un phénomène spontané qui n’a en rien été aidé, en France comme ailleurs, par les pouvoirs publics et les autorités sanitaires

Tout cela serait un grand classique assez désuet s’il n’y avait la cigarette électronique. Il y aura bientôt deux ans nous avions déjà, sur Slate.fr, pris le risque de vous alerter sur ce sujet. Prenons le risque de nous citer:

«En deux ans, le paysage français du tabagisme a radicalement changé. Une révolution est en marche, un mouvement sans précédent dans la longue histoire de la lutte contre les addictions. C’est aussi un phénomène spontané qui n’a en rien été aidé, en France comme ailleurs, par les pouvoirs publics et les autorités sanitaires. Allez-vous continuer à le contrecarrer où au contraire, aider à son développement? Allez-vous aider au franchissement d’une nouvelle étape aussi importante que celle franchie en 1991 par votre collègue socialiste Claude Evin avec la loi qui porte désormais son nom?»

Deux ans plus tard, le constat n’a cessé de se confirmer. Les hypothétiques menaces sur la nocivité de la cigarette électronique se sont éloignées et sa possible place dans l’arsenal du sevrage tabagique n’a fait que se confirmer. Au Royaume-Uni (où la proportion des fumeurs est passée sous la barre des 20% alors qu’elle frôle les 35% en France), les autorités sanitaires ont donné leur feu vert à son utilisation. Et peut-être avez-vous vu le Premier ministre David Cameron annoncer, décontracté, à la Chambre des Communes, qu’il fallait, dans ce domaine, suivre l’avis des scientifiques.

Un silence assourdissant

Et maintenant? Chacun sait que François Hollande ne parviendra pas, in fine, à inverser la courbe du tabagisme. Se trouve ainsi posée la question de votre rapport à la cigarette électronique. Vus vous êtes toujours opposée à l’intégration de cet instrument dans la panoplie des outils facilitant le sevrage de l’addiction au tabac. Vous n’avez jamais voulu expliquer véritablement pourquoi. Et votre volonté politique constante a, de facto, bloqué tous les rouages administratifs et sanitaires de l’État. La cigarette électronique demeure considérée, officiellement, comme un produit du tabac, ce qu’à l’évidence elle n’est pas. Enfermée dans cette logique sans fondement objectif, vous allez jusqu’à refuser de répondre à la masse des vapoteurs qui s’adressent directement à vous après s’être adressés, sans plus de succès aux élus du Parlement.

Nous sommes en février 2016. Si, dans un nouvel avis, le Haut Conseil de la santé publique a recommandé ce mercredi 24 février que l'usage de la cigarette électronique soit interdit dans tous les lieux collectifs fermés, il a aussi fait valoir qu'elle peut être considérée comme un «outil d’aide au sevrage tabagique» pour les personnes qui veulent arrêter leur consommation de tabac. Il n’est pas trop tard pour que vous répondiez aux vapoteurs. Il n’est pas trop tard non plus pour que vous acceptiez de reconnaître que la cigarette électronique peut aider à sortir de cet esclavage addictif. Pas trop tard pour faire que votre politique sanitaire ne s’oppose pas à celles et ceux qui, tâtonnants, tentent à leur frais de se libérer. Il est encore possible de faire en sorte que la cigarette électronique entre, comme au Royaume-Uni, dans la dynamique d’une politique de réduction des risques.

Lobbying politique

Il y a deux ans vous expliquiez, dans une belle envolée, savoir que le tabac «tue plus en France qu’ailleurs», qu’il y tue «d’abord les plus vulnérables», que «ses ravages sont plus dévastateurs chez les personnes sans emploi et parmi les milieux populaires», qu’«un chômeur sur deux fume», que «le tabac tuera demain les jeunes d’aujourd’hui » et qu’en France «près d’un jeune de 17 ans sur trois fume au quotidien avec une dépendance qui s’aggrave année après année». Et «qu’une femme sur six fume pendant sa grossesse». Puis vous concluiez en ces termes: «Je ne me tairai pas dans la guerre contre le tabac»

Non seulement rien n’a changé, mais tout s’est aggravé. Ne vous taisez pas dans la guerre contre le tabac. Mais n’oubliez pas d’agir en contournant l’action de vos opposants au sein du gouvernement. Vous êtes ministre de la Santé depuis bientôt quatre ans. Il ne vous reste que douze mois pour agir.

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