Ce que révèle notre fascination pour l'appareil génital d'Hitler

Adolf Hitler en 1931 | Recuerdos de Pandora via Flickr CC License by

Adolf Hitler en 1931 | Recuerdos de Pandora via Flickr CC License by

«Notre compréhension des politiques nazies repose-t-elle vraiment sur le fait de savoir si Hitler n'avait qu'un testicule?», a un jour écrit un historien allemand.

L'anatomie génitale d'Adolf Hitler continue de faire l'objet d'une fascination certaine, soixante-dix ans après la mort du dictateur allemand. Après s'être plongé dans le livre Hitler's Last Day: Minute by Minute, paru en avril 2015, le Telegraph rapporte l'existence d'une nouvelle anomalie génitale chez le Führer: il aurait souffert d'hypospadias, une malformation qui se manifeste par une taille réduite du pénis. En clair, selon les auteurs de l'ouvrage, Adolf Hitler aurait été doté d'un micropénis. 

Le livre confirme également la révélation de l'historien allemand Peter Fleischmann qui, en février 2015, rapport médical à l'appui, avançait qu'Hitler souffrait de cryptorchidie du côté droit et ne possédait qu'un seul testicule –il était donc monorchide.

Les rumeurs, spéculations et légendes urbaines portant sur l'anatomie génitale d'Adolf Hitler n'ont probablement jamais autant été discutées que ces dernières années. Pourquoi ces révélations suscitent-elle chez nous une telle fascination? En novembre 2008, Ron Rosenbaum, un spécialiste américain de la vie du dictateur, tentait d'analyser l'engouement accordé à ce genre d'«informations»:

«Tout ce que cette obsession nous apprend, c’est la façon dont notre culture refuse de faire face à la profondeur et à la complexité du mal et –à quelques exceptions honorables près– préfère échapper aux questions sur qui porte la responsabilité d’Hitler et de l’Holocauste en en faisant porter la faute à des mythologies sexuelles de pacotille et à la notion freudienne que tous les comportements ont une explication sexuelle. D’une certaine manière, l’attention portée à la supposée anormalité sexuelle d’Hitler devient le testicule qui manque à l’Allemagne: l'explication monocausale et monorchide qui la déculpabilise de meurtres de masse. Ne l’encourageons pas.»

Dans une tribune publiée dans Le Plus, en décembre 2015, l'urologue et sexologue Antoine Faix apportait quelques précisions utiles sur l'influence présumée des anomalies génitales sur le comportement humain: 

«De nombreux hommes vivent donc avec un seul testicule et cela n’impacte en rien leur vie sexuelle. Une cryptorchidie ne prédispose absolument pas à devenir un tyran sanguinaire. Elle ne peut en aucun cas expliquer la folie d’un homme, ses tendances sado-masochistes ou tout simplement un comportement sexuel différent ou inapproprié. [...] En aucun cas, un appareil génital ne peut prétendre dire ce que vous êtes.»

Ainsi, expliquait Ron Rosenbaum, à trop vouloir tenter de trouver l'origine et le déclencheur des atrocités commises par Hitler dans ses anomalies, génitales ou autre, on se risque à des conclusions historiques biaisées:

«Les théories freudiennes sur le monorchisme s’appuient généralement sur l’idée que c’était quelque chose qu’il avait depuis la naissance ou s’était développé pendant la puberté, comme c’est le cas pour beaucoup d’hommes, en général avec très peu de conséquences. Inutile de préciser qu’on vivrait dans un monde extrêmement dangereux si tous les jeunes monorchides devenaient des Hitler.»

Au-delà de l'aspect trivial de la question, cette fascination rejoint des débats historiques très complexes sur l'impact de l'individu Hitler sur le régime nazi, comme par exemple celui, que nous évoquions l'an dernier, entre les écoles de pensée intentionnaliste et fonctionnaliste. La première appuie essentiellement son analyse du nazisme sur le charisme maléfique d'Hitler, alors que la seconde s'intéresse davantage au fonctionnement cumulatif des différentes institutions de l'Allemagne nazie, «diluant» ainsi le rôle du dictateur.

L'un des meilleurs spécialistes du dictateur, l'historien Ian Kershaw, dont les travaux se rattachent plutôt au courant fonctionnaliste, critiquait ainsi dans un ouvrage la fascination psychologique pour la personnalité d'Hitler, qui aboutit selon lui quasiment à expliquer la guerre et l'extermination des Juifs d'Europe «à travers la psychopathie neurotique, le complexe d'Œdipe, le monorchisme, l'adolescence difficile et les traumatismes psychologiques» d'Hitler. Il citait à ce propos la phrase sarcastique de l'historien Hans-Ulrich Wehler:

«Notre compréhension des politiques nationales-socialistes dépend-elle réellement de savoir si Hitler avait seulement un testicule?»

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