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Calais, l'inquiétant laboratoire d'une Europe qui se ferme

Calais, le février I DENIS CHARLET / AFP

Calais, le février I DENIS CHARLET / AFP

Le camp de migrants installé dans ce «port de l'angoisse» doit être évacué cette semaine. Un épisode dramatique de plus d'une angoissante pièce politique qui se joue sous nos yeux depuis une vingtaine d'années. Et qui pourrait très vite être exportée dans d'autres villes du continent.

Quelqu’un a dit d’elle qu’elle était «la capitale des barbelés». Exagéré, mais c’est dans l’idée. Les rocades autoroutières qui convergent vers l’entrée du tunnel sous la Manche et vers son port de voyageurs ne sont cadenassées que par de hauts grillages et tout un appareillage électronique de surveillance. Pourtant, Calais, l’ancienne place forte de la Côte d’Opale, est bien, mentalement, une ville d’enfermement.

On ne vit pas sous la loi d’un interdit supérieur anglo-français, qui empêche des milliers de migrants de passer en Grande-Bretagne, sans ressentir, à force, sur soi, le poids de cette restriction; sans finir par prendre pour soi les réprobations de tous ceux qui en France et en Europe ne comprennent pas pourquoi, depuis quinze ans, tant d’étrangers se retrouvent de fait assignés à résidence dans la ville, et autour d’elle. La sous-préfecture du Pas-de-Calais, cité pauvre de 72.000 habitants, où sévit un taux de chômage de 18,5%, est connue de tout le continent pour être, jusqu’ici, la seule frontière européenne où les sorties sont plus sévèrement contrôlées que les entrées; pour être devenue ce «port de l’angoisse» qui regorge de moyens de transports transmanche, trains et ferries, qu’une bonne partie de ses voyageurs en transit n’a pas le droit d’emprunter.

À l'est, des murs de grillages

Elle est aussi un laboratoire d’anticipation. Qui préfigure ce que risquent de vivre d’autres villes des confins si, comme c’est à craindre, certains pays européens de l’est et du centre mettent en pratique leur projet d’associer leurs moyens financiers, humains et matériels, pour bloquer les réfugiés et les migrants économiques à certaines frontières. On prête en effet à la Hongrie, à la Slovaquie, à la Pologne le souhait d’envoyer des policiers et des militaires à la limite sud de la Macédoine pour empêcher les passages depuis la Grèce voisine. Depuis qu’à l’été 2015, Budapest a érigé un mur de grillages –et cette fois, de barbelés– entre son territoire et la Serbie, au sud, les mêmes obstacles commencent à se dresser un peu partout sur les routes migratoires, par la côte ou les Balkans, entre l’île grecque de Lesbos et l’Allemagne, principale destination, avec la Scandinavie, des réfugiés syriens, irakiens ou kurdes.

Même l’Autriche, pourtant partenaire de l’Allemagne d’Angela Merkel, a décidé de ne plus accepter que 80 candidats à l’asile par jour. Il s’en suivra des immobilisations de population en différents points du voyage. Des villes-frontières vont voir converger vers elles des milliers de migrants à la progression contrariée. Des campements vont naître, sauvages d’abord, puis peu ou prou sous le contrôle des autorités, parce que de telles situations ne manqueront pas d’alerter les associations humanitaires et les gouvernements démocratiques, en Europe, et que les capitales critiquées seront bien obligées de prêter une certaine assistance à ces assignés, au côté des centres de rétention, voire de détention, qu’elles ne manqueront pas aussi d’ouvrir pour rassurer leur opinions publiques, dans un climat de suspicion et de repli nationaliste général.

Saturation de l'espace et des débats

Une valse lente, et triste, commencera alors, qu’a inauguré Calais bien malgré elle. Une tente, qui s’installe, dans un fossé. Puis dix autres. Bientôt un campement, sans hygiène ni commodités, mais qui débordera, en quelques mois. Des squats, en ville, et donc les rackets des mafias de passeurs –faux passeurs mais vraies mafias. Suivront immanquablement, et dans le désordre, l’exaspération des riverains, des faits divers, des bagarres entre ethnies, de la prostitution, et la solidarité d’autres habitants qui prendront fait et cause pour ces étrangers souvent dépourvus de tout. 

Calais est devenue un théâtre où chacun, gauche «humanitaire» ou tiers-mondiste, droite nationaliste, municipalité, ministère de l’Intérieur, grandes associations d’entraide, surjoue son rôle

Sur place, on notera la présence de plus en plus de forces de l’ordre. On tentera d’éloigner les campements des centres-villes, ou de les circonscrire, et quand ils atteindront la situation critique de bidonvilles insalubres, les bulldozers entreront en action, devant les caméras. Mais tant que la frontière demeurera fermée, les migrants resteront là, toujours bloqués ou refusant de céder, ou d’autres relaieront les premiers, tandis que le phénomène migratoire saturera les débats entre partis politiques, entre autorités et citoyens, dans les villes concernées et hors d’elles.

Depuis la fin des années 1990, la France retient à Calais les immigrants pour le compte de l’Angleterre en une chronique de crises et de phases de tension. Le tout entre deux périodes d’apaisement, pendant l’hiver européen, ou lorsque le flux des arrivants, rescapés des guerres du Proche-Orient et d’Afrique, perd de sa régularité. Après la fermeture du centre de Sangatte, bourg limitrophe, en 2002, après seulement trois années d'activité, immigrants et réfugiés ont tourné en rond dans la ville jusqu’au soir où ils trouvaient le moyen de monter à bord d’un camion ou d’un ferry pour Douvres. 

Glissement à droite

Beaucoup ont été blessés, certains tués même, en tentant d’emprunter à pieds le tunnel sous la Manche. Chaque série d’incidents, chaque face à face brutal entre la police et des «clandestins» jeunes, qui avaient placé tous leurs espoirs dans un passage réussi pour l’Angleterre, se soldait par le renforcement des contrôles et des équipements de sécurité. De plus en plus de CRS et de gendarmes étaient catonnés à proximité. Et les Calaisiens, navrés de l’étrange réputation que les événements faisaient à leur cité, se sont eux-mêmes peu à peu sentis abandonnés à leur malédiction. Électeurs d’une municipalité communiste, depuis des lustres, ils ont confié, en 2008, leur destinée à une maire de droite, Nathalie Bouchart (LR), avant de prêter une oreille de plus en plus favorable aux solutions radicales préconisées par le Front national (49,10% au premier tour des régionales de 2015).

Calais est devenue un théâtre où chacun –gauche «humanitaire» ou tiers-mondiste, droite nationaliste, municipalité, ministère de l’Intérieur, grandes associations d’entraide– surjoue son rôle autour de l’immense bidonville qu’est devenue «la jungle», depuis l’explosion, l’été dernier, du phénomène migratoire. Quinze ans plus tôt, le centre d’accueil d’urgence de Sangatte, géré par la Croix-Rouge, a été fermé quand près de 2.000 «clandestins» ont fini par s’y regrouper. En 2015, «la jungle» –ou «camp de la Lande»– a pu compter 4.000 occupants, sur les 6.000 étrangers désespérant de gagner Londres, présents dans la sous-préfecture du Pas-de-Calais. C’était trop, et d’abord du point de vue des autorités locales qui pouvaient mesurer l’exaspération de la population, et il était devenu évident que l’État, plutôt enclin jusqu’alors à temporiser, laissant les associations humanitaires assez libres de leur assistance aux migrants, allait devoir sonner l’heure du démantèlement.

Évacuez!

L’opération de délogement est annoncée. La justice doit se prononcer dans les jours, peut-être même semaines, qui viennent sur sa légalité. En attendant, ce mardi 23 février, la Belgique a décidé le rétablissement temporaire de contrôles à sa frontière avec la France. Le pays craint une arrivée massive des migrants vers le port de Bruges-Zeebruges, autre point de départ vers la Grande-Bretagne. À Calais, l'annonce de l'évacuation progressive de la partie sud du camp suscite de vives réactions parmi les bénévoles, les militants de gauche, ou chrétiens, qui s’étaient attachés à améliorer un peu les conditions de vie sur place, et qui, en réclamant la suspension de la dispersion, se retrouvent en contradiction avec leurs dénonciations d’hier. À la différence des années 2000, des centres d’accueil ont été créés un peu partout, en France, depuis le retour de la gauche au pouvoir, laborieusement certes, souvent à reculons, et sans moyens financiers conséquents. 

Calais a eu, en 2015, cette fonction: permettre à la France de se présenter comme l’un des pays européens les plus dévoués au sort des migrants

Mais des structures existent désormais, et le ministère de l’Intérieur, en plus de l’ouverture d’abris provisoires ouverts à Calais même –pour environ 1.500 personnes, selon la préfecture–, entend surtout réussir à désengorger la ville par la répartition de la population étrangère sur l’ensemble du territoire national. Puisqu’ils ne peuvent pas traverser la Manche et que, par ailleurs, la France s’est engagée à donner officiellement asile à une proportion plus importante de réfugiés syriens, irakiens, érythréens, pourquoi ne pas commencer par ceux de «la jungle»?

Après l'été 2015, pas d'afflux massif

C’est l’autre vérité de Calais. L’arrière-scène du théâtre. Pour avoir tant tardé, pour avoir mégoté tant d’années durant sa capacité d’accueil, au titre de l’asile, l’État est désormais en mesure d’absorber, d’un coup, une forme de demande exceptionnelle. Ceux de «la jungle», qu’on va prier de quitter leur lande détrempée par les pluies de l’hiver, pourraient être les seuls étrangers de nationalité syrienne, irakiennes, kurdes-syriens, etc., «éligibles» au statut de réfugié, à accepter finalement de rester en France, légalement, cette fois.

Car le dramatique exode de l’été 2015 a montré que tous ces ressortissants, passés par l’Italie ou la Grèce, désiraient gagner l’Allemagne, et non d’autres pays, dont la France. Quand les agents de l’Office français pour les réfugiés et les apatrides (Ofpra) se sont rendus à Munich pour «soulager» une Allemagne débordée sous le flot des arrivants, ils ont essuyé beaucoup d’échecs, et il a été difficile d’atteindre, au début de l’automne, le nombre de 600 candidats à l’asile dans l’Hexagone.

Une chance pour le droit d'asile

Les occupants de «la jungle» ont, eux, l’obsession de l’Angleterre? Cela revient au même. Il est impossible, pour les autorités, comme pour la municipalité, comme, au fond, pour les associations les plus lucides, espérer épargner à Calais des incidents et le retour de la tension entre communautés, avec une population étrangère de 6.000 âmes. Un seuil qui pourrait être dépassé avec le retour des beaux jours et l’aggravation de la guerre en Syrie et au Kurdistan syrien. 

Comme les femmes et les hommes bloqués sur la côte comptent parmi les plus diplômés, le ministère de l’Intérieur pourrait faire coup double. D'un côté, désengorger Calais, montrer l’action de ses bulldozers –une obligation à un an de l’élection présidentielle pour ne pas risquer les critiques de laxisme que pourraient agiter la droite et l’extrême droite. Et de l'autre, au marché de l’asile, soustraire à l’Allemagne ou, en l’occurrence, à la Grande-Bretagne, une part des réfugiés potentiels les plus recherchés, et ainsi renouveler les origines de l’habituelle clientèle de l’Ofpra (Congolais, Kosovars ou Russes).

La Commission européenne n’a pas tiqué lorsque la France, après de rudes négociations, a finalement accepté de recevoir 32.000 réfugiés en deux ans. Nombre dérisoire

Calais a eu, en 2015, cette fonction: ses drames, ses camps, son absurde situation de frontière anglaise, ont permis à la France de se présenter comme l’un des pays européens les plus dévoués au sort des migrants, fidèle à sa tradition de «pays des droits de l’homme», et de faire officiellement cause commune avec Angela Merkel – jusqu’à la récente déclaration de Manuel Valls, à Munich, par laquelle le Premier ministre a réclamé à son tour l’arrêt de l’immigration. Le pays qui compte le plus grand bidonville du continent, en plus par la faute de la Grande-Bretagne, ne peut pas être rangé parmi les mauvais Européens. 

Caution humanitaire

La Commission européenne a accepté de cautionner cet écran de fumée, et n’a pas tiqué lorsque la France, après de rudes négociations, a finalement accepté de recevoir 32.000 réfugiés en deux ans, sur les 160.000 que l'Europe s’était engagée à répartir entre ses membres. 16.000 personnes, en 2016… Nombre dérisoire, face au million de réfugiés que l’Allemagne a choisi d’accueillir; face aussi à la Suède, à l’Autriche, même à la Norvège ou à la Suisse, proportionnellement. Acquis pour beaucoup grâce aux images, mondialement diffusées, des allées boueuses du camp de la Lande, de ces jeunes adultes, ou mineurs isolés, cherchant, la nuit, à grimper dans des camions, devant le tunnel de la Manche.

Au plus fort de la crise migratoire de 2015, le pays a mis en avant ses bénévoles, ses «associatifs», les animateurs spontanés du mouvement de solidarité qui a gagné beaucoup de communes et de particuliers, dans tout le pays. La France excelle dans la communication humanitaire –au point qu’elle l’enseigne même aux Allemands, depuis l’été. Mais à la vérité, au sortir, peut-être provisoire, de la crise la plus grave, depuis la guerre, l’effort exceptionnel du ministère de l'Intérieur se solde par une augmentation de 15.000 demandes d’asile seulement par rapport à 2014. Quand on repense au chaos, à l’été, des situations humaines sur tout le continent, pendant des mois, des interpellations de gouvernements par les citoyens, du ballet des urgences de toutes natures, il s’agit réellement d’un tour de force.

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